Libération - 17.10.2019

(Nancy Kaufman) #1

R


ien ne s’est passé comme prévu après le
référendum du 23 juin 2016 qui a vu la
victoire du Brexit (par 51,9 % contre
48,1 %). Contre toute attente, les Européens
sont demeurés farouchement unis face aux
exigences britanniques, alors que le Royaume-
Uni s’est enfoncé dans une crise politique de
plus en plus profonde faute de savoir ce qu’il
voulait vraiment. Car il y a de multiples façons
de sortir de l’Union, toutes douloureuses. Il

Les Britanniques


dupés par le flegme


européen


Persuadés que les Vingt-Sept
ne parviendraient pas
à conserver un front uni,
les partisans du Brexit ont dès
le départ poussé Theresa May
à la faute. Et c’est tout l’inverse
qui s’est produit.

alors que la population d’Irlande du
Nord avait voté à 71,1 % pour.
En 2016, le DUP a voté en faveur du
Brexit, alors que les Nord-Irlandais
ont souhaité, à 56 %, rester au sein
de l’Union européenne. Pour le
DUP, l’idée de laisser l’Irlande du
Nord au sein de l’union douanière
européenne et d’établir des contrô-
les entre la Grande-Bretagne et l’Ir-
lande est difficile à avaler puisque
cela reviendrait à établir une fron-
tière de facto. Plusieurs millions de
livres d’investissement en Irlande
du Nord, région plutôt défavorisée,
auraient été promis pour amadouer
Arlene Foster, la cheffe du DUP, et
Nigel Dodds, chef du groupe parle-
mentaire du parti.
Mais c’est sur la question du con-
sentement sur la décision ou pas de
continuer avec l’arrangement trouvé
sur l’Irlande du Nord que les discus-
sions ont été les plus vives. Le DUP
souhaite avoir un droit de veto, ce
que l’UE a refusé catégoriquement.
D’autant que l’assemblée semi-auto-
nome d’Irlande du Nord, où les
principaux partis, le DUP et le Sinn
Féin, côté républicain, siègent en
principe à égalité, est suspendue de-
puis janvier 2017. L’essentiel de la
négociation se joue à Londres, en-
core une fois. •

n’y a décidément que dans Astérix que des
braillards dépenaillés et désorganisés parvien-
nent à triompher des légions romaines parfai-
tement ordonnées et rompues au combat.

Qu’est-ce qui n’a pas marché?
Ce que les meneurs de la campagne du Brexit
envisageaient avant le référendum n’a donc
pas fonctionné. Ils ont gagné le vote, ce qui
n’était pas vraiment leur objectif. Même le plus
eurosceptique de tous, Nigel Farage, a reconnu
n’avoir pas envisagé que le Brexit l’emporterait.
Les eurosceptiques espéraient un résultat
serré, mais dans l’autre sens, ce qui leur aurait
offert la possibilité d’exercer une forte pression
sur le gouvernement vis-à-vis de l’Union euro-
péenne. Une fois le Brexit choisi par 17,4 mil-
lions d’électeurs (contre 16,1 millions), Theresa
May s’est retrouvée désignée Première minis-
tre par défaut, après le carapatage des leaders

européenne de mener les négociations avec le Royaume-Uni, mercredi à Bruxelles, Photo Kenzo Tribouillard. AFP


du Leave, à savoir Boris Johnson et Michael
Gove. Elle a alors commis une première erreur
en établissant des «lignes rouges» immédiates.
Une réaction dictée en partie par les euroscep-
tiques de son parti qui assuraient que les négo-
ciations avec l’UE seraient faciles et rapides.
En janvier 2017, May annonçait la sortie du
Royaume-Uni du marché unique, de l’union
douanière, de la Cour européenne de justice
et la fin de la liberté de mouvement. «Pas d’ac-
cord serait mieux qu’un mauvais accord pour
le Royaume-Uni», assenait-elle alors. En même
temps, la Première ministre exprimait le désir
de conserver un accès privilégié au marché
unique, dont aucun autre pays tiers, y compris
les plus proches comme la Norvège ou la
Suisse, ne bénéficie. Par exemple, elle souhai-
tait le maintien de la participation du Royau-
me-Uni dans les agences bancaire, spatiale ou
médicale européennes. Un désir perçu à
Bruxelles comme incompatible avec les prin­-
cipes fondateurs de l’Union. Avec ses lignes
­rouges, Theresa May réduisait alors drastique-
ment la marge de manœuvre de son pays.
Le 19 mars 2017, elle enclenchait l’article 50. Le
compte à rebours de la sortie de l’UE était
lancé. Et ce sans avoir eu la moindre discus-
sion au sein de son gouvernement, de son
parti, du Parlement ou même auprès d’orga-
nismes d’études ou de chercheurs.
Le Brexit était lancé sans que le Royaume-Uni
sache vraiment quel type de Brexit il souhai-
tait et vers quel type de relation avec l’UE il
voulait se diriger. Surtout, Theresa May ne sa-
vait pas quel type d’accord pourrait emporter
l’adhésion du Parlement. Le coup de grâce est
venu avec les élections anticipées de mai 2017.
Auparavant, Theresa May disposait d’une ma-
jorité absolue à la Chambre des communes hé-
ritée de son prédécesseur, David Cameron.
Mais elle souhaitait asseoir sa légitimité et
­augmenter sa majorité pour diluer les voix
­eurosceptiques de son parti. Sauf qu’elle a
perdu sa majorité et a basculé. Elle est deve-
nue l’otage des voix des dix députés du petit
parti unioniste d’Irlande du Nord, le Demo-
cratic Unionist Party (DUP), en faveur du
Brexit, alors que l’Irlande du Nord a voté
pour rester dans l’UE à 55,8 %. La perte de sa
majorité a renforcé l’influence du European
Research Group (ERG), la branche la plus eu-
rosceptique du Parti conservateur. Le tiraille-
ment entre les «remainers», les adeptes du
plus soft des Brexit et les «brexiters» durs s’est
encore renforcé. Ce sont ces derniers qui ont
finalement pris la main, en écartant Theresa
May au profit de ­Boris Johnson en juillet. L’ab-
sence de majorité au Parlement a aussi mis en
lumière les divisions ou contradictions des au-
tres partis. Si le Parti national écossais (SNP)
et le Parti libéral-démocrate se sont toujours
opposés au Brexit, le Labour, sous la direction
de Jeremy Corbyn personnellement plutôt eu-
rosceptique, a adopté une position ambiguë,
entre un soutien à un Brexit doux (maintien
dans le marché ­unique et l’union douanière),
un refus du Brexit et un appel à un second ré-
férendum. Depuis trois ans et demi, l’Union
européenne a parlé à trois Premiers ministres
britanniques, trois ministres en charge du
Brexit, trois ministres des Affaires étrangères
et au moins trois négociateurs. Le Parlement
n’a pas réussi à dégager une majorité pour
­aucune solution. ­Parfait reflet d’un pays
qui reste finalement toujours aussi divisé
qu’en juin 2016.

Qu’est-ce qui a marché?
L’unité des Européens, d’habitude divisés sur
à peu près tous les sujets possibles et imagina-
bles, aura été la principale surprise du Brexit.
Face à une menace existentielle, le risque que
le départ d’un Etat-membre aboutisse à l’explo-
sion de l’Union, les Vingt-Sept ont serré les
rangs dès le référendum de juin 2016. Ils ont
tenu leur formation, au grand Suite page 4

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