MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
18 | MARDI 6 AOÛT 2019

A


u matin du 21 novem-
bre 1986, un jeune
homme soupçonné de
deux viols suivis de
meurtres sur mineures est con-
duit devant un juge, dans une salle
aux trois quarts vide du tribunal
de Leicester. Détenu depuis trois
mois dans cette ville du centre de
l’Angleterre, Richard Buckland n’a
que 17 ans. De l’aveu même de ses
proches, c’est un garçon pas très
dégourdi, à la limite de la débilité.
La police l’a arrêté après que des
témoins l’ont vu rôder autour de la
scène du deuxième crime, com-
mis le 31 juillet précédent. Il tra-
vaillait alors comme aide-cuisi-
nier à l’hôpital psychiatrique du
coin et s’était, dans le passé, livré à
des attouchements sur plusieurs
enfants. Interrogé par les enquê-
teurs, il avait fini par avouer le
crime au terme d’une déposition
particulièrement embrouillée.
Oui, il était bien l’auteur du se-
cond meurtre, mais pas du pre-
mier, commis trois ans plus tôt.
Même mode opératoire et
même zone géographique pour
les deux homicides, l’affaire sem-
blait mal engagée pour l’apprenti
cuisinier. Mais, au tribunal, le juge
lui apprend une nouvelle stupé-
fiante : à compter de ce jour, il est
officiellement disculpé et cela
grâce à une science dont il n’a ja-
mais entendu parler. D’ailleurs, ra-
res sont ceux, en Grande-Bretagne
comme à l’étranger, à pouvoir se
vanter de connaître la technique
dite des « empreintes généti-
ques », mise au point il y a peu. Elle
a pourtant été découverte à deux
pas de là, à l’université de Leicester,
mais sans avoir jamais été utilisée
dans une affaire criminelle.
Cette décision de justice est donc
une première mondiale, doublée
d’une révolution. L’ADN n’est-il
pas ce que l’ancien commissaire
Richard Marlet, ex-patron et figure
emblématique de la police scienti-
fique parisienne, nomme « la reine
des preuves » dans son livre Les Ex-
perts entrent en scène (First, 2017)?

Dans le dossier Richard Buck-
land, les échantillons de matériel
biologique prélevés sur les deux
victimes ne laissent aucun doute :
le jeune homme n’est pas le meur-
trier. Libéré, il est aussitôt raccom-
pagné chez ses parents. Eux, au
moins, l’ont toujours cru inno-
cent, en dépit de sa confession.
L’annonce, en revanche, ne ré-
jouit pas la police du Leicester-
shire, c’est le moins qu’on puisse
dire. Car, s’il évite une erreur judi-
ciaire, l’élargissement de Buckland
ramène les investigations à leur
point de départ. En dépit d’efforts
intenses, les enquêteurs doivent
admettre que le véritable meur-
trier court toujours et, avec lui, la
peur qui ronge ce coin tranquille
des Midlands. Dans son récit inti-
tulé La Voix du sang (Presses de la
cité, 1989), l’écrivain Joseph Wam-
baugh raconte combien le sort des
victimes, deux adolescentes de
15 ans, a traumatisé la région.

DEUX FILLES SAGES
Le corps de la première, Lynda
Mann, a été retrouvé le 22 no-
vembre 1983, dans un taillis pro-
che du village de Narborough,
où vivaient ses parents. La
deuxième, Dawn Ashworth, était
originaire d’Enderby, à moins de
2 kilomètres de là. Elle a péri le
long de Ten Pound Lane, un sen-
tier bordé d’herbes folles. Deux
filles sages, deux morts atroces, à
trois champs de distance. Depuis,
de nombreux parents rechignent
à laisser sortir leurs enfants une
fois la nuit tombée.
Pendant que la police locale fait
du porte-à-porte, interrogeant des
centaines de suspects potentiels,
un chercheur de l’université de
Leicester se livre à des expériences
dans son laboratoire du départe-
ment de génétique. Col roulé,
barbe et cigarettes artisanales,
Alec Jeffreys a rejoint cette univer-
sité en 1977, après des études à Ox-
ford et quelques années de recher-
che à Amsterdam, aux Pays-Bas.
Cet homme né en 1950, qui dé-

cline aujourd’hui les interviews,
est issu d’une famille d’inven-
teurs. Dans une vidéo de 2014 pos-
tée sur YouTube, il raconte que sa
barbe cache une cicatrice datant
de l’enfance : le matériel de petit
chimiste offert par son père lui
aurait un jour sauté au visage.
Généticien de formation, il s’est
familiarisé en Hollande avec les
techniques récentes de la biolo-
gie moléculaire, qui permettent
d’étudier l’ADN avec une préci-
sion jamais atteinte auparavant.
Dès la fin des années 1970, il cher-
che à détecter les variations indi-
viduelles de l’ADN, utiles par
exemple dans l’identification de
maladies héréditaires.
Or, le matin du 10 septem-
bre 1984, ayant passé aux
rayons X une expérience réalisée
à partir de l’ADN de plusieurs
membres de la même famille, il
voit émerger une série d’images
ressemblant à des codes-barres,
ou à des échelles garnies de bar-
reaux irréguliers. Il s’agit de ré-
gions non codantes de l’ADN, qui
ne servent pas à la fabrication de
protéines et sont formées de répé-
titions de séquences variant d’une
personne à l’autre. Chacun des cli-
chés révèle donc des similitudes
et des différences entre les indivi-
dus mais, surtout, chacun est ab-
solument unique. Ce « glorieux ac-
cident », comme l’appellera par la
suite le professeur Jeffreys, vient
d’accoucher des toutes premières
empreintes génétiques.
Aussitôt, le scientifique et son
équipe se mettent à inventorier
les domaines où ce nouveau pro-
fil pourrait être important.
« Comme une longue liste de cour-
ses », dira-t-il plus tard. Ils pensent
à diverses applications, notam-
ment aux problèmes de filiation


  • c’est d’ailleurs le premier sec-
    teur où la technique sera mise en
    œuvre –, mais absolument pas à
    l’identité judiciaire. Il faudra at-
    tendre deux ans et la fameuse af-
    faire de double meurtre, pour que
    la police du Leicestershire fasse


appel aux services du professeur,
avec le résultat que l’on sait.
Maintenant que Buckland est
hors de cause, il reste à identifier
le coupable. Passé la phase de per-
plexité face à cette science qui
bouscule à la fois ses certitudes et
son savoir-faire traditionnel, la
police décide de l’utiliser à son
avantage. Car Jeffreys est formel :
Lynda et Dawn ont été tuées par
un seul et même homme.

GIGANTESQUE CHASSE
S’engage alors, pour la police, une
gigantesque chasse au meurtrier,
des mois et des mois de traque me-
née par l’équipe de Derek Pearce,
volcanique inspecteur du Leices-
tershire. Le porte-à-porte reprend
le 2 janvier 1987. La cible? Des
hommes âgés de 17 à 35 ans. Une
fourchette fixée en fonction du
taux de spermatozoïdes contenu
dans l’échantillon prélevé sur la
deuxième victime, Dawn Ash-
worth. Aucun doute : le sperme
était celui d’un homme jeune.
Pour les enquêteurs, il ne s’agit
plus seulement de vérifier les
emplois du temps des hommes
de la région. Tous ceux qu’ils ju-
gent dépourvus d’alibi doivent
donner quelques gouttes de
sang, voire de sperme quand les
piqûres leur font trop peur. En
tout, 3 500 personnes sont
d’abord convoquées, puis 1 000
de plus en élargissant aux indivi-
dus ayant fourni un alibi.
Très vite, l’embouteillage me-
nace. Dépassé par l’afflux des pi-
pettes de sang recueillies par les
médecins des environs, le labora-
toire d’analyses met un temps
fou à fournir les résultats et finit

même par supplier les policiers
de ne plus rien envoyer pendant
quelque temps. Et puis il faut
courir derrière ceux qui refusent
de se soumettre au test, ceux
qui ont déménagé, ceux qui
n’ont pas de papiers d’identité.
Aiguillonnés par l’infatigable
Derek Pearce, les 50 fonctionnai-
res mobilisés couvrent des cen-
taines de kilomètres en voiture,
débordant largement de leurs
horaires habituels sans aucune
rémunération supplémentaire.
Au bout de quelques mois, pour-
tant, il faut se rendre à l’évidence :
l’opération n’a rien donné, au-
cune correspondance n’a été trou-
vée entre les prélèvements effec-
tués sur les corps des victimes et
les échantillons de sang collectés
un peu partout. Le temps passant,
les effectifs du groupe d’enquête
doivent être réduits à seize hom-
mes et deux inspecteurs, mais ce
dernier carré s’obstine, refuse de
lâcher l’affaire, guette une lu-
mière, n’importe laquelle.
Et voilà qu’un jour d’août 1987 le
miracle se produit. La gérante
d’un pub de Leicester, le Claren-
don, leur rapporte avoir surpris
une drôle de conversation dans
son établissement. A l’heure du
déjeuner, un jeune client s’est
vanté devant sa bière d’avoir subi
le test sanguin à la place d’un
autre, en échange de 200 livres.
Agé de 24 ans, il s’appelle Ian Kelly
et travaille pour la boulangerie
industrielle Hampshires Bakery,
non loin de là.
Interrogé par la police, il con-
firme qu’un collègue, un certain
Colin Pitchfork, l’a convaincu,
moyennant quelques billets,
d’usurper son nom durant l’hiver
précédent, au moment où la police
effectuait des séries de tests. Quoi-
que tremblant de fièvre à cause
d’une grippe, Ian Kelly a fini par
se rendre sur les lieux du prélè-
vement, le 27 janvier, avec un pas-
seport trafiqué dans la poche. Pit-
chfork, très habile de ses mains,
avait lui-même apposé sa photo

Alec Jeffreys (au premier plan) et Colin Pitchfork (à droite). STEPHANE OIRY


sur le document. La combine a
fonctionné sans accroc.
L’argument? Pitchfork disait ne
pas vouloir attirer sur lui l’atten-
tion de la police en raison d’une
vieille histoire de trafic d’identité.
A d’autres, rétifs à la manœuvre, il
avait justifié ses craintes en invo-
quant son passé d’exhibitionniste.
Cette confidence, au moins, était
véridique : à la fin des années 1970,
avant d’épouser une assistante so-
ciale, il avait effectivement sé-
journé dans un l’hôpital psychia-
trique pour attentats à la pudeur.

UN HOMME ORDINAIRE
Convaincus de tenir leur homme,
les policiers foncent chez lui, dans
le village de Littlethorpe, à une di-
zaine de kilomètres de Leicester.
Arrêté en présence de sa femme,
Pitchfork n’oppose aucune résis-
tance. C’est un homme a priori
ordinaire, né en 1960 dans le Lei-
cestershire. Carole, son épouse,
connaît sa nature querelleuse et
ses infidélités, mais elle confie
avoir noté une amélioration dans
son comportement. Spécialisé
dans la décoration de gâteaux, il
projetait d’ailleurs d’ouvrir un
atelier de pâtisserie.
L’enquête montrera que Colin
Pitchfork faisait partie des habi-
tants interrogés après le premier
meurtre de 1983. A l’époque, son
alibi pour l’heure du crime était
mince, mais les policiers s’en
étaient contentés. Ce jour-là, il
transportait son bébé dans sa voi-
ture, après avoir déposé Carole à
un cours du soir. Comment imagi-
ner un tueur baladant son enfant
sur la banquette arrière? Dans
sa déposition, Colin Pitchfork a
pourtant avoué l’invraisembla-
ble : ce fameux soir du viol et de
l’étranglement de la jeune Lynda,
la voiture était garée tout près du
lieu du crime. Le bébé dormait
dans son couffin.p
raphaëlle rérolle

Prochain épisode Le « tueur
du Golden State »

Le premier innocent était anglais

CETTE DÉCISION

DE JUSTICE EST

UNE PREMIÈRE

MONDIALE, DOUBLÉE

D’UNE RÉVOLUTION

ADN, L A REINE DES PREUVES 1 | 6 L’analyse des empreintes génétiques s’est imposée en une

trentaine d’années comme un élément déterminant dans les enquêtes criminelles.

Aujourd’hui, l’utilisation inédite de cette technique dans une affaire de meurtres

L’ÉTÉ DES SÉRIES
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