Le Monde - 03.09.2019

(Nancy Kaufman) #1
0123
MARDI 3 SEPTEMBRE 2019 france| 9

Le grand


chantier du


pouvoir d’achat


des professeurs


A


lors que le ministre de
l’éducation nationale
ouvre un « an II » du
quinquennat placé
sous le signe du « bonheur des
enseignants » et de leur « pouvoir
d’achat », le problème chronique
du revenu des enseignants re­
trouve le devant de la scène sco­
laire. Lors de sa conférence de ren­
trée, le 27 août, Jean­Michel Blan­
quer a évoqué les solutions qui
existent déjà : primes versées aux
enseignants en éducation priori­
taire (jusqu’à 4 500 euros par an
en REP +, dont 1 000 euros à partir
de la rentrée 2019), heures supplé­
mentaires défiscalisées dans le
second degré... Ou encore le
déblocage d’une revalorisation
décidée lors du quinquennat pré­
cédent, qui équivaudra à « une
augmentation de 300 euros en
moyenne par an et par agent, dès
janvier 2020 ».
Le SNUipp, majoritaire dans le
premier degré, a ironisé sur une
« revalo format colibri », repre­
nant le mot du ministre qui
évoque un « peuple de colibris »
au sujet des préoccupations
climatiques des jeunes.

Niveau master
M. Blanquer estime également
que la réforme des retraites lan­
cée par le gouvernement offre
une « opportunité historique de
travailler tranquillement » sur la
« revalorisation » des salaires,
pour éviter une injustice. Un sys­
tème à points, calculé sur l’en­
semble de la carrière, défavorise­
rait en effet mécaniquement les
enseignants, qui touchent peu de
primes par rapport aux autres

fonctionnaires. Mais, là encore,
les syndicats s’insurgent : le
SNES­FSU considère que la reva­
lorisation ne doit pas devenir une
simple compensation des pertes
générées par le nouveau système.
Selon les chiffres de la DEPP, le
service statistique de l’éducation
nationale, le salaire net moyen
d’un enseignant s’élève en 2016 à
2 450 euros par mois. Un revenu
qui le place dans la catégorie des
personnes « aisées », s’il est seul
et sans enfant, selon l’Observa­
toire des inégalités, mais dans la
petite classe moyenne s’il élève
des enfants, seul ou en couple
avec un autre enseignant. En
outre, ce revenu est relativement
faible au regard de son niveau
d’études. Aujourd’hui, tous les
enseignants sont recrutés au ni­
veau master.
Ce revenu moyen masque de
fortes disparités entre les salaires
de début et de fin de carrière et
entre des fonctionnaires de
statuts divers. La survivance de
trois corps d’enseignement (les
professeurs des écoles, les certi­
fiés titulaires du CAPES et les
agrégés) explique en partie ces
différences. En 2016, selon la

AGATHE DAHYOT

DEPP, le salaire moyen des pro­
fesseurs des écoles s’élève à
2 195 euros net par mois, celui des
certifiés à 2 514 euros, et celui des
agrégés à 3 540 euros, toujours en
moyenne. Les revenus entre les
professeurs des écoles et les pro­
fesseurs certifiés se sont rappro­
chés, au profit des premiers. « Les
instits ont réussi, dans les années
1990, à conquérir des acquis sta­
tutaires et salariaux forts », com­
mente Laurent Frajerman, cher­
cheur à l’institut de recherche de
la FSU. Accédant à la catégorie A
de la fonction publique, les an­
ciens instituteurs ont pu amélio­
rer leurs revenus.

« Compromis social »
L’ensemble des corps ensei­
gnants, cependant, ne cesse de
dénoncer la lente érosion du pou­
voir d’achat. Si l’éducation natio­
nale délivre des statistiques sur
les revenus moyens, peu d’études
présentent leur évolution par
rapport à l’inflation, au coût de la
vie, et à l’évolution des ressources
du reste de la population active.
Pour en rendre compte, les ins­
tances syndicales avancent par­
fois la valeur du salaire d’entrée
de carrière d’un certifié par rap­
port au salaire minimum : un
jeune enseignant touchait deux

fois le smic au début des années
1980, contre 1,3 fois aujourd’hui.
Pour ce qui concerne les agrégés,
une étude menée au milieu des
années 2000 par les économistes
Btissam Bouzidi, Touria Jaaidane
et Robert Gary­Bobo avait établi
une perte de pouvoir d’achat de
25 % entre 1981 et 2004, sous l’ef­
fet combiné du gel du point d’in­
dice et de l’évolution des cotisa­
tions sociales.
La situation des enseignants
continue cependant d’être per­
çue comme privilégiée. Selon un
sondage OpinionWay pour Les
Echos et Radio Classique de
juin 2019, les Français sont 45 % à
trouver que le salaire des profes­
seurs des écoles en début de car­
rière est « comme il faut » – les
1 012 répondants de 18 ans et plus
qui composent l’échantillon re­
présentatif ont pris connaissance
de leur niveau d’études, ainsi que
du nombre d’heures passées
devant la classe par semaine. Ils
ne sont plus que 38 % à trouver la
rémunération correcte pour les
enseignants certifiés.
Quant aux agrégés, ils touchent
un salaire de début de carrière
« trop important » pour 27 % des
répondants (ils n’étaient que 21 %
à le penser pour les professeurs
des écoles et les certifiés).

Pour Louis Maurin, directeur de
l’Observatoire des inégalités, la si­
tuation des enseignants relève en
fait du « compromis social ». « Le
temps de congé, anormalement
élevé par rapport aux cinq semai­
nes réglementaires dans le privé,
est à prendre en compte dans la ré­
munération », précise­t­il.
Pourtant, les études démon­
trent que le temps de travail des
enseignants, lui aussi, augmente.
« Les enseignants ont beaucoup
plus de tâches qu’auparavant, en
dehors de la classe », rappelle la
sociologue Géraldine Farges. Il y
a, bien sûr, toujours eu un temps
de travail en dehors des heures
passées devant les élèves, qui
s’élèvent à vingt­cinq par se­
maine pour les professeurs des
écoles, dix­huit pour les certifiés

et quinze pour les agrégés. Mais
aujourd’hui, « on demande aux
enseignants des tâches qu’ils
décrivent comme bureaucrati­
que : remplir des dossiers, organi­
ser le suivi individualisé des
élèves ». Une pratique en forte
progression.
Enfin, « comme dans toutes les
professions, il y a une marge im­
portante entre le salaire net et le
niveau de vie », rappelle Louis
Maurin. Ce dernier dépend aussi
du patrimoine, de l’endroit où
l’on vit et de la situation familiale
de chacun.
En revanche, la situation mari­
tale des enseignants ne fait pas
beaucoup bouger les lignes, car
l’endogamie est forte – les ensei­
gnants ont tendance à se marier
entre eux. Une exception néan­
moins à cette règle, que pointe
Géraldine Farges, est celle des
femmes professeur des écoles :
« Le métier reste bien vu pour des
femmes de milieux favorisés,
rappelle la sociologue. Celles qui
ont une forte probabilité de se
mettre en couple avec quelqu’un
qui aura une condition sociale
confortable. »
violaine morin

Prochain article La prise
en charge du handicap

Selon un sondage,
45 % des Français
trouvent que
le salaire des
professeurs des
écoles en début
de carrière est
« comme il faut »

« En proportion du niveau d’études, on n’est pas bien payés »


Du professeur des écoles à l’agrégé, les enseignants peuvent gagner du simple au double. Et vivre à Paris n’a pas le même coût qu’à la campagne


TÉMOIGNAGES


C


omment vivent les ensei­
gnants? Font­ils partie de
ces Français – 22 millions,
selon les professionnels du tou­
risme – qui ne partent pas en va­
cances? Ont­ils des fins de mois
difficiles, du mal à financer leur
logement, leur voiture, leurs loi­
sirs et ceux de leurs enfants?
Pour le savoir, nous avons posé la
question à cinq d’entre eux, issus
des trois corps qui composent
cette fonction au sein de l’éduca­
tion nationale. Si l’âge, la situa­
tion familiale et le lieu de rési­
dence jouent sur leur qualité de
vie, les disparités de revenus en­
tre les corps – aujourd’hui recru­
tés au même niveau – sont par­
fois saisissantes.

Ingrid*, 41 ans
professeure agrégée en lycée
et en classes prépa dans
le Val­d’Oise. Entre 2 800
et 4 000 euros par mois
« Mes revenus sont très irrégu­
liers, entre mon salaire net de
2 800 euros, et tout ce qui se ra­
joute : les heures sup, les colles en

prépa... Certains mois, je gagne
jusqu’à 4 000 euros, mais cela
reste exceptionnel. Etant céliba­
taire et sans enfants, j’ai le senti­
ment que je vis bien, mais moins
bien qu’avant, même si j’ai la
chance de pouvoir quitter Paris à
toutes les vacances et de faire un
voyage à l’étranger par an, à peu
près. J’ai l’impression qu’il y a eu
un changement au début des an­
nées 2010. Avant cela, je ne me
privais de rien et je faisais même
des économies. Maintenant, je
puise dans mes réserves pour
payer mes factures et pour partir
en vacances, alors que je gagne
mieux ma vie. Pourtant, je tra­
vaille tous les week­ends, au
moins quelques heures le samedi
et le dimanche pour préparer mes
cours et corriger mes copies. En
tout, j’ai calculé que je travaillais
trente heures en plus des heures
de cours : six en prépa, et
sept heures et demie en lycée. »

Betty Jean­dit­
Teyssier, 50 ans
professeure des écoles dans
le Gers. 2 400 euros par mois
« Je travaille à 15 kilomètres de

chez moi, dans un autre village.
J’ai fait le choix d’habiter à un
quart d’heure de voiture et ce
choix pèse dans mon budget : au
moins 200 euros d’essence par
mois, auxquels s’ajoutent envi­
ron 1 000 euros d’entretien par
an. Le reste de mon budget est
serré : il y a les 800 euros de trai­
tes de la maison, et mes deux
filles. Comme l’aînée a eu 20 ans,
les aides de la CAF se sont arrê­
tées, mais elle fait des études et
c’est maintenant que j’aurais le
plus besoin d’aide! J’ai aussi
perdu 90 euros par mois de l’édu­
cation nationale, le “supplément
familial de traitement”.
Depuis cinq ou six ans, mon sa­
laire baisse de 15 euros tous les
mois de janvier, à cause de la
hausse des cotisations. Résultat,
je paie la cantine en trois fois, et,
en fin de mois, je fais le plein d’es­
sence par tranches de 20 euros.
Quand mon ordinateur m’a lâ­
ché et que ma deuxième a eu be­
soin d’un traitement non rem­
boursé, j’ai emprunté
2 000 euros. Mes parents étaient
instituteurs tous les deux, et ils
n’avaient pas besoin d’emprun­
ter pour assurer leurs dépenses. »

François*, 58 ans
professeur agrégé de géogra­
phie en classes prépa dans le
Bas­Rhin. 5 000 euros par mois
« Avec un salaire de 3 600 euros,
auquel s’ajoutent les colles et les
heures sup..., je suis très bien payé!
Ma compagne, professeure des
écoles, gagne 40 % de mon salaire,
et l’écart est démesuré. Mais on vit
bien, avec un appartement à nous,
dans Strasbourg... Par contre, la
charge de travail est rarement en
dessous de cinquante heures par
semaine, avec au moins trois ou
quatre semaines de travail chaque
été : en classes préparatoires, le
programme change chaque an­
née. Mon revenu est parmi les plus
élevés de France, donc je n’ai pas le
sentiment qu’on me vole sur mon
travail. D’ailleurs, le sentiment de
bien ou mal gagner sa vie dépend
aussi de l’entourage. J’ai des amis
profs dans le secondaire, infir­
miers... Les salaires ne sont pas mi­
robolants et je me sens favorisé par
rapport à eux. Il y a souvent, y
compris en prépa, ce discours, “on
est mal traités, etc.”. Ce sont des
choses qui m’agacent un peu,
même si, comme tout le monde,

j’attends de savoir ce qui va sortir
de la réforme des retraites. »

Laurence Robert, 54 ans
enseignante en lycée
professionnel dans l’Yonne.
2 800 euros par mois
« Mon mari travaille dans le
même lycée que moi, et gagne la
même chose. A nous deux, on vit
bien : en tout cas, c’est suffisant
pour une commune rurale. On
travaille dans le même lycée, à
trois minutes à pied de chez nous.
Les frais de transport sont limités,
mais on a deux voitures et on en
change tous les trois ans. Notre
fille aînée n’est plus à notre
charge, mais pour la deuxième,
les études vont me coûter cher :
elle veut faire kiné à Dijon. En
comptant l’école, la prépa, le loge­
ment... Ça va me coûter
1 000 euros par mois, sur cinq
ans. La différence de salaire entre
les enseignants me paraît injuste.
Les professeurs des écoles ont un
emploi du temps chargé, et ils
sont sous­payés. A l’autre bout du
spectre, les professeurs agrégés
gagnent beaucoup par rapport à
leur quota horaire. Je suis au

milieu et je considère que c’est un
bon point d’équilibre. »

Camille Moro, 34 ans
professeure certifiée dans un
collège de Seine­Saint­Denis.
2 150 euros par mois
« Mon salaire est un peu plus
confortable grâce à la prime édu­
cation prioritaire, de 145 euros par
mois, et grâce à une heure sup­
plémentaire qui me rapporte
100 euros. J’ai dix­neuf heures de­
vant les élèves, mais c’est sans
compter les réunions, les projets
pour lesquels il n’y a pas d’heures
de décharge et de paie, la prépara­
tion des cours sur quatre niveaux.
Mais mon salaire me suffit large­
ment du fait de mon mode de vie.
Je peux assurer un loyer à Saint­
Denis, pour un appartement de
55 mètres carrés. Je ne suis pas dé­
pensière : je n’ai pas d’enfants, ni
de voiture, et j’organise des vacan­
ces peu chères, je fais du covoitu­
rage, du camping... Evidemment,
en proportion du niveau d’études,
on n’est pas très bien payés. »
propos recueillis par v. m.
* Ingrid et François ont souhaité res­
ter anonymes.

L’ensemble
des corps
enseignants
ne cesse de
dénoncer la lente
érosion du
pouvoir d’achat

LES DÉFIS DE L’ÉCOLE  1 | 5 La question


des revenus est posée comme


une priorité. Chez les enseignants,


les situations sont très diverses

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