Libération - 08.10.2019

(Axel Boer) #1

R


eprésentant en France
de l’administration du nord
et de l’est de la Syrie, Khaled
Issa réagit à l’annonce du retrait
américain de la zone frontalière,
décidé par Donald Trump et ou-
vrant la voie à une offensive de la
Turquie.
Comment réagissez-vous à l’an-
nonce du retrait des forces amé-
ricaines?
Cette annonce aura un impact très
dur sur la population et sur les For-
ces démocratiques ­syriennes. En-
semble, avec la ­coalition internatio-
nale, nous avons pu mener le
combat ­contre Daech. Des cellules
­dormantes existent toujours, des

milliers de prisonniers sont dans
des camps. Le régime d’Ankara avait
de bonnes relations avec Daech. La
décision américaine est donc un
choc énorme pour nous. Rien ne la
justifie, elle n’aidera pas à stabiliser
la région, ni même l’Europe, car les

terroristes qui ont commis des at-
tentats sont passés sous les yeux du
régime turc.
Redoutez-vous une offensive
prochaine de la part de la Tur-
quie?
Le communiqué de la Maison Blan-
che et les menaces pressantes d’Er-
dogan laissent penser que l’inva-
sion serait imminente. Elle serait
catastrophique pour la population
kurde. A Afrin, la vie était paisible.
Lorsqu’Erdogan a attaqué, il a ins-
tallé des terroristes venus d’Alep et
des faubourgs de Damas. Nous
avons recueilli un millier de plain-
tes de civils qui ont subi des exac-
tions. Jusqu’ici, la stabilité dans le
Nord-Est était à peu près assurée.
Toutes les communautés pouvaient
vivre en paix. Je suis surpris qu’on
confie l’avenir de cette région à la
Turquie.
Qu’attendez-vous désormais de
la France?
La France est la première à nous
avoir soutenus, notamment à Ko-
bané. Nous avons ensemble obtenu
des résultats remar­quables, même
si ce fut au prix du sang de nos fils
et de nos filles. L’initiative améri-
caine met en danger tous nos es-
poirs. La France est une grande
puissance, membre permanent du
Conseil de sécurité des Nations
unies et de l’Otan. Nos liens histori-
ques peuvent faire la différence
pour nous défendre. Ce serait dans

l’intérêt de la France et de l’Europe
qui ont été touchés par des atten-
tats organisés depuis la Syrie. Nous
espérons que notre relation privilé-
giée avec la France se poursuivra
pour que la population du nord-est
de la Syrie connaisse la paix et la
stabilité. Nous devons terminer le
travail commencé en allant jus-
qu’au bout d’une solution démocra-
tique pour la Syrie. L’occupation
turque serait une violation de la
charte des Nations Unies, et on sait
que la Turquie ne se retire ­jamais.
Nous espérons que la communauté
internationale fera pression sur la
Turquie.
Quelles seraient les conséquen-
ces d’une offensive sur les
camps de prisonniers?
Quand Daech est en difficulté, Er-
dogan vient à son secours. Le com-
muniqué de la Maison Blanche dit
qu’ils seront confiés à la Turquie.
Ankara veut récupérer et utiliser les
prisonniers jihadistes comme un
moyen de chantage avec les Euro-
péens. Il y a des milliers de terroris-
tes dans ces camps. Nous voulons
les maintenir en détention et les ju-
ger, parce qu’ils se sont battus con-
tre nous. On espérait un plus grand
soutien de la communauté interna-
tionale, qui a été minime pour l’ins-
tant. Aujour­d’hui, je suis surpris
que l’on parle de les confier à l’isla-
miste d’Ankara.
Interview Recueilli par Pierre Alonso

AFP

«L’initiative


américaine met


en danger tous


nos espoirs»


Pour Khaled Issa,


qui représente les


Kurdes syriens en


France, confier l’avenir


de la région à la Turquie


serait «catastrophique».


Il compte sur les


Européens, et plus


particulièrement Paris,


pour contrer les projets


d’Erdogan.


Des combattants des Forces démocratiques syriennes, à domination kurde, dans l’est de la Syrie, le 24 février. Photo Felipe Dana. AP


Libération Mardi 8 Octobre 2019 http://www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 5

Free download pdf