Libération - 17.10.2019

(Nancy Kaufman) #1

E


lles ont, dès l’aube, avalé des
kilomètres pour la voir. Voir
celle sans qui le scandale sa-
nitaire n’aurait probablement ja-
mais éclaté. Celle sans qui le procès
historique qui voit comparaître le
laboratoire Servier et l’Agence du
médicament devant le tribunal cor-
rectionnel de Paris n’aurait jamais
eu lieu. Celle, enfin, sans qui leur
voix, la voix des victimes du Media-
tor, n’aurait peut-être jamais trouvé
d’écoute. «On est venus pour soute-
nir Irène !» lâche Gaétan Regnard,
65 ans, ­arrivé de la Somme tôt mer-
credi matin. «Je la suis depuis le dé-
but, elle n’a jamais lâché. Je l’admire
énormément», abonde Monique
Marin, 64 ans.
«Je suis le docteur Irène Frachon.»
A la barre mercredi, en chemise im-
maculée et veste de daim, la pneu-
mologue du CHU de Brest chausse
ses lunettes et ouvre son épais dos-
sier rouge. Présente chaque jour à

l’audience en spectatrice, c’est elle
aujourd’hui qui vient témoigner. Le
silence se fait dans la salle encore
grouillante de monde et d’impa-
tience quelques minutes aupara-
vant. Jamais les débats n’ont connu
telle affluence depuis leurs débuts,
le 23 septembre.

«Pseudo-épidémie
de jeunes femmes»
A partir de là, quatre heures durant,
l’auteure de Mediator 150 mg, com-
bien de morts? raconte dans un ex-
posé redoutable de précision «com-
ment [elle s’était] inquiétée de la
toxicité du Mediator». Animée par
un souci de pédagogie, Irène Fra-
chon mime à grands gestes, fait dif-
fuser diapositives et graphiques, re-
prend volontiers lorsqu’elle va trop
vite. La lanceuse d’alerte revient sur
le processus de mise sur le marché
d’un médicament, sur le principe de
pharmacovigilance.
Surtout, Irène Frachon prend soin
d’illustrer son propos par les cas de
malades qu’elle a accompagnés et
connaît sur le bout des doigts.
Comme celui de Marie-Claude,

50 ans, morte après six ans de Me-
diator et dont la pneumologue fait
projeter, dans cette salle d’audience
qui est la plus grande du palais, une
coupe du cœur, terriblement abîmé,
à côté d’un modèle sain.
C’est en février 2007 que tout com-
mence. A Brest, où elle réside et
­travaille, cette mère de quatre en-
fants – tous présents dans la salle
pour l’occasion – reçoit une patiente
souffrant d’une hypertension arté-
rielle pulmonaire (HTAP). Une
­maladie «extrêmement rare» dont
Irène Frachon s’est fait une spécia-
lité depuis son internat à l’hôpital
Antoine-Béclère, mondialement re-
connu sur le sujet. L’imposante car-
rure, chevelure en chignon, déroule
à toute vitesse : «Je m’aperçois qu’elle
est sous Mediator. Pourquoi je tique?
Ça tient à deux choses.»
D’abord, il y a cette affaire de l’Iso-
méride (produit aussi par Servier)
qui l’a «profondément marquée»
lorsqu’elle était interne. A l’époque,
le service était terrifié par «une
pseudo-épidémie de jeunes femmes
qui arrivaient avec une maladie
leur laissant deux ans d’espérance

de vie». Leur point commun : à peu
près un quart avaient été exposées
les mois ou années précédents à de
l’Isoméride. Ce coupe-faim vendu
comme «miraculeux», ayant béné-
ficié d’une «promotion absolument
massive», était à l’origine de nom-
breux cas de HTAP. Comme d’au-
tres fenfluramines (substances ac-
tives aux propriétés anorexigènes
qui agissent directement sur les
structures nerveuses centrales ré-
gulant le comportement alimen-
taire par le biais de la sérotonine),
il finira par être retiré du marché
en 1997. ­Aujourd’hui, toutes les vic-
times qu’Irène Frachon a suivies
sont mortes, «et aucune n’a été in-
demnisée». La médecin assure
même avoir reçu, depuis les Etats-
Unis, «des courriers de survivants,
de proches de victimes, qui suivent
avec attention ce qui se passe en
France».
Ensuite, depuis ses études de méde-
cine, Irène Frachon est une fidèle de
la revue Prescrire qu’elle considère
comme un «garde-fou à [son] exer-
cice médical». Or le magazine spé-
cialisé, «terriblement critique envers

les médicaments», pointe régulière-
ment le Mediator comme «un dérivé
de l’amphétamine». Dès lors, Irène
Frachon ne décrochera plus, croi-
sant les données, les expertises, les
avis de ses collègues. Et enquêtera
sans relâche, lançant de premières
alertes en 2008, puis dévoilant
l’ampleur du scandale en juin 2010
avec son livre. Elle dit : «Un senti-
ment d’urgence ne m’a pas quittée
jusqu’au retrait du médicament
fin 2009.»

«Déni
inébranlable»
A la barre, ce colosse de ténacité et
de rigueur partage malgré tout ses
doutes et ses avancées face à ce qui
relèvera longtemps de «l’impensa-
ble». Elle se remémore : «Je me dis :
“Ou je suis folle ou il faut que
j’avance”.» Ou encore : «Pour un mé-
decin, c’est impossible d’imaginer
que des gens sont exposés à un poi-
son (la norfenfluramine) à des taux
toxiques et que certains savent.» Elle
répète avoir été marquée par le
«déni inébranlable» de la firme
pharmaceutique. D’abord pour

Par
Chloé Pilorget-
Rezzouk
Photo Marc Chaumeil

france


«Un sentiment


d’urgence ne


m’a pas quittée


jusqu’au retrait


du Mediator»


Plus de trois semaines après


l’ouverture du procès contre le


laboratoire Servier, la pneumologue


et lanceuse d’alerte Irène Frachon


a raconté à la barre, mercredi,


son combat pour faire reconnaître


la dangerosité de ce médicament.


16 u Libération Jeudi^17 Octobre 2019

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