MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
16 | MARDI 6 AOÛT 2019

L’ESPRIT DE

STANDING ROCK

S’EST PROPAGÉ BIEN

AU-DELÀ DES TRIBUS,

ET QUELQUES MOTS

DE LAKOTA

SONT ENTRÉS DANS

LE VOCABULAIRE

DE LA JEUNESSE

AMÉRICAINE

san francisco - correspondante

C’


est fête pour une fois
dans le monde indien.
« Victory Day ». Un jour
de gloire. La grande na-
tion sioux célèbre ce
25 juin l’anniversaire de
la victoire sur la 7e cavalerie du général
Custer, en 1876, sur le champ de bataille de
Little Bighorn (Montana). Ailleurs aux
Etats-Unis, c’est un drame national. Un
affront insupportable qui a été vite trans-
formé en tableau héroïque. Custer est tombé
en martyr, affirme l’historiographie offi-
cielle. Pour les Indiens, c’est un prêté pour
mille rendus. George Armstrong Custer est
l’officier qui a ouvert la voie à la ruée vers l’or
dans les Black Hills, les collines noires sa-
crées qui ne leur ont jamais été rendues.
« Custer est mort pour vos péchés », a lancé à
l’adresse des Américains le grand intellec-
tuel sioux Vine Deloria, dans un pam-
phlet qui a remonté le moral des tribus au
début des années 1970.
Ce 25 juin, la nation sioux – du moins ce
qu’il en reste après le dépeçage de 1889 qui a
réduit son territoire de 240 000 km^2 à un ar-
chipel de cinq réserves dispersées dans le
Dakota du Nord et du Sud – commémore la
déroute de l’armée américaine. Le gouverne-
ment de la tribu Oglala Lakota observe un
jour férié. A Manderson, le long du ruisseau
Wounded Knee Creek , la famille White
Plume a rassemblé ses amis pour une jour-
née d’hommage aux guerriers et à leurs che-
vaux. Le drapeau rouge aux huit tipis blancs
des Oglalas fait face à la bannière bleue des
Nations unies. Un drapeau américain attend
son heure, à l’écart.
C’est un mélange de kermesse de village, de
rodéo et de « tailgating » , ces pique-niques
qu’aiment à tenir les Américains à l’arrière
de leurs camionnettes. Les cavaliers se mesu-
rent dans des joutes équestres, sans selle,
lancés à toute blinde. Ils saisissent au vol des
cerceaux, récupèrent un « combattant » au
sol... Tous ne sont pas de la trempe de Crazy
Horse, à qui la journée est dédiée. Il arrive
qu’un cheval se débarrasse de son cavalier et
s’échappe pour une grande cavalcade dans
les collines. Cela fait rire les familles, dans
leurs chaises de camping, tout comme
l’épreuve « Combien d’Indiens peut-on en-
tasser dans une voiture? », une moquerie
des clichés répandus par les Blancs. Palmarès
vainqueur : 23 hommes, femmes et enfants
empilés dans une vieille Chevy, dont un
bébé qui ne proteste même pas.
Le clou de la fête est l’humiliation infligée à
un Custer de pacotille, un jeune « Anglo » qui
se prête au jeu et fait mine de s’enfuir avec le
drapeau américain. Le premier qui le rattrape
et rapporte la bannière étoilée a droit à une
récompense de 100 dollars (90 euros). La dé-

route du visage pâle est saluée de cris de guerre
et de quolibets peu charitables. Mais on peut
difficilement en vouloir à Alex White Plume.
En 2000, les agents du FBI sont venus détruire
sa plantation de chanvre au mépris du prin-
cipe de souveraineté des tribus. Aujourd’hui,
l’Amérique blanche a changé d’avis. Le chan-
vre (Hemp) est légal. La première récolte de la
White Plume Hemp Company est attendue
pour 2020, mais le chef du clan ne décolère
pas, pour le temps et les dollars perdus.

CHEVAUCHER EN LIBERTÉ
Ce 25 juin, « la journée est à nous », proclame
Alex White Plume. Une revanche sur
l’histoire. A la fin du XIXe siècle, les Sioux ont
été les derniers à s’avouer vaincus. L’ont-ils
d’ailleurs jamais été tout à fait? Malgré la pau-
vreté, ils refusent toujours l’indemnisation
(près de 1 milliard de dollars, avec les intérêts)
que le gouvernement américain a été con-
damné à leur verser, en 1980, pour les Black
Hills, les collines qu’ils appelaient le « cœur »
de « tout ce qui est », bien avant que l’imagerie
satellite ne révèle qu’elles en ont la forme. Les
renégats sont persuadés que l’Amérique leur
fait encore payer Little Bighorn. Mais « pour
une fois, on peut fanfaronner », dit le patriar-
che. Chevaucher en liberté, rêver de l’époque
où les Sioux régnaient en maîtres sur les
Grandes Plaines. Réécrire l’histoire. Et, ajoute-
t-il, « ça fait du bien ».
C’est fête dans le monde indien. Du Pacifi-
que à l’Atlantique, on célèbre le renouveau.
Les « Native Americans » sont en pleine
reconquête, malgré le poids de l’histoire, le
sous-financement fédéral chronique et les
éternelles divisions. Il a suffi de l’élection de
deux Amérindiennes au Congrès, Deb
Haaland (Laguna Pueblo), du Nouveau-Mexi-
que et Sharice Davids (Ho-Chunk), du Kan-
sas, en novembre 2018, pour que la presse
parle de nouvelle affirmation politique.
Il a suffi d’un livre paru fin janvier ( The
Heartbeat of Wounded Knee : Native America
from 1890 to the Present , Riverhead Books,
non traduit) pour que les lecteurs du New
York Times prennent la mesure du change-
ment. Pour une fois, c’est une histoire posi-
tive : celle « des vies indiennes et non des
morts » , explique l’auteur, David Treuer
(Chippewa). Laissons les tragédies reposer en
l’état sinon en paix. Loin d’être en voie
d’extinction, les tribus prospèrent. La story
n’est pas dans le drame vécu par les natifs, as-
sure-t-il, mais dans le fait qu’ils ont survécu.
« We’re still here » , lit-on partout. De fait, les
Amérindiens n’ont jamais été aussi nom-
breux. A l’époque du « premier contact » ,
quand les Européens sont arrivés, ils étaient
quelque 10 millions. Dans les années 1950, ils
n’étaient plus que 350 000 (dont 15 % seule-
ment vivaient hors des réserves). Le recense-
ment de 2010 a fait état de 2,9 millions
d’Amérindiens « purs ». Auxquels s’ajoutent
2,3 millions de personnes qui revendiquent

aussi une autre ascendance. Au total : une po-
pulation de 5,2 millions d’Amérindiens (dont
70 % installés à l’extérieur des réserves), en
augmentation de 26 % depuis 2000. La crois-
sance est largement due aux nouvelles règles
de recensement qui permettent de s’inscrire
dans plusieurs catégories « ethniques ». Mais
on est loin du dernier des Mohicans.
Non seulement les Indiens n’ont pas dis-
paru, mais ils agrandissent leurs territoires.
Ils rachètent des terres, parmi celles que les
générations précédentes avaient cédées aux
Blancs. Ils raniment les langues, « décolo-
nisent » la justice, la médecine. Ils retrouvent
les recettes traditionnelles, replantent les jar-
dins pour échapper aux déserts alimentaires
qui ont conduit aux maux (diabète, alcoo-
lisme) causant une mortalité supérieure à la
moyenne nationale. Les jeunes relancent les
courses de relais et la fabrication des canoës.
A l’hiver 2016-2017, les Amérindiens ont
été en première ligne du grand combat de
l’Amérique post-climatosceptique contre les

Les Indiens sont toujours là

industries fossiles. A Standing Rock (Dakota
du Nord), la mobilisation contre le passage
de l’oléoduc Dakota Access Pipeline (DAPL)
sur le territoire ancestral des Sioux a vu le
plus grand rassemblement indien depuis
Little Bighorn. Les écologistes blancs ont dû
s’habituer à ne pas diriger le mouvement.
Né sur les Grandes Plaines, l’esprit de
Standing Rock s’est propagé bien au-delà
des tribus. Quelques mots de lakota sont
entrés dans le vocabulaire de la jeunesse
américaine. « Mni Wiconi ». L’eau, c’est « ce
qui donne la vie ».
Selon les historiens, le rebond peut être daté
du début des années 1970, quand les Indiens,
après les Noirs, les femmes et les Latinos, ont
à leur tour revendiqué leurs droits. Un événe-
ment spectaculaire a marqué le tournant :
l’occupation d’Alcatraz, l’île-forteresse de la
baie de San Francisco, de novembre 1969 à
juin 1971. Pendant dix-neuf mois, des centai-
nes de militants « de toutes les tribus » ont
tenu le « rocher » pour dénoncer les injustices

Le 6 novembre
2018, les
démocrates
Deb Haaland
(ci-contre),
du Nouveau-
Mexique, et
Sharice Davids,
du Kansas,
ont été élues
au Congrès.
JUAN ANTONIO LABRECHE/AP
COLIN E. BRALEY/AP

L’ÉTÉ DES SÉRIES
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