Libération - 08.10.2019

(Axel Boer) #1
Lundi à
l’Assemblée
nationale, lors
du débat sur
l’immigration.

«D


ébattre de manière régulière et au
grand jour» sur l’immigration. La
phrase d’Edouard Philippe, qui
ouvre ce lundi un débat parlementaire que
l’exécutif veut rendre annuel, fait sourire
François Héran. «Quand on dit qu’il faut “oser
regarder les choses en face”, c’est saugrenu. De-
puis Giscard d’Estaing, on ne cesse de parler
d’immigration», lâche celui qui dirige la chaire
«Migrations et sociétés» au Collège de France.
Gauche, droite, depuis quarante ans, chacun
y est allé de sa formule. «On a l’impression que

c’est le FN qui a mis ça sur la table mais l’électo-
rat du FN n’était pas un problème pour Gis-
card, ajoute Sylvain Laurens. L’hostilité aux
étrangers, telle qu’on la met dans la bouche du
peuple, permet de justifier les politiques mi-
gratoires et élude la question de l’éventuel ra-
cisme des dirigeants.» Ce sera Jacques Chirac,
avec son «bruit et l’odeur». Ou Jean-Marie
Le Pen, pour qui «1 million de chômeurs, c’est
1 million d’immigrés de trop». Reprenant l’an-
tienne rabâchée sur tout l’échiquier politique


  • lier «humanité et fermeté» quand on légifère
    sur l’immigration –, l’ex-ministre de l’Inté-
    rieur d’Emmanuel Macron, Gérard Collomb,
    s’inscrivait dans la continuité de la formule
    de Michel Rocard sur l’incapacité à «accueillir
    toute la misère du monde».
    Même si les débats ne seront cette fois pas
    suivis d’un vote, se pencher sur l’empilement
    de textes législatifs et réglementaires depuis


tions. Le décalage entre le discours politique
et la réalité des flux migratoires commence.»
Exemple : après la suspension de l’immigra-
tion par le gouvernement, le chômage ne
baisse pas, les immigrés n’occupant pas les
mêmes emplois que les nationaux. Résultat :
le nombre d’emplois non pourvus explose et
l’Etat sera très vite obligé de faire des déroga-
tions. En 1978, VGE et son secrétaire d’Etat,
Lionel Stoléru, tenteront de faire rentrer en
Algérie des milliers de travailleurs, rapporte
l’historien Patrick Weil. Le ministre des Affai-
res étrangères et le chef du gouvernement,
Raymond Barre, les en dissuaderont.
A partir de 1980, l’entrée et le séjour irrégulier
deviennent des motifs d’expulsion (loi Bonnet
de 1980), les contrôles d’identité à titre pré-
ventif sont légalisés (loi Peyrefitte de 1981, en
partie abrogée) et les préfets gagnent l’autorité
sur les reconduites à la frontière (loi Pasqua
en 1986)... Mais si la loi Pasqua inaugure l’as-
sociation entre «étrangers et terrorisme», se-
lon François Héran, on commence aussi à
s’intéresser à l’intégration. «C’est l’époque de
la “Marche des Beurs”, de SOS Racisme... Mit-
terrand a défait ce que VGE avait fait. Même
si, après la deuxième année du mandat, il y a
eu un durcissement.» Le tournant ne se ressent
pas que sur le front économique.

«Obsession». En 1986, Chirac (RPR) devient
Premier ministre, trois ans après les premiers
succès du FN aux municipales, qui ne l’encou-
ragent pas à infléchir sa politique. Pendant
longtemps, «au gré des alternances, on avait
un mouvement de balancier, avec une droite
dure et une gauche qui a introduit la carte de
séjour de dix ans. Mais peu à peu, ça s’arrête :
la loi Joxe en 1989 ne revient pas totalement
sur la loi [Peyrefitte] de 1981. En ressort une dé-
gradation progressive des politiques d’intégra-
tion et une obsession croissante de l’expulsion»,
relève Claire Rodier. Alors qu’Edouard Balla-
dur dirige le gouvernement, la loi Méhaignerie
de 1993 durcit l’acquisition de la nationalité
pour les enfants nés de parents étrangers, et
la même année, la seconde loi Pasqua allonge
la durée de rétention. En 1998, la loi Guigou
restaurera le droit du sol et introduira de nou-
veaux motifs de régularisation... tout en aug-
mentant la durée de rétention!
Nicolas Sarkozy arrivé place Beauvau, le sujet
revient sur le devant de la scène de manière
presque tapageuse. «A partir de 2006, il y a un
grand mécano administratif pour que l’Inté-
rieur récupère le plus de sujets [aux dépens] des
ministères du Travail, des Affaires étrangères
ou de l’Education. Les ministres de l’Intérieur
ont presque tous produit leur loi : Besson, Hor-
tefeux...» observe François Héran, pour qui
«c’est amusant que le rapporteur de ces lois ait
été Thierry Mariani, qui a ensuite filé au RN».
Elu président, sous l’influence de Patrick
Buisson, Sarkozy va créer le ministère de l’Im-
migration et de l’Identité nationale, occupant
le terrain identitaire alors que Le Pen perd du
terrain. Cinq ans après le 21 avril et sa qualifi-
cation pour le deuxième tour de la présiden-
tielle, le fondateur du FN a péniblement at-
teint les 10 % des suffrages en 2007.
«L’idée d’identité était déjà dans l’air avant
Sarkozy, mais il cristallise la notion, la durcit»,
rappelle François Héran. Sarkozy ne fait qu’un
mandat, poussé vers la sortie de l’Elysée par
Hollande. La gauche est au pouvoir, le balan-
cier peut reprendre? Le socialiste fera lui aussi
deux lois consacrées à l’immigration et «dans
la continuité de celles de Sarkozy», accuse la
Cimade. La déchéance de nationalité, retirée
après des semaines de très vive polémique,
n’arrangera rien. «Quand on regarde sur la du-
rée, il y a une grande continuité entre les lois,
estime Claire Rodier. Cela fait douter de leur
efficacité : elles n’apportent pas de modifica-
tion profonde, sinon de durcir la vie des gens.»
Kim Hullot-Guiot

De l’accueil à la défiance envers les


étrangers, quarante ans de dérives


En France, depuis les
années 70, chacun y est allé
de sa loi sur l’immigration,
durcissant chaque fois un peu
plus les conditions d’entrée.

les années 70 est éclairant. Auparavant, «l’immi-
gration n’était pas un problème. Les gens ren-
traient avec des accords de circulation et
étaient régularisés a posteriori, ça se faisait “à
la bonne franquette”, analyse la juriste Claire
Rodier, directrice du Groupe d’information
et de soutien des immigrés (Gisti). Mais à par-
tir de 1974, quand le gouvernement annonce
un arrêt provisoire de l’immigration à cause
de la crise pétrolière, le sujet devient un mar-
queur idéologique gauche-droite.»

«Fermeté». L’année 1974, quand VGE arrive
à l’Elysée, est présentée comme un tournant
«mais c’est l’aboutissement d’évolutions sou-
terraines déjà au cœur de l’Etat», tempère Syl-
vain Laurens : «[Après la décolonisation], les
personnels coloniaux qui voulaient maintenir
leurs prérogatives ont poussé pour la création
de la direction de la population et des migra-

Libération Mardi 8 Octobre 2019 http://www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 13

Free download pdf