Libération - 08.10.2019

(Axel Boer) #1
les Kurdes ont été privés de tous leurs droits natio-
naux et culturels, interdits notamment d’ap-
prendre leur langue ou de célébrer leurs fêtes.
Leur révolte en 2004 est durement réprimée
par le régime de Damas et n’est pas soutenue
par le reste des Syriens. C’est pourquoi ils ne
participent pas massivement au prin-
temps 2011 à la révolution qui s’étend dans tout
le pays. Ils y voient toutefois une occasion de
pousser leurs revendications. Bachar al-Assad
tente de les neutraliser en octroyant la citoyen-
neté à 300 000 Kurdes jusque-là considérés
apatrides. Politiquement divisés en plusieurs
chapelles, ils hésitent surtout pour savoir le-
quel de leurs deux oppresseurs, le régime sy-
rien ou la Turquie, est le moindre mal. Tandis
qu’une dizaine de partis se rangent du côté de
l’opposition à Bachar al-Assad en formant un
Conseil national kurde, le PYD se déclare prêt
à défendre le régime face à une menace mili-
taire turque.
Juillet 2012 marque un tournant avec le retrait
des troupes de Damas du nord-est du pays, qui
permet au PYD bien organisé d’imposer sa do-
mination sur les enclaves kurdes. Une pre-
mière «libération du Rojava du joug baasiste»
est annoncée. Le mouvement consacre sa
mainmise autoritaire sur les zones kurdes, ex-
cluant toute autre formation dans la région, et
met en place sa propre administration auto-
nome. «Le PYD qui se proclame démocratique,
à la manière de Staline, ne se présente même
pas comme kurde, affirme Chamseddine
Hamo, politologue kurde indépendant réfugié
en France. C’est pourquoi le régime de Bachar
al-Assad lui a laissé le contrôle.» Malgré les réti-
cences vis-à-vis du mouvement, la population

LIBAN

TURQUIE

IRAKIRAK

SYRIESYRIE


Euphrate

Mer
Méditerranée

Ein Issa

Al-Hol

Hassaké

Alep

Afrin

Homs

Raqqa

Palmyre

Deir el-Zor

Manbij

Kobané
Jarablous
Tall Abyad

Ras al-Ain

50 km

Roj

Sources : Carter Center

Armée turque
et alliés
Forces arabo-kurdes
Forces
gouvernementales
Rebelles jihadistes
Hayat Tahrir al-Sham

Zones contrôlées par...

Zone de
peuplement kurde

Camp de déplacés
et de prisonniers

SYRIESYRIE

IRAKIRAK
JORD.JORD.

TURQUIETURQUIE

«Zone tampon» visée
par les Turcs (30 kilomètres
de profondeur)

ments massifs de population. «Ils
ont déjà eu lieu lors de l’opération
turque dans le canton d’Afrin, qui a
provoqué un drame humanitaire,
rappelle Adel Bakawan, chercheur
associé à l’Institut français des rela-
tions internationales. D’un côté, Er-
dogan a clairement affiché sa vo-
lonté d’installer des réfugiés syriens
dans cette région. De l’autre, le PYD
[déclinaison syrienne du PKK turc,
ndlr] martèle aux habitants kurdes
depuis des années que le Léviathan
turc cherche à les avaler : il est en ca-
pacité de vider, par la peur, les villes
et les villages du Nord-Est.» Les dé-

placés pourraient rejoindre la zone
qui reste sous contrôle kurde, ou
même le Kurdistan irakien voisin.
«On sent une panique totale, pour-
suit le sociologue, et une grande dé-
ception. La volte-face américaine
fait écho, dans l’imaginaire kurde,
à la trahison occidentale depuis
le traité de Sèvres en 1920.»

Que vont devenir
les jihadistes détenus?
Dans son communiqué lapidaire, la
Maison Blanche consacre un para-
graphe (sur deux) à l’épineuse ques-
tion des prisonniers jihadistes, au-

jourd’hui entre les mains des Kur-
des. «La Turquie va maintenant être
responsable pour tous les combat-
tants de l’EI dans la zone capturés
ces deux dernières années», tranche
Trump, rappelant qu’il a «poussé la
France, l’Allemagne, et d’autres
Etats européens à les reprendre,
mais qu’ils n’en voulaient pas».
Lundi, le ministère français des Af-
faires étrangères a rétorqué que la
«détention sûre» des jihadistes euro-
péens dans «le nord-est de la Syrie»
était un «impératif de sécurité». Le
nombre de combattants étrangers
détenus dans ces camps varie selon

les estimations, allant de 1 000 à
2 000 individus originaires notam-
ment d’Europe. A ceux-ci s’ajoutent
les familles, femmes et surtout en-
fants. Un rapport de l’ONG Human
Rights Watch en comptait plus
de 11 000, dont 7 000 mineurs de
moins de 12 ans, détenus dans des
conditions précaires. Ils sont re-
groupés dans une annexe du camp
d’Al-Hol, gardé par les forces de sé-
curité kurdes.
Ce camp de déplacés n’est pas dans
la zone de 30 km visée par l’offen-
sive turque, mais les autorités kur-
des ont annoncé qu’il y aurait des
conséquences. Le bureau chargé
des camps de déplacés a d’ores et
déjà prévenu que le camp serait
«difficile à ­contrôler» en cas d’atta-
que. L’avertissement, qui vise à faire
pression sur les Etats-Unis et sur-
tout sur l’Europe, est d’autant plus
sérieux que le camp a connu de for-
tes tensions. La semaine dernière,
des manifestations y ont éclaté. Les
gardes ont ouvert le feu, blessant au
moins quatre femmes par balles
d’après Médecins sans frontières.
Quelques jours plus tôt, le dirigeant
de l’EI, Abou Bakr al-Baghdadi,
avait exhorté ses soutiens, dans un
appel audio, à tout faire pour libérer
les jihadistes détenus.

Quelles conséquences
pour l’armée française?
Les responsables politiques refu-
sent systématiquement de l’évo-
quer, mais des forces spéciales fran-
çaises sont déployées dans le nord-
est de la Syrie. Leur présence est
largement connue, et même docu-
mentée par des images prises sur
place. Les effectifs précis de l’armée
française restent néanmoins mysté-
rieux. En avril 2018, James Mattis,
alors secrétaire américain à la Dé-
fense, affirmait que la France avait
envoyé 50 commandos supplémen-
taires, et les Etats-Unis 300, sans
dire combien étaient déployés au
total. Selon le New York Times,
­entre 100 et 150 militaires améri-
cains se trouvaient jusqu’à présent
dans la bande des 30 km.
La participation française, beau-
coup plus modeste, a été fortement
réduite depuis la fin du califat, le
contrôle territorial de l’organisation
terroriste, en mars. Les forces spé-
ciales semblent avoir concentré
leurs efforts sur le nord de l’Irak et
dans la région de Deir el-Zor, très
au sud dans la région contrôlée
par les Kurdes en Syrie. Signe que
les liens militaires sont néanmoins
toujours actifs, le général François
Lecointre, chef d’état-major des
­armées, était la semaine dernière à
Hassaké, où il a rencontré des res-
ponsables kurdes.
Pour autant, la France reste très dé-
pendante des Etats-Unis, soutient
Julien Barnes-Dacey, chercheur au
European Council on Foreign Rela-
tions : «A la minute où les soldats
américains se retireront, les Europé-
ens suivront.» Sur le terrain diplo-
matique, la France s’est dite «vive-
ment préoccupée» par la possibilité
d’une offensive turque, et a appelé
Ankara à «éviter une initiative qui
irait à l’encontre des intérêts de la
coalition [contre l’EI]». Sans dire un
mot sur la décision américaine.•

C’


était le 17 mars 2016, à Rmeilan, loca-
lité située sur la pointe nord-est de la
Syrie, près de la frontière turque. Si-
hanouk Dibo, un responsable kurde, déclarait
le «Rojava» entité «fédérale démocratique».
L’annonce est considérée comme une procla-
mation d’autonomie d’un Kurdistan syrien. Il
s’agit d’unifier les trois cantons d’Afrin, Kobané
et Jaziré, qui représentent près de 25% de la su-
perficie de la Syrie déjà gouvernés de facto par
le Parti de l’Union démocratique (PYD), bran-
che syrienne du PKK turc.

Irrésistible ascension. Pour les Kurdes qui
comptent pour environ 10 % de la population
syrienne, soit plus de 2 millions d’habitants,
cela apparaît alors comme un pas de plus vers
la réalisation d’une aspiration nationale histo-
rique. Mais cette autonomie est rejetée par Da-
mas comme par l’opposition syrienne, par la
Turquie forcément et aussi par les Etats-Unis.
Une déception qui ne freine pas les ambitions
des Kurdes syriens dans leur irrésistible ascen-
sion entamée au début du soulèvement contre
Bachar al-Assad, en 2011. Surtout depuis qu’ils
se sont imposés comme les principaux combat-
tants au sol dans la guerre menée par la coali-
tion contre l’Etat islamique. Longtemps écrasés
par le nationalisme arabe triomphant en Syrie,

kurde adhère à cette autonomie qui impose
l’enseignement de sa langue dans les écoles, et
caresse le rêve d’une émancipation nationale.

Batailles sanglantes. A partir de 2014, les
combattants bien organisés du PYD s’impo-
sent comme les adversaires les plus détermi-
nés des jihadistes du «califat» qui vient d’être
proclamé à cheval sur la Syrie et l’Irak. Ils cons-
truisent leur légende lors de la bataille de Ko-
bané en défendant la ville frontalière face aux
forces de l’EI. Ils sont appuyés pour la première
fois par l’aviation de la coalition internationale
antiterroriste menée par les Etats-Unis. De-
puis, les Occidentaux s’appuient sur ces forces
kurdes pour mener les combats au sol en Syrie
contre les jihadistes. Les Forces démocratiques
syriennes (FDS) formées pour mener cette
guerre, sont composées majoritairement de
combattants du PYD. Entraînés, équipés et en-
cadrés par les forces de la coalition, ils livrent
des batailles sanglantes entre 2016 et 2019, per-
dant des milliers de leurs hommes pour libérer
régions et villes syriennes, jusqu’à la capitula-
tion de l’EI en mars.
Les victoires ont donné un sentiment d’hyper-
puissance aux Kurdes syriens, leur faisant ou-
blier combien l’alliance avec les Occidentaux
était opportuniste et ne valait pas reconnais-
sance de leurs droits nationaux. «Les gens dans
les zones kurdes sont catastrophés par l’aban-
don américain, rapporte Chamseddine Hamo.
Ils craignent une offensive turque, aussi dévas-
tatrice qu’elle l’a été à Afrin et redoutent dans
le même temps les recrutements forcés et les
exactions de la part des forces du PYD.»
Hala Kodmani

Vers la fin du mirage pour


le Kurdistan syrien autonome


La décision de Trump
met un sérieux frein aux
aspirations des forces kurdes,
grisées par leurs nombreuses
victoires contre l’EI.

Événement


«prendre des
décisions impulsives sans connais-
sance ni délibération». De délibéra-
tion, il n’y en a en effet pas eu, selon
la presse, qui rapporte que le Penta-
gone et le Département d’Etat ont
été «pris par surprise». Chercheur
au Council on Foreign Relations,
Steven Cook tempère : «L’annonce
du retrait de Syrie est parfaitement
cohérente avec le point de vue du
président Trump, selon lequel les
­acteurs locaux doivent s’occuper de
leurs propres impératifs sécuritai-
res.» Cela n’a pas empêché plusieurs
républicains influents, dont le séna-
teur Lindsey Graham et l’ex-ambas-
sadrice à l’ONU Nikki Haley, tous
deux proches de Trump, de l’exhor-
ter à revenir sur cette «erreur» por-
teuse de «désastre» et de «honte»,
selon Graham. Le sénateur a distillé
la menace de sanctions contre la
Turquie, dont une suspension de
l’Otan, en cas d’attaques contre les
forces kurdes en Syrie.

Quels sont les risques
humanitaires?
«Nous ne savons pas ce qui va se pas-
ser. Nous nous préparons au pire»,
a affirmé lundi matin le coordina-
teur humanitaire des Nations unies
pour la Syrie, Panos Moumtzis. Au-
delà d’une probable offensive tur-
que et des affrontements meurtriers
qui pourraient se dérouler dans son
sillage, l’ONU redoute des déplace-

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4 u Libération Mardi 8 Octobre 2019

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