Libération - 08.10.2019

(Axel Boer) #1
Le président Donald Trump,

Monde


concernait pas seulement la con-
versation de juillet, mais de nom-
breux contacts entre des diploma-
tes américains, l’avocat personnel
de Trump, Rudy Giuliani, et le gou-
vernement ukrainien. Il évoquait
également le «changement soudain
de politique envers l’aide américaine
à l’Ukraine», que les démocrates ac-
cusent Trump d’avoir utilisé
comme levier de chantage sur Ze-
lensky. Quelques jours avant la fa-
meuse conversation, le président
américain avait en effet ordonné le
gel de 391 millions de dollars
(355 millions d’euros) d’aide mili-
taire à Kiev. Jeudi, la Chambre a en
outre publié des échanges de SMS
entre diplomates américains qui
semblaient confirmer cette version.
S’il n’y a pas de «war room» à la Mai-
son Blanche, l’équipe de campagne
de Trump pour sa réélection
en 2020 a choisi d’utiliser l’enquête
pour destitution comme un puis-
sant outil de mobilisation de sa
base. «Nancy essaye de destituer le
président Trump. Il a besoin de vous
à ses côtés. Rejoignez l’équipe de dé-
fense contre la destitution», inti-
ment les messages de sa campagne
envoyés à un fichier compilant les
numéros de téléphone et mails de
près de 20 millions de supporteurs,
véritable trésor amassé depuis la
campagne 2016.
Reprenant la rhétorique de la
«chasse aux sorcières» et du «harcè-
lement présidentiel» chers à Trump,
la campagne pour 2020 et le Repu-
blican National Committee (RNC)
ont réussi à empocher la somme co-
lossale de 125 millions de dollars de
donations au troisième trimes-
tre 2019. Dont un «butin de 13 mil-
lions de dollars dans les trente-
six heures qui ont suivi l’annonce
confuse et embarrassante de la spea-
ker Nancy Pelosi sur l’ouverture
d’une “enquête formelle pour im-
peachment”, écrit le directeur de
campagne de Trump, Brad Parscale.
Cet afflux soudain de dons pour ai-
der à la réélection du président
Trump est une preuve incontestable
que cette manœuvre de destitution
est une énorme erreur de jugement.»

Puissance de sa base
électorale
Fin septembre, le RNC a annoncé
qu’il allait dépenser 2 millions de
dollars en spots télévisés pour dé-
noncer l’enquête, quand la campa-
gne de Trump évalue à 8 millions de
dollars son budget pour des spots
anti-Biden ou pour critiquer l’af-
faire ukrainienne. Alors que plu-
sieurs diplomates américains doi-
vent être auditionnés à huis clos
cette semaine par la Chambre dans
le cadre de l’enquête ukrainienne,
Donald Trump va quitter Washing-
ton pour deux gros meetings de
campagne, dans le Minnesota et en
Louisiane. Une façon de rappeler la
puissance de sa base électorale.
En vacances parlementaires jusqu’à
la fin de la semaine, les élus républi-
cains du Congrès sont, eux, très peu
diserts sur le scandale ukrainien.
«Je commence à rencontrer des Ré-
publicains qui se demandent s’il ne
vaudrait pas mieux que le président
cède la place [au vice-président
Mike] Pence, écrivait la semaine

dernière sur Twitter l’éditorialiste
conservateur et animateur de radio
Erick Erickson. Ils sont totalement
minoritaires au sein du GOP [Grand
old party, le parti républicain, ndlr],
mais il semble qu’une lassitude com-
mence à s’installer, une fatigue de
devoir toujours se battre et avoir à se
défendre.»
La plupart des élus républicains au
Congrès, qui détiennent la clé de
l’avenir politique de Trump avec
leur rôle dans la procédure de desti-
tution, continuent à soutenir, quoi-
que discrètement, le président amé-
ricain. Ce dernier ne leur a pas
rendu la tâche facile, quand, la se-
maine dernière et sur le ton de la
provocation, il a appelé la Chine à
enquêter à son tour sur Joe Biden
pour corruption. Même l’un de ses
plus fidèles alliés, le sénateur Lind-

Par
Isabelle Hanne
Correspondante à New York

R


ichard Nixon avait mis en
place ce que ses détracteurs
appelaient la «diplomatie de
l’impeachment» – dix pays visités
dans les mois précédant sa démis-
sion, en 1974, pour tenter de faire di-
version à l’international alors que le
scandale du Watergate monopoli-
sait les gros titres aux Etats-Unis.
Bill Clinton, en pleine affaire Le-
winsky, avait créé une «war room»
remplie de communicants, de juris-
tes et d’avocats.
Pour faire face à l’affaire ukrai-
nienne et à l’enquête en vue d’une
procédure de destitution ouverte fin
septembre par la Chambre des re-
présentants, Donald Trump, lui, a
son compte Twitter. Une stratégie
inédite, en pleine campagne électo-
rale pour 2020, alors que les
­républicains restent majoritaire-
ment silencieux et les membres de
l’administration Trump à l’écart des
plateaux télés. Le président améri-

cain a tweeté ou retweeté plus de
trente fois dimanche, accusant de
«trahison», de «mensonges» et «d’es-
croquerie massive» la speaker de la
Chambre, la démocrate Nancy Pe-
losi, et Adam Schiff, le président de
la commission du renseignement
qui supervise l’enquête parlemen-
taire. Le Président n’en est plus à ça
près : quelques jours plus tôt, il avait
qualifié d’«espion» la source du lan-
ceur d’alerte, assurant que les Etats-
Unis allaient sombrer dans la
«guerre civile» s’il était destitué, et
que la procédure d’impeachment el-
le-même, mécanisme prévu par la
Constitution, était un «coup d’Etat».
L’activité frénétique dominicale de
Trump sur le réseau social est en
partie due à la sortie du bois, ce
week-end, d’un deuxième lanceur
d’alerte. Selon les révélations du
premier, un officier de la CIA resté
anonyme, le Président aurait tenté
de faire pression sur son homologue
ukrainien Volodymyr Zelensky
pour qu’il enquête sur son rival dé-
mocrate potentiel pour 2020, l’an-
cien vice-président Joe Biden. Le si-
gnalement du lanceur d’alerte, ainsi

que la transcription d’une communi-
cation téléphonique entre Trump et
Zelensky datant de fin juillet, cons-
tituent les éléments principaux de
l’enquête de la Chambre des repré-
sentants.

«Il n’a rien
à se ­reprocher»
Le clan Trump n’a cessé de vouloir
discréditer le lanceur d’alerte, ju-
geant ses motivations politiques et
ses informations invalides, car indi-
rectes. Mais le nouveau whistleblo-
wer, également issu du monde du
renseignement, aurait des «infor-
mations de première main» qui cor-
roboreraient le signalement du pre-
mier, selon l’avocat Mark Zaid, qui
les représente.
«Le nombre de personnes qui déci-
dent de s’appeler lanceurs d’alerte à
propos du même appel téléphonique


  • appel rendu public par le Prési-
    dent – n’a pas d’importance, a rétor-
    qué dimanche la porte-parole de la
    Maison Blanche, Stephanie Gris-
    ham. Ça ne change pas le fait qu’il
    n’a rien à se reprocher.» Le signale-
    ment du premier lanceur l’alerte ne


Analyse


IMPEACHMENT


Les républicains


derrière Trump


dans la tempête


Le président américain reste soutenu


par son camp, malgré l’annonce, ce week-end,


d’un deuxième lanceur d’alerte dans


l’affaire ukrainienne. Pendant que son équipe


de campagne engrange des millions,


trois sénateurs critiquent sa stratégie de défense.


6 u Libération Mardi 8 Octobre 2019

Free download pdf