Le Monde - 11.09.2019

(Kiana) #1
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MERCREDI 11 SEPTEMBRE 2019 sports| 17

Vincent Collet, passeur de générations


Les Bleus, menés par le même coach depuis dix ans, affrontent les Etats­Unis en quarts de finale du Mondial


BASKET


S


acré périple pour des no­
ces d’étain. A la tête de
l’équipe de France de bas­
ket depuis 2009, Vincent
Collet a renouvelé son voyage de
noces avec les Bleus en traversant
la Chine du nord au sud, mardi.
Soit 1 500 km pour relier Nankin à
Dongguan, où les Bleus affron­
tent, mercredi 11 septembre (à
13 heures, heure française), ce qui
se fait de mieux sur la planète bas­
ket, les Etats­Unis, en quarts de fi­
nale de la Coupe du monde. Un
rendez­vous que, s’il aurait pré­
féré l’éviter, le sélectionneur en­
tend minutieusement préparer.
Débarqué sur la pointe des pieds
à la tête des Bleus en 2009, Vin­
cent Collet a tout connu avec
l’équipe de France. Les hauts – un
sacre européen en 2013 et trois
autres médailles internationa­
les –, comme les bas – élimination
de l’Euro 2017 dès les huitièmes de
finale. Pour le désormais coach
français au mandat le plus long de
l’histoire, la rencontre de mer­
credi évoque en filigrane le scéna­
rio de la dernière Coupe du
monde, au même stade de la com­
pétition. Pas favoris pour un sou
dans l’arène bouillante d’une
grande Espagne à domicile, les
Bleus, privés de Tony Parker et
Nando De Colo, avaient réalisé
l’un des plus grands exploits du
basket français, avant de décro­
cher le bronze. Vincent Collet, qui
confesse en conserver son
« meilleur souvenir en Bleu », y
était pour beaucoup.

Une équipe « plus malléable »
« On peut créer une surprise. Ce
match, c’est votre match. Et ce que
je peux dire, ça ne vaut pas grand­
chose si vous n’en êtes pas persua­
dés. Alors, qu’est­ce qu’on décide?
On le gagne ce match, ou on y fait
juste de la figuration? » Les camé­
ras d’« Intérieur Sport » ont capté,
en 2014, le discours d’un coach en
mission : persuader son groupe
qu’il pouvait le faire. « Personne ne
croyait en nous », se remémore ce
perfectionniste acharné du tra­
vail, qui trouve dans cette équipe,
« plus jeune, plus malléable », un
terreau fertile où implanter ses
idées. Un peu comme cette année.
Car Vincent Collet est un forma­
teur. En témoigne Nicolas Batum,
qu’il a lancé en Pro A (le cham­
pionnat français) à 16 ans
au Mans, affublé d’un surnom


  • « Bambi » – et d’une grande
    confiance en son potentiel. « Vin­


cent s’est toujours attaché, tant en
club qu’en équipe de France, à réus­
sir un savant mélange entre faire
progresser les joueurs qu’on lance
et optimiser ceux un peu plus
âgés », relate son adjoint en Bleu,
Ruddy Nelhomme.
« Il imbrique à merveille plusieurs
générations », assurait, en 2014,
l’ancien sélectionneur Jean­Pierre
de Vincenzi, évoquant « celle de
Parker, de Batum puis de Gobert ».
Aujourd’hui, d’autres sont venues
se greffer au groupe, mais le sélec­
tionneur pianote toujours, à la re­
cherche d’une subtile alchimie.
« Ce n’est pas du tout la même
chose cette année qu’avec l’équipe
précédente, qui, petit à petit, avait
franchi les étapes. Là, le challenge
c’est de les franchir vite », expo­
sait­il à Pau, alors que ses joueurs
suaient à grosses gouttes lors de
l’entame de leur préparation, dé­
but août. « Pour être performant
au plus haut niveau, là il faut de
l’expérience et de la maturité. »
Tout ce qui a manqué en 2017, où
son équipe de France a connu un
revers soudain, non faute de ta­
lent, mais de cohésion.
Après l’échec de l’Euro cette an­
née­là, Vincent Collet assume,
prêt à quitter son poste. Un an
auparavant, déjà, il a failli ren­
dre son tablier, après qu’une re­
doutable équipe d’Espagne a pré­
cipité la retraite de la généra­
tion Parker en quarts de finale des
JO de Rio. Mais « l’envie d’accom­
pagner la nouvelle génération » et
les marques de confiance réité­
rées du patron du basket français,
Jean­Pierre Siutat, prennent le
dessus. Il rempile.
Il s’étonne aujourd’hui de sa lon­
gévité à ce poste. « Quand j’ai com­
mencé, j’espérais aller aux Jeux de
Londres et ensuite probablement
arrêter. » La suite est une affaire de
circonstances, défend ce fils d’un
ancien international A’, plongé dès

sa naissance dans le chaudron du
basket, considérant son poste
« comme un privilège ».
Cumulant saisons en club et étés
en bleu depuis dix ans, Collet con­
fesse des moments « parfois diffi­
ciles », des « passages à vide », et de
plus en plus de mal à enchaîner.
« C’est pour ça que ça va bientôt
s’arrêter », professe­t­il. Il n’envi­
sage pas, à 56 ans, de prolonger
son bail au­delà des JO de Tokyo


  • si les Bleus s’y hissent.


« La même philosophie »
Témoin privilégié, Ruddy Nel­
homme a observé l’évolution de
son collègue. « Il a pris de l’assu­
rance, il est désormais plus capa­
ble d’imposer des choses », as­
sure le coach adjoint des Français.
« Moi, je n’ai pas vu d’évolution, il a
gardé la même philosophie, esti­
mait pour sa part Florent Pietrus
avant le Mondial. C’est le même
coach que j’ai connu en 2009. Et les
Bleus jouent exactement le même
basket qu’à l’époque. »
La patte Collet? « Un jeu très col­
lectif avec une réflexion parfois un

peu trop poussée pour certains
joueurs, assure l’ancien pilier de la
défense française. Il demande un
basket très cohérent, mais ça man­
que de temps en temps d’un peu de
spontanéité et d’instinct. » Un ap­
pel que le coach français semble
avoir entendu. Depuis le début du
Mondial chinois, il lâche la bride à
ses pur­sang, Evan Fournier et
Nando De Colo, en attaque.
Ses dix ans de règne ne sont pas
exempts de reproches. On l’ac­
cuse notamment d’avoir laissé sur
le bas­côté certains joueurs n’en­
trant pas dans son moule – Four­
nier, à Rio, s’en souvient –, de ne
pas avoir remporté plus de titres
avec l’exceptionnelle génération
de Tony Parker, ou de faire preuve
d’un manque de dureté.
Autant de mots qui irritent Ni­
colas Batum. « Aucun coach n’a
fait ce qu’il a fait en équipe de
France! Vincent a su s’adapter aux
changements de génération, de
niveau, aux blessés, et on a tou­
jours fait des résultats, s’insurge
le capitaine français, louant la ca­
pacité de son entraîneur à s’adap­

ter. Il a eu beaucoup plus de succès
que de déceptions, je trouve ces
critiques injustes. »
« Il y a quinze ans, ces choses
m’affectaient », souffle l’entraî­
neur. D’un naturel calme, Vincent
Collet est capable d’entrer en
éruption lorsque la situation
l’exige. Avant le Mondial, il a enfilé
« une cape de père Fouettard »
pour « éradiquer l’esprit un peu
présomptueux » de certaines de
ses ouailles. « Je ne peux pas les en

empêcher, mais je trouve que les
joueurs parlent un peu trop », ex­
plique­t­il, insistant pour que les
Bleus ne s’appuient plus sur les
médailles obtenues par le passé.
« Ce n’était pas la même équipe,
celle­là doit écrire son histoire. »
Si les Bleus parviennent à battre
les Etats­Unis, mercredi – une pre­
mière en neuf matchs officiels –,
l’entraîneur ajoutera une page à
son livre d’or.
clément martel

La « pire équipe » américaine reste peut­être la meilleure du monde


Présents en Chine sans les stars de la NBA, les Américains ont connu quelques frayeurs, mais font toujours figure de favoris


D


ès le tirage au sort de la
compétition, l’équipe de
France était prévenue. A
moins de finir premiers de leur
phase de groupe, les Bleus ris­
quaient de se heurter à un adver­
saire redoutable en quarts de fi­
nale. Pour deux petits points,
l’écart de leur défaite, lundi
9 septembre, face à l’Australie
(98­100), les Français ont pris la
seconde place. Et voient débou­
ler, mercredi 11 septembre, les
Américains sur leur chemin.
Berceau du ballon orange, dou­
bles tenants du trophée mondial
et disposant d’« un vivier extraor­
dinaire, incomparable avec les
autres pays », selon le capitaine
français Nicolas Batum, les Etats­
Unis sont les favoris de toutes les
compétitions auxquelles ils pren­
nent le départ. « Ce sont les
meilleurs au monde », a convenu
le coach français Vincent Collet,
après la rencontre de lundi, ex­
hortant ses joueurs à « ne pas bais­
ser la tête pour rebondir très vite ».

« L’histoire sera encore plus
belle », a tweeté dès la fin de la ren­
contre Rudy Gobert. Meilleur dé­
fenseur de la NBA (le championnat
américain) la saison dernière avec
les Utah Jazz, le pivot français n’est
pas du genre, du haut de ses 2,16 m,
à courber l’échine par avance. « Je
n’aurai jamais peur d’une équipe,
martelait­il avant la compétition.
Ce sont des joueurs contre qui je
joue toute l’année, ils peuvent ra­
mener les douze meilleurs, on
n’aura jamais peur d’eux. »
En l’occurrence, pour ce Mon­
dial, « Team USA » a dû se passer
de ses meilleurs éléments.
L’équipe menée par l’entraîneur
Gregg Popovich est arrivée en
Chine dépeuplée de ses stars
NBA : Stephen Curry, LeBron Ja­
mes, Kevin Durant, Russell West­
brook, James Harden, Kyrie Ir­
ving, Kawhi Leonard, Anthony
Davis... la liste des forfaits s’est al­
longée au fil de l’été.
Le temps où des cohortes de
« All­Stars » venaient assommer

le monde lors des grandes compé­
titions internationales paraît
loin. Au point qu’à l’entame du
Mondial, une interrogation a
surgi dans la presse américaine :
s’agit­il de la plus faible escouade
jamais envoyée à un Mondial par
les Etats­Unis depuis que la NBA
laisse participer ses joueurs?

« Il faudra battre des gros »
« Ils sont déjà qualifiés pour les
Jeux olympiques et peuvent se
permettre de faire l’impasse sur
ce Mondial », justifie Nicolas Ba­
tum, qui évolue en NBA au sein
des Charlotte Hornets. Son coé­
quipier Evan Fournier juge que
seule une défaite ébranlera le
piédestal des Etats­Unis. Et pour­
rait motiver leurs grandes stars à
se réimpliquer dans l’équipe na­
tionale. « Ils mettent branlée
après branlée aux équipes inter­
nationales. Pourquoi seraient­ils
si déterminés à venir? »
« Ce groupe se moque d’être des
outsiders, assurait quant à lui,

avant la compétition, le meneur
Kemba Walker, rare star confir­
mée de l’équipe. On sait que cer­
tains pensent que nous sommes
la pire équipe de l’histoire, mais
ça nous motive. »
Composée de jeunes joueurs à
fort potentiel, mais en plein déve­
loppement, « Team USA » man­
que de repères. En préparation du

Mondial, les joueurs de Gregg Po­
povich ont subi, face à l’Australie,
la première défaite américaine
depuis la Coupe du monde 2006.
Ces mêmes « Boomers » qui ont
jeté les Bleus sur la route des
Etats­Unis, lundi.
Et en phase de groupe, au pre­
mier tour de ce Mondial, l’es­
couade américaine a failli trébu­
cher. Menés d’un point par la
Turquie à moins de vingt secon­
des de la fin des prolongations,
les Américains ont vu leurs ad­
versaires manquer quatre lan­
cers francs de suite, avant de
renverser la tendance sur une ul­
time action.
Cet avertissement – sans frais –
vaut signal pour les autres na­
tions : si elle demeure favorite,
cette équipe semble abordable.
« Aujourd’hui, on a sur le papier
une équipe capable de jouer les
yeux dans les yeux avec eux,
assurait le Français Nando
De Colo avant le Mondial. Et de
toute façon, pour aller chercher

une médaille, il faudra forcément
battre des gros. »
« Sur le papier, ils restent plus
forts », tempère Nicolas Batum,
qui rappelle que l’on avait « dit la
même chose de l’équipe améri­
caine en Turquie en 2010, et ils ont
gagné quand même ».
Arrivés en ordre dispersé à la
Coupe du monde, les Américains
n’étaient alors pas passés loin de
s’incliner en phase de groupes
face au Brésil (victoire de deux
points). Une piqûre de rappel son­
nant comme un coup de fouet.
Dans la foulée d’un Kevin Durant
révélé en leader, les Américains
avaient ensuite écrasé la compéti­
tion et remporté le titre.
Intraitables depuis qu’ils ont
frôlé le précipice sur ce Mondial
face aux Turcs, les hommes de
Gregg Popovich connaissent
cette histoire. Et attendent les
Bleus de pied ferme. « On va ten­
ter l’impossible exploit », conclut
Vincent Collet.
cl. ma.

« Ce sont
des joueurs
contre qui je joue
toute l’année,
ils peuvent
ramener les
douze meilleurs,
on n’aura jamais
peur d’eux »
RUDY GOBERT
pivot français

Vincent Collet, lors du match face à l’Allemagne, le 1er septembre. NICOLAS ASFOUR/AFP

« Quand
j’ai commencé,
j’espérais
aller aux Jeux
de Londres
et ensuite
probablement
arrêter »
VINCENT COLLET
sélectionneur
de l’équipe de France

L’autre enjeu : la qualification pour les JO


La Coupe du monde de basket est synonyme de qualification di-
recte pour les Jeux olympiques de 2020 au Japon. Le système
fonctionne par grandes zones géographiques : le ou les deux
pays d’une zone les mieux classés dans ce Mondial se qualifient.
Sept tickets pour Tokyo sont ainsi attribués, le tournoi olympi-
que devant réunir douze équipes au total, dont celle du pays or-
ganisateur. On connaît déjà quelques-uns des « élus » issus du
Mondial : l’Australie, l’Iran, le Nigeria, l’Argentine et les Etats-Unis.
Au niveau européen, cinq pays sont encore en lice pour décro-
cher les deux sésames : l’Espagne, la Pologne, la République
tchèque, la Serbie et la France. Pour ceux qui n’obtiendront pas
ce ticket direct pour Tokyo, tout ne sera pas perdu : quatre tour-
nois de qualification olympique seront organisés en juin 2020.
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