MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
12 |

CULTURE

MARDI 6 AOÛT 2019

Les oligarques russes au chevet du patrimoine

Des mécènes se substituent à l’Etat pour restaurer des bâtiments historiques et y créer des espaces culturels

ARCHITECTURE
saint-pétersbourg et moscou

L


e 26 juillet, sur la grande
pelouse de l’île de la
Nouvelle-Hollande, à
Saint-Pétersbourg, plu-
sieurs centaines de spectateurs
assistaient à la projection de Give
Me Liberty , de Kirill Mikhanovsky,
film d’ouverture de la première
édition d’un nouveau festival de
cinéma consacré à la jeune créa-
tion. A 19 heures, le soleil était
encore haut, mais la technologie
de l’écran, niché dans l’alcôve
d’une belle scène en bois gris, of-
frait une image acceptable. Plus
loin sur l’herbe, des enfants se cou-
raient après dans une aire de jeu
en forme de carcasse de navire, des
hipsters s’affrontaient au ping-
pong, d’autres sirotaient des cock-
tails au bord d’un bassin... Proté-
gés du bruit par un paravent de
frondaisons domestiquées, des
clients, attablés à la terrasse d’un
restaurant gastronomique, pas-
saient commande.
Il y a encore dix ans, l’île était à
l’abandon, livrée au commerce
de voitures d’occasion, aux tra-
fics divers, aux ivrognes et aux
sans-abri. Jusqu’à la fin de l’ère
communiste, le commun des
mortels n’y avait pas accès. Ce
morceau de terre de près de huit
hectares fut créé au XVIIIe siècle
dans un canal artificiel creusé en
plein centre-ville, pour répondre
aux besoins de la marine tsariste.
En quelques décennies, il s’est
doté d’un remarquable ensemble
architectural : de grands entre-
pôts destinés à stocker le bois des
bateaux, des ateliers (corderie,
fonderie, menuiserie, reliure...),
une prison qui leur fournissait la
main-d’œuvre, une belle maison
pour le commandant, ainsi qu’un
grand bassin où l’on testait les na-
vires et les sous-marins... Sous
l’ère soviétique, le centre de re-
cherche d’Etat Krylov en a fait une
base d’expérimentation pour la
marine de guerre.

Loisirs culturels haut de gamme
Après plusieurs projets avortés
(notamment celui du tandem
formé par l’oligarque Shalva Chi-
girinsky et l’architecte Norman
Foster), la revitalisation du com-
plexe a été confiée en 2011 à Mill-
house Capital, la société qui gère
les actifs de Roman Abramovitch,
le richissime propriétaire du club
de football de Chelsea. Sous la
houlette de son ex-épouse, Dasha
Zhukova, grandie aux Etats-Unis,
les bâtiments ont été restaurés
avec le plus grand soin (et conti-
nuent de l’être), et le site trans-
formé en une oasis de loisirs
culturels haut de gamme, ouverte
à tous. On peut venir pique-niquer
en famille, jouer à la pétanque, as-
sister aux projections et concerts
en plein air, aux conférences et
master class, patiner sur la glace
l’hiver, tout cela gratuitement.

L’antre de l’ancienne prison, bâ-
timent circulaire qui comprenait à
l’origine deux cent cinquante cel-
lules individuelles, reconstruit
avec des briques d’époque, des car-
relages, luminaires, poignées de
portes magnifiques, est réservé
aux activités payantes : concerts,
encore, dans la grande cour inté-
rieure, gastronomie exotique,
vodka bar, soins du corps, club de
gym, parfumerie, librairies d’art et
de lifestyle, de bandes dessinées...
Dans l’ancienne fonderie, un res-
taurant gastronomique se trans-
forme le soir en night-club, tandis
que la maison du directeur est
consacrée à la formation artisti-
que. Encore en cours de restaura-
tion, les grands entrepôts dessinés
par Jean-Baptiste Vallin de La
Mothe (1729-1800) devraient ac-
cueillir, dans les années qui vien-
nent, la collection d’art de Roman
Abramovitch et un hôtel de luxe.
Pour présenter leur île au
monde, l’oligarque et son ex-
femme ont convié les journalistes
à un fastueux voyage de presse.
Mais ils ne donnent pas d’inter-
views. Dans le document de com-
munication, on lit que leur ma-
nière de fabriquer la ville a un
nom : l’« urbanisation culturelle ».

« Orientée vers le public, financée
sur fonds privés » , conçue pour
ouvrir la Russie aux modes de vie
occidentaux et à la culture mon-
dialisée, elle met en place un éco-
système où l’art, les loisirs, le com-
merce, l’immobilier se fertilisent
mutuellement. Une déclinaison
néolibérale, en somme, du vieux
projet soviétique d’émancipation
des masses par la culture, que le
patrimoine architectural vient
avantageusement ancrer dans
l’histoire de la Grande Russie.
Le moindre motif architectural,
la moindre brique convoque, de
fait, la mémoire de Pierre Le
Grand ou de Catherine II de Rus-
sie. Quant aux constructions neu-
ves, elles évoquent un passé fan-

tasmé – le bois gris dont sont faits
les kiosques et les pavillons a été
huilé, puis brûlé, pour acquérir
une patine ancienne –, mâtiné
d’un bon goût « à l’européenne » –
les chaises qui parsèment la pe-
louse sont copiées sur celle du jar-
din du Luxembourg à Paris. Un
luxe cossu, impeccable, qui n’en
est pas moins kitsch.
C’est à Moscou que cette affaire
d’urbanisme culturel trouve son
origine. En 2008, Dasha Zhukova
y a ouvert ce qui allait devenir le
Garage, premier musée d’art con-
temporain de la capitale à avoir
organisé des expositions d’artis-
tes internationaux d’envergure,
qui tire son nom du joyau de l’ar-
chitecture constructiviste russe
dans lequel il s’est installé : un ga-
rage à bus réalisé en 1927 par
Constantin Melnikov.

Engouement mondial
Trois ans plus tard, le bâtiment
était récupéré par le Musée juif et
Centre de la tolérance et le Garage
déménageait dans le parc Gorky,
que la ville était en train de con-
vertir en un espace vert ac-
cueillant, avec vendeurs de glaces,
vélos en accès libre, rives de la
Moscova aménagées, jets de fon-

taines au son des valses de
Vienne... Après une période de
transition passée dans un pa-
villon conçu par le Japonais
Shigeru Ban, l’institution a atterri,
en 2015, dans un autre édifice de
l’ère soviétique : un grand restau-
rant datant de 1968 dont Dasha
Zhukova avait confié la transfor-
mation au Néerlandais Rem
Koolhaas. Elle vient d’en acquérir
un autre, une splendide ruine de
1963 dont la transformation a été
confiée à un architecte de noto-
riété internationale (son nom est
encore tenu secret).
Inédit au milieu des années
2000, ce mariage d’art contempo-
rain mondialisé et d’architecture
soviétique s’est noué dans le con-
texte d’une mobilisation en fa-
veur des bâtiments d’avant-garde
qui tombaient en ruine à l’épo-
que, quand ils n’étaient pas démo-
lis – elle a permis de sauver la tour
Choukhov, grandiose cône métal-
lique construit en 1922 pour diffu-
ser les ondes radiophoniques.
L’histoire du Garage a accompa-
gné, en outre, le développement
d’un engouement mondial pour
l’architecture soviétique.
Doctorante à l’Institut national
des langues et civilisations orien-

Des sculptures du collectif Cracking Art devant la Maison du commandant, sur l’île de la Nouvelle-Hollande, à Saint-Pétersbourg. KATYA


Le moindre motif
architectural,
la moindre
brique, convoque
la mémoire de
Pierre le Grand
ou de Catherine II
de Russie

tales (Inalco) spécialisée dans
l’héritage architectural soviéti-
que, Julie Deschepper estime que
« les motivations des oligarques
sont généralement à chercher à la
croisée des questions d’argent, des
opportunités qui se présentent et
des questions liées à la politique
d’image du pays – il ne faut pas
trop se fâcher avec le pouvoir ». S’il
ne finance pas lui-même la res-
tauration des chefs-d’œuvre
constructivistes, le pouvoir sem-
ble désormais acquis à la cause :
en faisant rayonner le Garage sur
la scène de l’art contemporain
mondial, l’architecture soviéti-
que contribue de fait au prestige
de la Russie, et consolide le grand
récit national. Comme le résume
Anastasia Verbitskaïa, militante
au sein de l’association de protec-
tion du patrimoine Archnadzor,
« le constructivisme est devenu
une marque, la preuve du génie
architectural russe à l’internatio-
nal. Les mécènes les plus éclairés
l’ont compris ».
Ce positionnement a fait des
émules chez les oligarques. Avec sa
Fondation VAC, Leonid Mikhelson
développe aujourd’hui un projet
de grand centre d’art contempo-
rain installé dans une ancienne
centrale de gaz et d’électricité, la
GES-2, au centre de Moscou, dont il
a confié la transformation au
Génois Renzo Piano. Vladimir
Potanine, qui a récemment fait
don de sa collection d’avant-garde
russe au Centre Pompidou, et qui
fut à l’origine de l’exposition
« Rouge » du Grand Palais, œuvre à
la valorisation du patrimoine so-
viétique dans la ville industrielle
d’Ekaterinboug. Si elles suscitent
des critiques ponctuelles – le re-
cours aux architectes stars passe
mal –, les initiatives de ces milliar-
daires en faveur du patrimoine ar-
chitectural font l’objet d’un cer-
tain consensus en Russie, notam-
ment parce qu’il n’y a pas vrai-
ment d’alternative. Comme le
résume Evgeny Asse, doyen de
l’école d’architecture de Moscou :
« Ces initiatives sont cruciales. Sans
elles, ces bâtiments ne seraient tout
simplement pas restaurés. » p
isabelle regnier

depuis que la grande fabrique de
chocolat construite en 1697, rebaptisée
Octobre Rouge en 1917, a été transfor-
mée en lieu de fête et d’activités cultu-
relles, l’île Bolotny est un pôle d’attrac-
tion de la jeunesse moscovite. Elle va
bientôt brasser beaucoup plus large.
Une ancienne centrale thermique et
électrique est en train d’être reconvertie
en un gigantesque centre d’art contem-
porain. Lancé en 2016, le chantier de-
vrait être livré en 2020. A l’origine de
l’opération, Leonid Mikhelson, qui a fait
fortune dans l’industrie gazière et
pétrochimique.
Sa fondation, VAC, avec laquelle il a
restauré en 2017 le Palazzo delle Zattere
de Venise, en assurera le fonctionne-
ment. Pour l’architecture, il s’est tourné
vers Renzo Piano, auteur de splendides
musées comme le Centre Pompidou

(1977, avec Richard Rogers), la collection
Menil, à Houston (1986)... Son agence,
RPBW, s’est distinguée aussi par de
belles interventions sur des sites patri-
moniaux, telle la reconversion de la
citadelle d’Amiens en un campus
moderne pour l’université de Picardie
Jules-Verne (2018).

Un « palais de lumière »
Tel qu’il le présente au téléphone, l’en-
jeu de ce nouveau projet aurait consisté
à transformer une usine sombre et opa-
que en un « palais de lumière ». Conçue
en 1907 par l’architecte Vasili Bashkirov
et l’ingénieur Vladimir Choukhov, la
centrale GES-2 alimentait l’ensemble
d’habitation voisin et tout le quartier
jusqu’au Kremlin. « Les bâtiments in-
dustriels ont toujours un grand poten-
tiel, parce qu’ils sont généreux » , affirme

Renzo Piano. Pour révéler ce potentiel
et créer avec lui un lieu d’exposition qui
soit aussi un espace public ouvert, il a
fallu détruire : défaire la carcasse de
tout ce qui l’enrobait, libérer la struc-
ture, convaincre le client d’acheter les
bâtiments alentour pour les détruire
eux aussi... Dans ce vide, il y aura un jar-
din d’où s’élèvera une rampe plantée
d’une « forêt de bouleaux » , qui courra
jusque sur le toit des chais voisins.
Créée en 1901 par Piotr Arsenievitch
Smirnov pour conserver sa vodka, cette
belle enfilade de salles voûtées en bri-
que fait également partie du projet.
« Transformer le lieu sans en trahir l’es-
prit, c’est un jeu d’équilibre , résume
Piano. Il faut savoir garder ce qui tient, ce
qui fait la force du bâtiment, ce qui appar-
tient à l’histoire et au site. Ne pas effacer
ce qui est bon... C’est cette idée, très euro-

péenne, que les villes sont faites de stra-
tes. » Sur ce chantier, des centaines
d’ouvriers font les trois huit sous l’auto-
rité de manageurs serbes et d’Antonio
Belvedere, de RPBW. Les grandes chemi-
nées qui signalaient jadis le bâtiment
sont en train d’être reconstruites, mais
en métal et non en brique. Dans « cette
usine de l’art » , pour reprendre l’expres-
sion d’Anna Prokudina, qui supervise la
partie ingénierie du chantier, elles assu-
reront la ventilation du bâtiment.
Renzo Piano paraît s’être fait aux us et
coutumes russes. « A Moscou, c’est légè-
rement plus fatiguant qu’ailleurs , euphé-
mise-t-il , mais on y arrive! C’est impor-
tant pour cela d’avoir un bon client, qui
protège le projet. Leonid est un homme
un peu rude. Mais il est bien. Il écoute. » p
i. r.
(moscou, envoyée spéciale)

A Moscou, Renzo Piano transforme une centrale électrique en hub artistique
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