Le Monde - 03.09.2019

(Nancy Kaufman) #1

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ÉCONOMIE  &  ENTREPRISE


MARDI 3 SEPTEMBRE 2019

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Changement d’ère en vue chez Sanofi


Le Britannique Paul Hudson devait prendre, lundi, la tête du géant pharmaceutique français, sous forte pression


C’


est un retour aux
sources pour le Bri­
tannique Paul Hud­
son. Le nouveau
directeur général de Sanofi, qui de­
vait prendre son poste lundi 2 sep­
tembre, connaît déjà le laboratoire.
En effet, au début des années 1990,
il a travaillé au sein de l’équipe
marketing de Sanofi­Synthélabo,
au Royaume­Uni, avant de com­
mencer une très longue carrière
dans l’industrie pharmaceutique,
de Schering­Plough à Novartis,
en passant par AstraZeneca.
« Je ne vais pas trop exagérer, car
je n’ai passé que quelques années
chez Synthélabo, mais c’est un sen­
timent agréable de renouer avec
l’ADN d’une entreprise que j’ai
connue il y a trente ans », confie au
Monde le quinquagénaire, en
pleine installation dans le 16e ar­
rondissement de Paris avec sa fa­
mille. « J’ai une ligne de bus directe
vers le bureau, glisse le Man­
cunien. Je tenterai de la pren­
dre... Enfin, quand j’aurai le
temps. J’aime bien travailler de ma­
nière efficace dans les transports. »
Le Britannique va devoir être
opérationnel rapidement, tant la
tâche qui se profile est capitale. Au
terme de quatre années à la tête
du premier laboratoire français, le
très discret Olivier Brandicourt
laisse derrière lui un héritage
contrasté et des équipes passable­
ment démotivées. Après les ven­
tes de Merial (santé animale),
en 2017, et de Zentiva (génériques),
en 2018, Sanofi reste diversifié
dans la santé humaine (vaccins,
médicaments sans ordonnance et
pharmacie), mais cette dernière
division se trouve sous pression,
faute de nouveaux médicaments.
« Le choix de Paul Hudson, à la
carrière internationale dense et
réussie, doit permettre de réparer
une erreur de casting, celle d’Oli­
vier Brandicourt », assure une ex­
perte du secteur. « Il vient du mar­
keting et passe très bien auprès des
marchés financiers. De par ses dif­
férents postes, il a une vue d’en­
semble sur les problématiques ac­
tuelles du secteur et les défis que
l’ensemble des acteurs doivent sur­
monter », confirme Martial Des­
coutures, analyste chez Oddo BHF.
Surtout, il sait – et aime – commu­
niquer. Un changement d’ère par
rapport à son prédécesseur.
« Comme au Japon, en Espagne
ou aux Etats­Unis, où j’ai appris, ou
tenté d’apprendre, les langues ou
les accents locaux, j’entends faire

de même en France. Je souhaite ré­
pondre dans un an à une interview
en français », lance le nouveau
venu à Paris. Si sa maîtrise de la
langue de Molière devrait l’aider à
se fondre dans l’establishment, sa
priorité se situe ailleurs.

Relancer des molécules maison
Il lui incombe de clarifier et de
simplifier la stratégie et l’organisa­
tion de ce groupe de 110 000 per­
sonnes afin de le faire revenir au
premier plan face à Roche, Pfizer
et Novartis. Il doit en sus doper un
cours de Bourse déprimé, qui a ac­
cusé un recul de 20 % au cours des
cinq dernières années.
Le choix de M. Hudson n’est pas
fortuit. En tant que dirigeant de la
division pharmaceutique de No­
vartis depuis 2016, il affiche un bi­
lan solide. « Il a réussi de beaux
lancements de produits, notam­
ment le Cosentyx, un médicament
contre le psoriasis. Or, chez Sanofi,

il est vital de faire monter en puis­
sance l’un des derniers produits
lancés, le Dupixent. Et ça, M. Hud­
son sait très bien faire. Il va devoir
s’y atteler rapidement, car des
concurrents arrivent d’ici à 2020 »,
pense M. Descoutures.
Ce médicament biologique con­
tre l’eczéma, l’asthme ou la poly­
pose nasale constitue l’un des ra­
res succès du géant pharmaceuti­
que français. Après la chute des
ventes de l’insuline (Lantus,
contre le diabète), « le Dupixent
est le seul traitement nouveau qui
sort du lot chez Sanofi, note un ob­
servateur. Sur le marché, je suis
d’ailleurs incapable de citer un
autre médicament un peu emblé­
matique de ce laboratoire... »
Au­delà, M. Hudson, qui entend
incarner « un leadership mo­
derne et ouvert », aura la charge de
relancer des molécules maison. A
l’heure actuelle, Sanofi en compte
une douzaine en préparation.

« Aucune ne représente un éventuel
multiblockbuster, un médicament
rapportant plusieurs milliards de
dollars, constate Martial Descou­
tures. Par comparaison, Novartis
en a plusieurs dans son pipeline. »
Il pourra s’appuyer sur John
Reed, arrivé en juillet 2018 de Ro­
che pour diriger la recherche. Avec
lui, il devrait réorienter le labora­
toire vers les traitements contre le
cancer, secteur dans lequel Sanofi
a pris un énorme retard sur ses
concurrents. L’annonce, au prin­
temps, d’une restructuration des

équipes internes de recherche du
groupe en France et en Allemagne,
entraînant la suppression de
466 postes, laisse augurer cette
réorientation. En revanche, il n’est
pas certain que M. Hudson ob­
tienne les moyens nécessaires
pour procéder à des acquisitions
de biotechs dans ce domaine, car
les valorisations sont très fortes.
Le nouveau patron devra en
outre évaluer les acquisitions de
Bioverativ et d’Ablynx dans le
traitement de maladies rares du
sang pour une quinzaine de mil­
liards d’euros, fin 2018. « Se lancer
dans le rachat de spécialistes des
maladies du sang au moment où
l’industrie est en train de s’orienter
vers des traitements à base de
thérapie génique est particulière­
ment étonnant », juge un observa­
teur. Au deuxième trimestre, le
groupe a d’ailleurs passé une
première dépréciation d’actifs
concernant Bioverativ.

L’Inde et la Russie lancent une coproduction d’hélicoptères


L’armée indienne doit être le premier client de l’un des nouveaux modèles d’Hélicoptères de Russie, équipé d’un moteur français Safran


REPORTAGE
oulan­oude (sibérie orientale) ­
envoyé spécial

U


ne usine russe, un client
indien, un moteur fran­
çais : le nouvel hélicop­
tère Kamov­226T est un concentré
de mondialisation industrielle et
géopolitique. « Un modèle de coo­
pération internationale et de
transferts de technologies! », s’en­
thousiasme Sergueï Solomine, in­
génieur en chef de l’usine d’Héli­
coptères de Russie, à Oulan­Oude.
Dans cette ville de Sibérie proche
du lac Baïkal, le géant russe, ré­
puté pour ses Mi­8 et autres héli­
coptères militaires imposants, et
en quête de diversification dans
les appareils légers, s’active afin de
mettre en œuvre ce projet phare
de la coopération russo­indienne.
Alors que Moscou et New Delhi
multiplient les rapprochements
politiques et les échanges dans
l’énergie, un prototype du Ka­226T

sera présenté, jeudi 5 septembre,
au forum de Vladivostok. Lors de
ce « Davos asiatique » orchestré
par le Kremlin, le président Vladi­
mir Poutine et le premier ministre
indien, Narendra Modi, doivent
relancer les négociations pour ré­
gler les derniers détails du contrat
d’achat d’un milliard de dollars
(environ 910 millions d’euros).
Son bénéficiaire? L’armée in­
dienne. Le dernier­né des hélicop­
tères polyvalents légers russes est
censé moderniser sa flotte.
« On espère la signature finale du
contrat d’ici à la fin de l’année »,
confie au Monde Leonid Belikh,
directeur de l’usine d’Oulan­
Oude. Il compte sur ce projet pour
ressusciter le vaste complexe hé­
rité de l’URSS qui, assemblant di­
vers modèles de Mi­8, reste loin
des rendements de l’ère soviéti­
que (un hélicoptère par jour,
contre 76 au total en 2018). Avec
un recours accru à la numéri­
sation, le site s’est déjà modernisé

pour produire le Ka­226T, destiné
à d’autres marchés après l’Inde.
« En cinq ans, nous avons investi
8 milliards de roubles [près de
110 millions d’euros] pour de nou­
veaux ateliers de peinture et de lo­
gistique, dont près d’un milliard
pour le projet indien. Dix autres
milliards sont prévus d’ici cinq
ans », précise M. Belikh.

Lenteurs de New Delhi
Sur une cinquantaine de mètres,
dans l’immense usine des Mi­8, la
ligne du Ka­226T se met en place.
Quinze des 5 500 employés du site
(contre plus de 13 000 à l’époque
soviétique) s’affairent autour de
machines russes et allemandes,
à découper et ordonner les pa­
trons des milliers de pièces néces­
saires. Le tout dans un décor in­
dustriel rose fuchsia.
Toutefois, M. Solomine est impa­
tient. Près de quatre ans après l’ac­
cord­cadre entre les deux parties,
le ministère indien de la défense

tarde à signer le contrat final. « Ils
prennent leur temps. Sans doute
parce qu’ils croient en la réincarna­
tion et à la vie éternelle », ironise­
t­il, rappelant que la France a dû,
elle aussi, faire face aux lenteurs
indiennes pour vendre ses Rafale.
Le retard s’explique en partie par
la volonté de New Delhi d’inscrire
ce projet dans son programme
« made in India ». Une coentre­
prise russo­indienne a été créée.
L’accord­cadre prévoit 200 appa­
reils – les 60 premiers fabriqués
en Russie, les 140 autres en Inde.
Cependant, de nombreux para­
mètres restent à déterminer, dont
le calendrier de cette localisation,
l’ampleur des transferts de tech­
nologies et le partage des coûts
dans l’usine choisie à Bangalore.
Les Indiens affirment que jusqu’à
80 % de l’hélicoptère aura un con­
tenu local, les Russes que 30 % à
40 % du fuselage viendront tou­
jours d’Oulan­Oude. Au­delà des
déclarations politiques, indus­

triels et commerciaux ont du mal
à faire coïncider les chiffres.
Seule certitude : à Oulan­Oude,
comme à Bangalore, le moteur des
200 Ka­226T viendra de France, et
plus spécifiquement de l’usine Sa­
fran située près de Pau. Pour facili­
ter les certifications et accroître le
potentiel à l’export de cet appareil
bimoteur destiné aux usages ci­
vils et militaires – du transport de
cargo à l’évacuation médicale –,
Hélicoptères de Russie s’est
tourné vers Safran, déjà très pré­
sent dans l’aéronautique russe.
Une coopération sur laquelle a
toutefois plané l’ombre des sanc­
tions occidentales contre Moscou.
Prises depuis la crise ukrainienne,
elles interdisent les coopérations
militaires. « Je ne vois aucun obsta­
cle », a déclaré au Monde Andreï
Boguinski, PDG d’Hélicoptères de
Russie qui, la semaine dernière, a
montré un premier Ka­226T au
MAKS, le Salon de l’aéronautique
russe, près de Moscou : « Le client

final n’est pas l’armée russe, mais
l’armée indienne. »
Les soixante premiers Ka­226T
seront assemblés à Oulan­Oude,
avec des moteurs français inclus
dans un appareil à visée militaire.
« Nous respectons les sanctions, et
les autorités françaises nous ont
confirmé que cela ne posait pas de
problème. La traçabilité de nos mo­
teurs permettra de vérifier que l’hé­
licoptère volera bien pour l’armée
indienne », insiste Eric Salaun, l’un
des directeurs de Safran présents
au MAKS, chargé du Ka­226T.
Le fournisseur français a investi
pour concevoir un nouveau
moteur, l’Arrius 2G1, destiné au
projet. Il en a envoyé trente à Héli­
coptères de Russie pour des pro­
totypes et appareils civils du
gouvernement russe. Mais aucun
n’a encore été livré à Oulan­Oude.
Face aux atermoiements indiens,
Safran montre aussi des signes
d’impatience.
nicolas ruisseau

Paul
Hudson,
à Paris,
en 2019.
SANOFI

Au cours des
cinq dernières
années, le cours
de Bourse du
groupe a accusé
un recul de 20 %

De manière plus générale, l’ex­
périence du nouveau directeur gé­
néral en Amérique du Nord et en
Asie devrait être précieuse alors
qu’aux Etats­Unis – premier mar­
ché mondial – la perspective d’une
réforme de la santé n’a jamais été
aussi proche, et que la Chine est en
train de s’affirmer comme l’un
des marchés les plus dynamiques
des années à venir. De même, il est
attendu sur la numérisation du
groupe, ce qu’il avait mis en chan­
tier chez Novartis.
Cela ne devrait pas laisser beau­
coup de temps à cet incondition­
nel de Manchester United pour se
rentre au stade d’Old Trafford,
l’antre des « Red Devils », où il
dispose d’un abonnement à l’an­
née. « Je vais tout faire pour aider
Sanofi. A Paris, j’essaierai d’aller
voir le PSG, promet­il. Mais une
chose est sûre, mon club de cœur
restera toujours “Man U”. »
philippe jacqué
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