MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1

MARDI 6 AOÛT 2019 | 17


INDIENS D’AMÉRIQUE 1 | 6

Ils raniment leurs langues et leurs

traditions, dirigent des entreprises,

ont des élus au Congrès...

Peu à peu, les Amérindiens

reprennent en main leur destin,

et se réapproprient leur identité,

débarrassée des clichés

fabriqués par les Blancs

et le non-respect des 370 traités signés par les
Etats-Unis entre 1778 et 1871. Les rebelles n’ont
pas conquis Alcatraz, mais ils ont imposé une
nouvelle image, explique l’historien Charles
Wilkinson, loin de « l’Indien saoul sur sa
réserve ». Et même une mode, vite copiée par
les hippies des sixties. Le Red Power Move-
ment a été aux Indiens ce que le Black Pan-
ther Party avait été aux Noirs. Il a marqué le
début du renouveau. La fierté d’être indien.
L’occupation d’Alcatraz a ouvert la voie à
une époque de réformes sans précédent.
Richard Nixon a donné gain de cause aux
Amérindiens. Le président, qui était quaker,
avait été sensibilisé au sort des tribus, dit-on,
par son entraîneur de football universitaire,
Wallace « Chief » Newman. Le 8 juillet 1970, il
a répudié solennellement la politique dite de
« termination », le démantèlement des réser-
ves décidé en 1953, et promulgué « une nou-
velle ère » d’autodétermination. Dans les
cinq années qui ont suivi, plusieurs millions
d’acres ont été rendus aux tribus. Plus de
50 lois ont été adoptées par le Congrès, dont
certains textes majeurs sur l’éducation ou
les traditions culturelles. Les tribus ont eu le
droit de pratiquer leur religion, d’ouvrir éco-
les et cliniques. La Cour suprême a confirmé
leurs privilèges historiques sur la pêche et
les terres sacrées. « On a obtenu le droit de
rester nous-mêmes. On n’avait pas besoin de
cesser d’être indiens » , se souvient John
EchoHawk, fondateur en 1970 du Native
American Rights Fund (NARF), le fer de lance
de la bataille judiciaire pour la reconquête.

RENVERSEMENTS DE FORTUNE
Et en 1987, la Cour a décrété qu’au nom du
principe de souveraineté, nul n’était en droit
de s’opposer à ce que les Indiens possèdent
des casinos. La décision, un tournant majeur,
a donné lieu à des renversements de fortune
extraordinaires. Dans les années 1970, les
Potawatomi n’avaient plus que 500 dollars
en liquide et leur gouvernement siégeait
dans une caravane. Ils possèdent mainte-
nant la première banque tribale du pays et
une oisellerie pour collecter les plumes
d’aigle royal dont le commerce est interdit
(une exception a été consentie aux tribus
en 2012). Les Winnebago du Nebraska détien-
nent une holding qui gère 26 sociétés aux
Etats-Unis et à l’étranger. Entre 2000 et 2013,
leur revenu par foyer a augmenté de 61 %
(contre 30 % en moyenne dans le Nebraska).
Aujourd’hui, l’industrie du jeu emploie
700 000 personnes. Son chiffre d’affaires
est passé de 1 million de dollars en 1990 à
32,5 milliards de dollars en 2018, soit autant
que la totalité du secteur touristique de Las
Vegas. Sur les réserves, le revenu moyen des
habitants a progressé de 48 % (de 9 650 dol-
lars en 1990 à 14 355 dollars), contre 9 % pour
l’ensemble des Américains. Même les tribus
qui refusent les casinos – plus de la moitié
des 573 reconnues par le gouvernement

fédéral – ont vu leurs ressources augmenter,
grâce à un système intertribal de redistri-
bution des ressources.
Mais la pauvreté subsiste et les maux
sociaux restent les mêmes, casinos ou pas.
La méfiance historique à l’égard de l’éduca-
tion reste ancrée : 14 % des Indiens sont di-
plômés d’études supérieures, contre 30 % du
reste des Américains. « Pour les Noirs, l’édu-
cation était un facteur d’avancement. Pour les
Indiens, une tentative d’assimilation » , éclaire
l’universitaire Anton Treuer, le frère de
David Treuer. Selon le recensement 2010,
28 % des Amérindiens continuent à vivre
sous le seuil de pauvreté, contre 15 % sur le
plan national. L’écart dans l’espérance de vie
reste de 5,5 années, mais il s’est réduit. « On
est passé de désespérément pauvres à simple-
ment pauvres » , résume le professeur Wilkin-
son. Et les tribus sont « en position de se dé-
fendre elles-mêmes. L’esprit est différent ».
Cinquante ans après Alcatraz, la chronique
du renouveau reste à écrire. Pour les Améri-
cains, l’Indian Country demeure un pays
étranger. « Et dans un sens, il l’est », explique
Charles Wilkinson, dont le livre Blood Strug-
gle, publié en 2006 (W. W. Norton & Company,
non traduit), a été le premier à prendre note
du revival. Les « native » se moquent de cette
méconnaissance. Sur les réseaux sociaux, les
jeunes font défiler des mèmes éducatifs qui
vous le répètent : les totems n’existent que
dans le Nord-Ouest ; les tipis sont l’apanage
des plaines, les hogans, des hauts plateaux du
Colorado... Anton Treuer, professeur de lan-
gue ojibwe (Chippewa) dans le Minnesota, a
publié un livre entier pour déculpabiliser les
Américains sur leur ignorance et les ques-
tions qu’ils n’osent pas poser ( Everything You
Wanted to Know About Indians But Were
Afraid to Ask, Minnesota Historical Society
Press, 2012, non traduit). L’idée lui est venue
quand il étudiait à Princeton. Même dans un
établissement aussi réputé, il s’est entendu
demander s’il possédait un tomahawk.
Un pays étranger où la confiance est mesu-
rée. Les Indiens sont fatigués de voir passer
les anthropologues, l’été, sur les réserves,
prompts à saisir des portraits, ou les congré-
gations religieuses, les bras chargés de bon-
nes intentions et de peluches pour les en-
fants. Ils détestent la sempiternelle flûte in-
dienne derrière les images. La mise en scène
« pornographique » de la pauvreté, qu’ils ap-
pellent « poverty porn ». Ils voudraient que les
médias « racontent notre histoire sans nous
exploiter » , comme dit Sandy White Hawk
(Sicangu Lakota), fondatrice d’une associa-
tion d’aide aux familles indiennes séparées.
Bien avant la banalisation du terme, ils ont
fait l’expérience de l’appropriation culturelle.
Ils se protègent. Certaines tribus ne parta-
gent même pas leur langue, alors que
d’autres publient leur dictionnaire sur
Internet (175 langues sont toujours parlées,
mais vingt seulement par les enfants).

Comment se comporter dans ce pays
inconnu? Les Indiens ont des traducteurs de
culture, des passeurs. Comme Tyler Walls,
« consultant en humilité culturelle » dans l’Ari-
zona. Grand, force tranquille, mi-hopi,
mi-onondaga, le jeune homme a cofondé
Indigenous Vision, un institut qui essaie
d’éclairer les Américains sur le « point de vue
indigène » et organise des sessions de
compréhension mutuelle.

DES STRUCTURES QUASI THÉOCRATIQUES
Dans son espace de coworking de Phœnix,
Tyler explique que la pensée indienne est cir-
culaire et non linéaire comme celle des Occi-
dentaux, qui veulent toujours aller au plus
vite d’un point à un autre. Que les tribus ne se
livrent pas facilement, même à d’autres In-
diens. Que certaines ont adopté des structu-
res conventionnelles de gouvernement, puis-
que c’était la rançon de la reconnaissance par
Washington, mais qu’elles ont conservé des
pouvoirs traditionnels et des modèles quasi
théocratiques. Chez les Onondaga, les chefs
sont des femmes, cooptées pour leur vie
exemplaire. En pays indigène, conseille-t-il, la
vertu cardinale, c’est d’écouter.
Ecouter les mots employés. Les uns préfè-
rent le terme « Indiens », comme à l’époque
du Red Power. C’est la référence qui figure
dans le droit indien, défini dans le US Code
Title 25, rappelle Matthew Fletcher (Anishi-
naabe), professeur de droit dans le Michigan.
« Native Americans » (Amérindiens) reste l’ex-
pression politiquement correcte, mais elle
prête à ambiguïté (on peut être « natif » de
New York ou de l’Arkansas sans être indien).
Et, ironise l’universitaire, « le politiquement
correct a déserté les réserves depuis long-
temps ». Les jeunes de la génération Standing
Rock ont adopté le terme « Indigène », selon
la nomenclature de l’ONU, pour souligner la
communalité des problèmes avec tous les ha-
bitants premiers du continent. « Idéalement,
chacun préfère être identifié par sa citoyen-
neté tribale » , poursuit Matthew Fletcher, qui
a créé le blog Turtle Talk ( « Turtle Island » est le
nom donné au continent américain).
Dans les années 1970, les Indiens devaient
abandonner langue et culture pour trouver
du travail. Aujourd’hui, ils sont fiers de décli-
ner le nom de leur tribu et de leur clan. Pas
un universitaire qui ne fasse suivre son nom
de son affiliation, en même temps que ses
diplômes. Pas une tribu qui n’ait relancé les
« sweat lodges » , les huttes de sudation et de
renaissance. Pas un campus qui ne tienne
son pow-wow annuel. « On en a fait du che-
min » , constate John Standing Deer, histo-
rien et danseur traditionnel Cherokee.
Quelques cartes postales, donc. D’un ro-
cher à l’autre, d’Alcatraz à Standing Rock. Sur
la piste du renouveau indien.p
corine lesnes

Prochain article L’attaque du fort d’Alcatraz

LES AMÉRINDIENS

DÉTESTENT

LA MISE EN SCÈNE

« PORNOGRAPHIQUE »

DE LA PAUVRETÉ,

QU’ILS APPELLENT

« POVERTY PORN »

Le 25 juin 2018,
reconstitution
par les Sioux
de la bataille
de Little Bighorn
(Montana),
en 1876, célébrant
l’anniversaire
de leur victoire
sur la 7e cavalerie
du général Custer.
BRIAN CAHN/ZUMA PRESS/REA

les indiens sont toujours là,
mais ils font face à une menace exis-
tentielle, dont le grand public a pris
conscience à l’occasion de la contro-
verse sur l’ascendance d’Elizabeth
Warren, la sénatrice démocrate qui
s’est déclarée en partie cherokee. Pié-
gée par Trump, qui l’a surnommée
« Pocahontas », Mme Warren a cru s’en
sortir en publiant l’analyse de son
ADN, et a dû battre en retraite. Le geste
a été perçu comme une insulte dans le
monde indien, ne serait-ce que parce
que l’ADN ne permet pas de différen-
cier les tribus les unes des autres. Dans
le reste du pays, beaucoup n’ont pas
compris ce qui offensait les « natives ».
La polémique a eu le mérite de met-
tre sur le devant de la scène la ques-
tion : qui est indien? Comment
devient-on membre d’une tribu? Les
Américains ont découvert que les
règles peuvent varier. Chez les
Cherokees, la nation la plus nom-
breuse (320 000 personnes), la des-
cendance matrilinéaire suffit. La plu-
part des autres tribus requièrent un
« blood quantum » minimum : c’est le
pourcentage de sang indien qui fi-
gure sur le Certificate of degree of In-
dian blood , le document faisant office
de carte d’identité tribale. Un système
qui fait dire aux critiques que les In-
diens sont « les seuls, avec les chiens et
les chevaux de course », à être définis
par la composition de leur sang.
Le système de « blood quantum » est
un héritage de la colonisation. Le gou-
vernement américain voulait allouer
des terres aux natives avec l’espoir de
faire d’eux des agriculteurs, et l’inten-
tion, surtout, de récupérer le surplus
foncier pour les colons européens.
L’Allotment Act de 1887 (ou Dawes
Act) a octroyé 160 acres (65 hectares)
aux familles et 80 aux individus (ce
qui a amputé le territoire indien des
deux tiers en trente-cinq ans). Pour
prouver l’« indianité » des popula-
tions, les fonctionnaires ont établi
des registres, plus ou moins précis. Ce
sont ces reliques qui forment la base
des listes d’enrôlement des tribus,
encore aujourd’hui.

Un quart... ou un huitième
Le pourcentage de sang indien déter-
mine l’appartenance à la tribu. Cer-
taines réclament un quart de sang in-
dien (un grand-parent membre de la
tribu) ; d’autres un huitième (un ar-
rière-grand-parent). Mais à terme, le
système de « blood quantum »
condamne les tribus à l’extinction,
sauf à interdire les mariages mixtes
ou à abaisser le seuil requis, comme
l’ont déjà fait beaucoup de nations.
Les jeunes subissent la pression des
anciens. Quand ils rencontrent un
éventuel partenaire, ils ne peuvent
s’empêcher de calculer : quelle
« quantité » de sang indien possè-
de-t-il? De quelle tribu? Les deux
fractions mélangées garantiront-el-
les une citoyenneté tribale aux en-
fants? Dans le cas contraire, ils sont
désespérés à l’idée de dilapider le sa-
crifice fait par les ancêtres pour survi-
vre aux tentatives d’assimilation.
Beaucoup réclament la suppression
du « blood quantum », la « décoloni-
sation » de l’identité indienne. Mais
l’entreprise est compliquée : les tri-
bus riches n’ont pas envie de partager
les ressources avec un plus grand
nombre de membres. Plusieurs na-
tions ont commencé à réfléchir à des
« réformes constitutionnelles », mais
la question divise les tribus, les
familles et les générations.p
c. ls

« Blood Quantum »

ou le droit du sang

L’ÉTÉ DES SÉRIES
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