Le Monde - 11.09.2019

(Kiana) #1
0123
MERCREDI 11 SEPTEMBRE 2019 culture| 19

L’universelle


mélodie de


l’amour déçu


Hafsia Herzi signe un premier film


plein de liberté autour d’une jeune


fille minée par une rupture


TU  MÉRITES  UN  AMOUR


T


u mérites un amour pré­
sente un beau cas
d’école : apparemment,
rien de plus classique et
banal que le scénario du premier
long­métrage de Hafsia Herzi, un
chagrin d’amour de jeune fille.
Lila (Hafsia Herzi), parisienne em­
ployée dans une agence immobi­
lière, cherche à se remettre de sa
rupture avec Rémi (Jérémie La­
heurte). Et pourtant, quel charme,
quelle liberté habitent ce film
dont la simplicité du dispositif
évoque le cinéma de la Nouvelle
Vague, sans donner le sentiment
d’un déjà­vu ni tomber dans les
travers d’un hommage élégant et
convenu.
Avec Tu mérites un amour – ins­
piré du poème éponyme de Frida
Kahlo (1907­1954) –, la réalisatrice
de 32 ans envoie son onde « her­
zienne », libre, joyeuse, désen­
chantée. Une façon de dire que
Hafsia Herzi, révélée dans La
Graine et le Mulet (2007)
d’Abdellatif Kechiche, dont elle est
restée proche, ne signe pas un
film kéchichien mais imprime
son propre style. Si elle partage
avec le cinéaste un regard jouissif
sur les corps – elle a joué dans son
dernier film, Mektoub My Love :
Intermezzo –, elle filme d’aussi
près les hommes que les femmes.
Son premier long­métrage
dresse un portrait contemporain,

instantané, de la jeunesse et de
son rapport à la vie, au sexe et aux
sentiments. Qu’est­ce que c’est
qu’être en bande, rigoler, tenter
de consoler l’autre que l’on sait in­
consolable? Ici le chagrin se par­
tage, se commente à voix haute,
produisant une parole libre, inin­
terrompue, sur le ton de la confi­
dence, de la rigolade et pourquoi
pas du délire.
A partir d’un petit bout d’his­
toire, la réalisatrice et scénariste
fait rayonner un groupe d’amis,
représentatifs d’une nouvelle gé­
nération avec ses fragments de
langage amoureux, de vérités,
d’intuitions, de rêves... Dévoilé à
Cannes, en mai, à la Semaine de la
critique, Tu mérites un amour a
été sélectionné au Festival du film
francophone d’Angoulême, où
Hafsia Herzi a obtenu, le 25 août,
le Valois de la mise en scène.
Dans cette œuvre autoproduite,
le choix des acteurs, dont certains
font leur première apparition à
l’écran, et de l’équipe technique

doit beaucoup au hasard des ren­
contres. La comédienne avait cette
envie forte de réaliser pour ne pas
rester dépendante du « désir » des
cinéastes de lui confier un rôle. Si,
au départ, elle n’avait pas prévu de
jouer dans le film, les aléas de son
tournage l’ont convaincue, dit­elle,
d’incarner Lila.

Sauvage et délicat
Ce détail a son importance, icono­
graphique. Tu mérites un amour,
c’est d’abord un visage de madone,
triste, que l’esquisse d’un sourire
un peu de biais rend subitement
accrocheur – les cernes sous les
yeux de la jeune femme pertur­
bant à peine sa splendeur. Dans
leur épure, leur grain, qui laissent
respirer la peau, certains plans
sont magnifiques. L’histoire du ci­
néma nous a habitués aux regards
d’hommes filmant des beautés fé­
minines. Ici, Hafsia Herzi est sa
propre muse et maîtrise son
image, même si certains trouve­
ront qu’il y a trop de jolis profils.
Quoi qu’on en pense, ce regard
mélancolique symbolise un mor­
ceau de territoire, universel : celui
du chagrin d’amour qui terrasse

une personne et contamine les
autres. Hafsia Herzi vient chercher
au pied d’un immeuble de Belle­
ville son « mec », qui la trompe
avec une autre. Elle lui jette des
mots et tout le jeu de la comé­
dienne réside dans son phrasé, or­
dinaire, direct, ponctué de « con­
nard ». Pour oublier le beau gosse,
ses amis lui conseillent de fré­
quenter d’autres garçons.
L’analyse de la rupture donne
lieu à des dialogues incisifs et
trash entre Lila et son meilleur co­
pain, Ali, formidablement in­
carné par Djanis Bouzyani – ce qui
a valu au jeune comédien une
« mention spéciale » au Festival
d’Angoulême.
C’est le groupe qui sauve Lila, et
quelques seconds rôles donnent

toute son ampleur à ce film sau­
vage et délicat. Citons Jonathan
Eap, visage anguleux, beauté dé­
calée, mannequin dans la vie qui
interprète ici un dragueur sous le
charme et potentiellement amou­
reux. Mais Lila n’est pas prête...
Alors ça défile, ou plutôt l’héroïne
sonde le cœur des hommes.
Libertaire, cru, sensuel, Tu mé­
rites un amour dessine une carte
du tendre, esquisse des portraits
sans porter de jugement : un pré­
tendant rencontré sur un site,
d’une franchise désarmante, un
faux romantique, un couple
échangiste, etc. Une séance de
photos avec un jeune homme
(Anthony Bajon) préparant son
diplôme dans une école d’art of­
fre l’une des plus belles scènes.

Moment suspendu d’érotisme et
d’attentions, où les quelques
mots échangés ne sont là que
pour habiller le silence des
regards.
La lucidité de tous ces person­
nages sur la fragilité du lien
amoureux, laquelle s’ajoute à la
précarité ambiante, structure le
récit et explique aussi, peut­être,
le chagrin de Lila. La compétition
n’est pas qu’économique, elle
s’infiltre jusque dans sa vie in­
time et ouvre un champ d’inquié­
tudes infini.
clarisse fabre

Film français de Hafsia Herzi.
Avec Hafsia Herzi, Jérémie
Laheurte, Djanis Bouzyani,
Anthony Bajon (1 h 42).
Hafsia Herzi est
sa propre muse
et maîtrise son
image, même
si certains
trouveront
qu’il y a trop
de jolis profils

Lila
(Hafsia Herzi).
REZO FILMS

Anthony Bajon, Tintin de banlieue


Le jeune acteur a été remarqué dans « La Prière », de Cédric Kahn


PROFIL


L


orsque Anthony Bajon est
revenu en 2018 de Berlin
avec son prix d’interpréta­
tion − un Ours d’argent −, pour La
Prière, de Cédric Kahn, son frère
Daniel, de deux ans son aîné, a
dit : « Ah oui, viens, on va courir. »
Vigneux­sur­Seine. Le 91 – Es­
sonne. Un petit quartier pa­
villonnaire au milieu des cités.
Père serrurier, mère comptable.
C’est là que le jeune comédien de
25 ans, à l’affiche de Tu mérites un
amour, de Hafsia Herzi, a grandi.
« Chez moi, pas de star, pas
d’acteur, et c’est bien comme
ça... », dit­il.
Il a donné rendez­vous à 8 heu­
res du matin à la terrasse d’une
brasserie parisienne. Parce qu’en­
suite il enchaîne les répétitions.
L’ex­toxico, boule de rage et
d’énergie, de La Prière, l’amoureux
transi, attentionné et rond, de Tu
mérites un amour, a depuis perdu
10 kilos pour Au nom de la terre,
d’Edouard Bergeon, où il donne la
réplique à Guillaume Canet (sur
les écrans le 25 septembre), et s’ap­
prête à jouer dans La Troisième
Guerre, de Giovanni Aloi, un sol­
dat de la mission « Sentinelle »
pris dans une manifestation anti­
gouvernementale. « Tous les jours,
je me dis : ce n’est pas gagné. Ne pas
tomber dans l’euphorie. La Prière,
pour moi, c’était le train à ne pas
louper. J’y ai jeté toutes mes forces.
J’en suis sorti épuisé. »
Drôle de paroissien : un mé­
lange de réserve polie – orange

pressée, tartine – et de combat­
tant en quête d’une place au so­
leil. Dès qu’il peut, il nage, joue au
foot ou au tennis, va à la salle de
sport... « J’ai toujours eu beaucoup
de névroses, que je n’ai jamais pu
extérioriser. Le cinéma me permet
de les sortir. Dans La Prière, lors­
que je pleure, cela a l’air réel parce
que ça l’est. »
Tous les ans à l’école, au collège,
au lycée, sur la fiche de renseigne­
ments, Anthony Bajon écrivait
comme métier qu’il aimerait
faire « acteur ». Et jamais on ne l’a
pris au sérieux. « “Mais non!
Comme métier, que veux­tu
faire ?” me reprenait­on. Mes potes
me disaient : “Ah tu veux faire le
clown !” J’ai grandi en rêvant de
faire du cinéma sans y avoir accès.
J’ai été un enfant très seul. »

« Savoir ce que l’on veut »
Il a 5 ans lorsque, après une pro­
jection du Roi Lion au Grand Rex,
sur les Grands Boulevards à Paris,
il décide qu’il fera du cinéma.
Passe ton bac d’abord, disent ses
parents qui néanmoins l’inscri­
vent à une école de théâtre dans
le 15e arrondissement de Paris,
trouvée sur Internet. Tous les sa­
medis, il saute dans le RER D, di­
rection la capitale : « Il faut savoir
ce que l’on veut. » Ce petit gabarit
porte un brillant à l’oreille gau­
che qu’il a fait percer à 18 ans,
après le bac. « C’était très symboli­
que. J’étais majeur, je me suis dit :
ma vie est à moi. Désormais, que
je la réussisse ou que je la plante,
c’est ma responsabilité. »

Sagesse surprenante. « Sage?
Non. Si je disais ça, je me ferais
charrier... J’ai grandi dans un
monde violent. Disons... que je me
suis assagi avec le cinéma. » Il lit
des polars, écoute La Fouine et
Nekfeu, et refuse de montrer son
sexe et ses fesses à l’écran de peur
que son corps ne reste en pâture
sur les réseaux sociaux pour les
siècles des siècles. De même, il
refuse tous les rôles où il devrait
fumer.
« J’aimerais bien interpréter
Tintin », confie­t­il en souriant de
toutes ses dents. Avec ses joues
roses, il ne manque que la
houppe. En attendant, il va là où
on l’appelle, donnant au cinéma
d’auteur le cachet de gamin prolo
que ce dernier recherche.
« J’aurai toujours une identité de
banlieue, soupire­t­il. Ma copine
est parisienne. Elle et ses potes le
disent : j’ai des codes de banlieu­
sard. Même si je ne sais pas ce que
cela veut dire. Je ne m’en formalise
pas. C’est ce qui se dégage de moi à
l’image. Difficile de le renier. »
Rastignac timide mais pu­
gnace, il apprend l’anglais (« Faut
que je le parle couramment »),
bosse sa diction, son énergie, son
corps. « Observer les grands ac­
teurs et metteurs en scène sur les
plateaux de tournage, pour moi,
c’est la clé », explique le jeune
homme. Pour « travailler le lâcher
prise », lui qui se trouve ridicule
quand il danse ou chante s’oblige
à le faire, lorsqu’il est seul, devant
le miroir – « jusqu’à m’oublier ».
laurent carpentier
Free download pdf