Les Echos - 11.09.2019

(Kiana) #1

12 // IDEES & DEBATS Mercredi 11 septembre 2019 Les Echos


opinions


LE POINT
DE VUE


de François Lévêque


Non, Bruxelles n’est pas


l’ennemi des champions


européens


D


e nombreuses voix s’élèvent
aujourd’hui aux Etats-Unis
pour réclamer une politique de
concurrence plus ferme. En Europe, la
critique dénonce à l’inverse une applica-
tion trop rigoriste des règles antitrust
par la Commission de Bruxelles. Vérité
en deçà de l’Atlantique, erreur au-delà?
Portons d’abord le regard du côté de
Washington. Les indices d’une érosion
de la concurrence entre les entreprises
s’accumulent. Augmentation des pro-
fits, réduction de la part du travail dans la
valeur ajoutée, concentration indus-
trielle croissante. A ces tendances mises
en évidence récemment par toute une
série de travaux statistiques et économé-
triques s’ajoute l’évolution d’un indica-
teur fétiche des économistes : le pouvoir
de marché, ou pouvoir de monopole,
calculé à partir du prix des biens et du
coût marginal pour les produire. Le rap-
port des deux, soit le taux de marge, ou
« markup », est passé de 1,21 à 1,61 de 1985
à 2015, selon une estimation pionnière
réalisée par deux économistes, Jan De
Loecker et Jan Eeckhout.
Pour expliquer cette tendance, le
laxisme des autorités de concurrence
américaines, à l’œuvre depuis des
décennies, est pointé du doigt. Trop de
projets de fusion et d’acquisition entre
concurrents de grande taille ont été
autorisés, en particulier dans des sec-
teurs déjà très concentrés à l’instar des
médias et des télécoms. Cette cause est
cependant tout à fait secondaire compa-
rée à la globalisation e t à l’innovation, les


moins convergentes. Une étude récente
de la Banque centrale européenne
avance toutefois un pouvoir de marché
globalement stable au cours des qua-
rante dernières années.
Conséquence, l’Europe manquerait
d’entreprises vedettes à cause d’un droit
de la concurrence appliqué de façon
rigoriste et inflexible. L’interdiction
récente de la fusion entre Alstom et Sie-
mens en est le symbole aux yeux des
contempteurs des fonctionnaires
bruxellois de l’antitrust. Là encore p our-
tant, l ’antitrust ne p eut être qu’une cause
mineure du plus faible nombre d’entre-
prises superstars, e n particulier d’étoiles
supergéantes, en comparaison des
Etats-Unis et même dorénavant de la
Chine. Si l’Europe manque de cham-
pions, c’est pour bien d’autres raisons :
marché intérieur trop fragmenté, insuf-
fisance des investissements en R&D et
des fonds pour la financer, et retard
général des entreprises dans la numéri-
sation de leurs process et services.
Les situations économiques et indus-
trielles différentes des Etats-Unis et de
l’Union européenne conduisent à des
volontés de réforme antitrust opposée.
Mais dans les deux cas, la politique de
concurrence est ciblée plus par commo-
dité que dans un souci d’efficacité pour
répondre aux problèmes posés.

François Lévêque est professeur
d’économie à Mines ParisTech
et auteur de « Les Habits neufs de
la concurrence » chez Odile Jacob.

deux grandes forces qui ont tiré la con-
centration et le pouvoir de marché des
firmes américaines. De nombreux éco-
nomistes et politiques, notamment
dans les rangs démocrates, appellent
ainsi de leurs vœux un antitrust beau-
coup plus interventionniste. Sauf nou-
velle loi, la situation ne devrait cepen-
dant guère évoluer car les autorités de
concurrence sont corsetées par une
jurisprudence et des juges qui contrai-
gnent fortement leur marge de
manœuvre.

Traversons maintenant l’Atlantique.
La concurrence y est plus vive et ne sem-
ble pas s’éroder. Les taux de profit sont
globalement stables, la concentration
agrégée par grands secteurs aussi, voire
en diminution selon certaines études.
La part du travail dans la valeur ajoutée
se réduit comme aux Etats-Unis, mais
cette diminution est essentiellement
tirée par l’immobilier. Elle s’efface en
retirant ce secteur de l’analyse. Les esti-
mations du pouvoir de marché sont

Si l’Europe manque
de champions, c’est
en raison d’un marché
intérieur fragmenté,
de l’insuffisance
des investissements
en R&D et du retard
dans la numérisation.

Il est urgent que l’Europe


des marchés financiers


renforce son autonomie


A


u moment même où les princi-
pales institutions européennes
(Commission, Parlement, BCE)
s’offrent de nouvelles équipes dirigean-
tes, la probabilité d’un Brexit sans
accord, le 31 octobre prochain, a aug-
menté fortement avec l’arrivée de Boris
Johnson à la tête du gouvernement bri-
tannique. Dans ce contexte, accroître la
coopération et la solidarité entre les
Etats membres de l’UE relève d’un
impératif stratégique.
Pour l’industrie financière, cette soli-
darité renforcée passe par un approfon-
dissement de l’union des marchés de
capitaux. L’Europe des marchés finan-
ciers reste en effet un chantier large-
ment inachevé. La nomination de Chris-
tine Lagarde, personnalité politique et
non technique, à la tête de la BCE, s’avère
à ce titre une bonne nouvelle. Peut-être
un signe de la volonté des membres du
Conseil européen que l’Union doit avan-
cer dans ce domaine, au moment même
où la Place de Londres, référence mon-
diale, s’apprête à nous quitter.
Voici ici quelques pistes concrètes
témoignant du chemin à parcourir
pour parvenir à construire une vérita-
ble Europe des marchés financiers.
Il s’agirait d’abord de créer un vérita-
ble statut de la sicav européenne avec un
code ISIN. eu pour l’ensemble des pro-
duits concernés à l’échelle de l’UE. Cette
initiative permettrait de créer une mar-
que forte de l’industrie de la gestion
d’actifs européenne. Aujourd’hui, la
promotion de produits dans un pays
tiers reste de façon invraisemblable un
processus complexe e t coûteux. Trop de
freins et de réglementations nationales
bloquent encore la libre distribution des


par le droit européen continental pour
les swaps de taux par exemple.
Créer une agence européenne de
notation financière et extrafinancière.
Les Européens pourraient également
repenser leurs relations avec l’IASB
(International Accounting Standards
Board), l’organisme chargé de l’élabora-
tion des normes comptables internatio-
nales. L’IASB ne fait l’objet d’aucun véri-
table contrôle démocratique et les
décisions prises ne souffrent d’aucun
amendement partiel. Un package « tout
ou rien » ne peut être une réponse satis-
faisante pour les dirigeants européens
qui doivent avoir leur mot à dire dans
l’adaptation des normes comptables
aux entreprises du Vieux Continent.
Enfin, nous devons absolument tra-
vailler à construire un acteur européen
spécialisé dans les data et capable de
rivaliser avec les groupes américains
qui dominent le marché. Par où com-
mencer? Sans doute en mettant sur
pied une véritable agence de notation
européenne, financière et extrafinan-
cière, proposant un modèle digitalisé
performant capable d’élaborer des
notations fiables pour un maximum
d’entreprises européennes. Le temps
presse avant que les fournisseurs amé-
ricains n’imposent leurs propres solu-
tions.
Ces idées peuvent paraître éloignées
des préoccupations immédiates des
citoyens de l’Union européenne, elles
ont néanmoins le mérite d’être réalistes
et applicables dans des délais raisonna-
bles.

Jean-Pierre Grimaud est directeur
général d’OFI AM.

produits financiers sur l’ensemble du
territoire de l’Union.
En parallèle, il est indispensable que
toute la documentation juridique liée
au droit de marché soit régie par le droit
européen continental. C’est déjà le cas
pour le contrat cadre de juridiction bri-
tannique régissant l’ISDA (Internatio-
nal Swaps and Derivatives Association).
Ce dernier a été transposé en contrat,
européen utilisant le droit français,
s’exerçant dans toute l’UE.

Il y a également urgence à définir au
niveau européen un cadre réglemen-
taire commun concernant l’utilisation
des actifs numériques ( jetons ou
« tokens ») et de la technologie block-
chain, côté passif, en tant que dispositif
d’enregistrement électronique partagé.
Aujourd’hui, la France reconnaît cette
technologie mais pas l’Allemagne. Sans
cadre commun, chaque pays peut être
tenté d’adopter une réglementation
qu’elle devra ensuite nécessairement
adapter quand l’UE aura édicté la
sienne. Une perte assurée de temps et
d’argent. Le scénario d’un Brexit dur
redevenant le plus probable, l’Union
européenne doit aussi se réapproprier
sans attendre une chambre de compen-
sation (CCP), basée en zone euro et régie

Il faut concevoir
un véritable statut
de la sicav européenne.

Créons une agence
européenne de la
notation financière.

public. Je n’ai jamais accepté contractuelle-
ment, en achetant mon billet de train, que
mes yeux et mon cerveau soient captés et
monétisés par des myriades d’images tenta-
trices. La jurisprudence américaine sur la
liberté d’expression a créé la notion
d’« offense évitable ». Dans une gare, les sol-
licitations du commerce ne sont pas évita-
bles. Voilà pourquoi elles devraient être
limitées au strict minimum.
D’autant que le mercantilisme de la SNCF
s’accompagne d’une obsession du contrôle.
Depuis mai dernier, il n’e st plus possible de
prendre le moindre billet de TER sans décli-
ner son identité et sa date de naissance. En
quoi est-il important pour la lutte antiterro-
riste que le contrôleur de la ligne Paris-Nan-
tes connaisse mon anniversaire? Et pour-
quoi la dématérialisation bienvenue des
titres de transport ne pourrait-elle pas être
assurée par un système en blockchain, qui
permettrait d’assurer un compostage uni-
que tout en préservant l’anonymat du voya-
geur? La CNIL s’est très justement opposée à
cette innovation scandaleusement intru-
sive, sans effet semble-t-il.

Non seulement la SNCF nous surveille,
mais elle nous encadre et nous parque der-
rière toujours plus de barrières. La gare
Saint-Lazare s’est dotée pour la rentrée de
portillons à peine plus engageants que des
fils de fer barbelé. L e projet de la gare du Nord
prévoit un s ystème c ontraignant de passerel-
les pour manipuler le flux humain. Et les
compagnies de sécurité privée font des ron-
des toujours plus menaçantes : j’ai vu récem-
ment un clochard virtuose, régalant la foule
sur un piano en libre-service, se faire dégager
manu militari par les cerbères censés nous
protéger. Quel ingénieur comprendra enfin
que l’optimisation est l’inverse du progrès, et
le contrôle, l’ennemi de la sécurité?
N’est-il pas ironique que la SNCF, bastion
du service public, incarne le néolibéralisme
dans ses pires travers, combinant comme
l’analysait Foucault le désir de surveillance
avec une v ision étroite du marché?
Vivement le libéralisme véritable et la
concurrence ferroviaire, pour qu’émergent
des alternatives plus respectueuses des êtres
humains, et plus attrayantes pour les
passagers!

Gaspard Koenig est philosophe et
président du think tank GénérationLibre.

La SNCF est en passe de
transformer ce qui était
jusqu’à peu une expérience
de liberté en un calvaire
postmoderne.

LE POINT
DE VUE


de Jean-Pierre Grimaud


Et je n’entends plus


siffler le train


G


reta Thunberg nous encourage à
prendre le train. Elle a sans doute
raison, et je me suis surpris cet été à
faire douze heures de rail entre Amsterdam
et Barcelone plutôt que de prendre l’avion.
Mais force est de constater que la politique
agressivement mercantile de la SNCF est en
passe de transformer ce qui était jusqu’à peu
une expérience de liberté en un calvaire
postmoderne.
Un collectif d’architectes et d’urbanistes
de renom s’est ainsi indigné la semaine der-
nière du projet de transformation de la gare
du Nord. Je n’oserai me prononcer sur les
aspects architecturaux, mais je ne peux
qu’applaudir les principes qu’ils mettent en
avant : une gare ne doit pas devenir un centre
commercial, sur le modèle des aéroports, où
il faut se frayer un chemin à travers des kilo-
mètres de chocolats et de parfums pour
atteindre sa porte d’embarquement.
L’espace Eurostar de la gare du Nord a d’ores
et déjà anticipé le destin de sa maison mère
en noyant le voyageur sous l es publicités, qui
le poursuivent jusqu’à son siège en tournant
en boucle sur les écrans centraux des voitu-
res. La gare Saint-Lazare a aussi pris cette
voie, en entassant les enseignes sur plu-
sieurs niveaux avant l’accès aux quais. Les
travaux de la gare de Lyon présagent du pire.
Quant à la gare Montparnasse, c’est une
cause perdue, définitivement absorbée par
les nouvelles boutiques qui pullulent de la
tour aux souterrains.
Je s uis n aturellement le dernier à m’oppo-
ser au commerce et à ses excroissances, qui,
à défaut de satisfaire mon sens esthétique,
améliorent le quotidien de millions de
consommateurs. Il suffit de relire « Au Bon-
heur des Dames », le chef-d’œuvre de Zola
sur les grands magasins de la fin du XIXe siè-
cle (autre expérience de l’été !), pour consta-
ter que le combat des petits commerçants
contre les grandes surfaces, de l’âme contre
le confort, de la tradition contre la moder-
nité, est une affaire séculaire, loin d’être ter-
minée à l’heure où l’e-commerce disrupte
les disrupteurs. Mais l’espace d’une gare,
comme d’ailleurs celui d’un aéroport, est
singulièrement différent et éminemment
paradoxal. C’est un lieu de passage où l’on ne
choisit pas d’aller, un lieu d’histoire où pour-
tant rien n’arrive, un lieu de vie où l’on ne
cesse de se perdre et de se retrouver. Une
gare devrait être assimilée à un espace

A la gare Saint-Lazare les enseignes s’entassent sur plusieurs niveaux
avant l’accès aux quais. Photo Hamilton/RÉA

LIBRE
PROPOS

Par Gaspard Koenig

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