Libération - 17.10.2019

(Nancy Kaufman) #1

l’Isoméride, puis pour le Mediator.
Enfin, elle souligne avec force
exemples «l’ambiance de menaces
invraisemblable» dont ont été l’ob-
jet ceux ayant osé s’attaquer au
puissant laboratoire Servier, à ses
milliards d’euros de chiffre d’affai-
res et ses 22 000 salariés dans le
monde.
Ainsi, raconte Irène Frachon, un
journaliste du Parisien relatant le
scandale de l’Isoméride «a subi des
intimidations d’un ordre beaucoup
plus privé» comme recevoir «des
photos de sa petite fille, devant
l’école, dans sa boîte aux lettres et
d’autres choses que je ne peux pas


dire»... Les victimes du Mediator
n’ont pas été épargnées non plus
par les «pressions», affirme-t-elle.
Douze années, donc, à batailler. Car
Irène Frachon n’a pas oublié ce jour
de l’année 2009 où elle est définiti-
vement «tombée de l’armoire» :
«Tout à coup, j’ai compris ce qui
était en train de se passer. A chaque
fois, je découvrais le même récit : des
femmes qui s’étouffent, qui arrivent
pour des œdèmes pulmonaires et
personne ne comprend.» Et de sou-
ligner, implacable : «Un œdème pul-
monaire, c’est comme une crue de la
Seine, ça déborde, ça noie les gens de
l’intérieur.»•

P


resque désabusée, la présidente du
tribunal correctionnel de Paris, Syl-
vie Daunis, lâche : «Non seulement on
ne notifie pas les cas d’effets secondaires
­du Mediator, et en plus, dès qu’il y en a,
on va mettre beaucoup d’énergie à les
­remettre en cause.» Tout penaud, le pro­-
fesseur Jean-Pierre Kantelip, ancien direc-
teur du centre de pharmacovigilance de
­Besançon, ­acquiesce. Au menu cette se-
maine au tribunal, la question des alertes
qui n’ont pas été entendues. Une étonnante
plongée. Et en ­particulier autour du centre
de Besançon qui était en charge d’une en-
quête-surveillance ­autour dudit produit
­depuis les années 90.
En France, l’organisation était simple : il y
avait un centre de pharmaco­vigilance par
région (CRPV), dont la fonction était de ras-
sembler les cas notifiés, puis un comité
technique qui regroupait tous les centres ré-
gionaux, et enfin un comité national, seul
habilité à faire des recommandations. Jus-
qu’en 1998, le centre de Besançon était dirigé
par le professeur Pierre Bechtel, un médecin
sûrement respectable, charmant et plein
d’esprit, mais sans doute débordé. A la barre,
ce vieux monsieur se présente comme un
des pères de la ­pharmacovigilance en
France. Quand on l’interroge pour connaître
les raisons du maintien du Mediator (alors
que les ­préparations magistrales à base du
même produit sont interdites dès 1995), il ré-
pond : «Je ne comprends pas, c’était une
alerte. En tout cas, ce n’était pas à nous de dé-
cider.» Certes... En 1998, l’assurance maladie
de Bourgogne s’inquiète de l’importance
des prescriptions hors indication. Là encore,
il ne se passe rien. La même année, un rap-
port du CRPV de Besançon va jusqu’à dire
que le Mediator n’a pas d’effets anorexi­-
gènes. «On n’avait pas été informés», ­lâche
bien platement le professeur Bechtel. Alors
que des alertes commencent à affluer, de
Marseille, d’Italie ou d’Espagne, il ne se
passe toujours rien.

«Statistiques inutiles». Jean-Pierre
Kantelip, qui a pris la suite au CRPV de Be-
sançon, parle tout bas, d’une voix hésitante.
Il paraît terrorisé. Des alertes? «Oui, la
pharmacovigilance a traîné, elle a perdu du
temps, elle s’est basée sur des statistiques
inutiles», explique-t-il. Lui, comme d’autres
témoins, rappelle que les médecins rechi-
gnent à notifier les cas d’effets secondaires,

à peine un sur dix serait alors signalé.
En 2009, alors que le Mediator vient d’être
retiré du marché, le professeur Kantelip
dira aux enquêteurs : «C’est un produit dan-
gereux et inutile.» Dommage qu’il ne l’ait
pas dit plus tôt.
Georges Chiche, cardiologue à Marseille a,
lui, tout de suite réagi. Avec son accent
­inimitable, il parle comme il pense. Sans
hésiter. A l’automne 1998, c’est lui qui a ré-
vélé le premier cas de valvulopathie, sur
un de ses patients (médecin également)
venu consulter à son cabinet. «Je lui pose
une question que je posais systématique-
ment : “Vous avez pris du Mediator ?”» Ré-
ponse positive. Le docteur Chiche se mé-
fiait du Mediator depuis 1995 car, en
regardant son nom international (Benfluo-
rex), il avait établi une parenté avec les ano-
rexigènes. Aussitôt, donc, il a fait son travail
de médecin. Et adressé une notification au
centre régional de pharmacovigilance de
Marseille, qui l’a reçue, analysée, a noté
«une causalité plausible» entre la prise du
Mediator et la survenue d’une valvulopa-
thie, et a transmis au comité technique na-
tional, à Paris.

«Pressions». «Du centre national de phar-
macovigilance à Paris, j’ai reçu zéro accusé
de réception», raconte le docteur Chiche
à la barre. «Par contre, des laboratoires Ser-
vier, j’en ai reçu trois», ironise-t-il. Il
­détaille : «Premier accusé de réception : j’ai
reçu la visite d’un médecin du laboratoire
pour me dire : “Votre observation est nulle,
il faut la retirer.” Deuxième : le centre de
Marseille m’invite pour rencontrer un autre
médecin du laboratoire pour discuter avec
moi. J’y suis allé, je ne me suis pas énervé,
je suis resté diplomate.» Troisième accusé
de réception, téléphonique cette fois. C’est
un adjoint à la culture à la mairie de Mar-
seille, professeur de cardiologie, qui ap-
pelle : «Il me dit : “Georges, comment tu peux
publier des conneries comme ça, retire ton
signalement.”»
Il raconte cela avec humour. Mais sur le
­moment, il n’a guère apprécié. «Pourquoi
ne pas avoir protesté après les pressions
­reçues ?» interroge François Decastro,
­avocat de Servier. «Quand on est attaqué,
­répond-il en mimant la scène, il faut la
jouer fine et souple. Si on veut me filer un
gnon, moi, j’esquive. Vous croyez que moi,
petit médecin, j’étais de taille à faire plier
un laboratoire aussi puissant ?» Le cas de
Georges Chiche va peu à peu se dissoudre
dans les limbes de l’Agence du médica-
ment. Et il faudra attendre près de dix ans


  • et l’obstination de la docteure Irène Fra-
    chon – pour que l’alerte, enfin, soit enten-
    due.
    Éric favereau


Alertes : pourquoi


la chaîne a déraillé


Cette semaine,
le tribunal de Paris s’est
penché sur les mécanismes
qui ont empêché l’affaire
du Mediator d’émerger
plus vite.

Irène Frachon
avant son
témoignage
au tribunal
correctionnel
de Paris,
mercredi.

PAVILLONS ÉPHÉMÈRES
AV. DES CHAMPS-ÉLYSÉES

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