MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1

MARDI 6 AOÛT 2019 | 19


Pour les 75 ans du « Monde », l’écrivain,
cofondateur de la revue « Ligne de risque »,
raconte sa relation au journal.

On est le 16 avril 1986. J ‘ai 19 ans
c’est l’année d’hypokhâgne, je suis en
voyage de classe, on vient de visiter le
château de Montaigne, on se récite
certaines sentences latines et grecques
gravées sur les poutres et les solives
du plafond de sa « librairie »... et lors
d’un arrêt pour déjeuner à Saintes,
voilà que j’achète Le Monde.
A l’époque, je vis en province et
j’achète le journal tous les vendredis, le
lendemain de sa parution à Paris, pour
le supplément « Livres ». A chaque fois,
c’est une fête. Je découpe ces pages et
les garde précieusement. Grâce à ce
rendez-vous, je m’initie : la littérature
est infinie parce qu’elle est fondée sur
la rencontre entre les écrivains morts
et les écrivains vivants.
On n’est pas vendredi, mais en fu-
mant une cigarette avec mes camara-
des devant la Maison de la presse,
j’aperçois ce jour-là, sous la manchette
du Monde – « La Libye appelle le monde
arabe à la “vengeance” après le raid
américain sur Tripoli et Benghazi » –, ce
titre qui agit sur moi comme un éclair :
« Mort de deux écrivains : Jean Genet
et Simone de Beauvoir. »
J’achète le journal et lis fiévreusement
la nécro consacrée à Jean Genet.
Simone de Beauvoir, à l’époque, je m’en
fous : la littérature doit être absolue,
elle relève à mes yeux de l’anarchie, elle
vient de Maldoror. Alors Genet, oui,
c’est un vrai écrivain, pas un petit hu-
maniste comme ils le sont tous : il écrit
pour porter un coup. La société, il la
défie ; la République française, il la
conchie. Comme l’a dit Sartre dans
Saint Genet : « L’expérience du mal
est un cogito princier. »
Comparée à ce qui s’écrit aujourd’hui
dans les journaux, la nécro de Bertrand
Poirot-Delpech est sidérante : d’une
longueur qu’on n’imagine plus, car une
telle importance n’est accordée
aujourd’hui qu’à des vedettes de la fi-
nance ou de la pop. Et puis, par son
écriture, dont l’insolence lyrique sem-
ble venir de Genet lui-même : « Que la
société lui fasse grâce, pour un temps,
écrit Poirot-Delpech , de ses fleurs en
toc! L’enfant trouvé qu’elle a jeté à 15 ans
dans ses prisons aux odeurs de pisse, lui
du moins a mérité qu’elle ait le courage,
jusqu’au bout, de ses crachats. »

Le royaume, contraire de la société
Cette nécro me transporta. Mais je
voyais bien que l’auteur, un académi-
cien, représentant des « honnêtes
gens », essayait de récupérer Genet. La
société – et Le Monde n’est-il pas la voix
de la société? – récupère toutes les ex-
périences, surtout celles qui la contes-
tent, afin d’éteindre le feu. Mes héros
sont du côté de ce feu : Sade, Pasolini,
Artaud. Et Genet est un roi. Irrécupéra-
ble, non réconcilié : le royaume est le
contraire de la société.
Dans le car, la nécro passe de main en
main. On se moque un peu de Poirot, de
sa respectabilité, de sa filouterie, de sa
mauvaise conscience ; mais on lui sait
gré de saluer un irréductible. On discute
entre nous passionnément : un écrivain
peut-il échapper à la récupération? Y a-
t-il un point où la société n’a pas prise?
La nécro revient, toute chiffonnée.
J’en relis la dernière phrase :
« Souffrons qu’un poète, qui est aussi
un ennemi, nous parle en poète,
et en ennemi. » Je souris.p
propos recueillis par
amaury da cunha

Prochain article Denis Kessler

« LE MONDE » ET MOI

YANNICK HAENEL

« LA NÉCRO

DE JEAN GENET

ME TRANSPORTA »

En Israël, réussir les articles qu’on n’écrit pas

CORRESPONDANTS DE PRESSE 8 | 12 Dans un pays qui entretient une sensibilité à fleur

de peau face à la critique étrangère, le journaliste du « Monde » Piotr Smolar

a travaillé en « artisan solitaire » s’obligeant, parfois, à poser sa plume

L

e représentant de la société de
déménagement s’est assis
dans ma cuisine, affable et sou-
riant. Un café? Volontiers. Juif
religieux arrivé de France il y a long-
temps, il a envie de discuter avant
d’évaluer mes besoins, à l’heure où je
vais quitter Jérusalem. « C’était bien, Is-
raël? Et vous travaillez pour... Le
Monde? Ah, d’accord! » Sourire en-
tendu. « De toute façon, Le Monde n’est
plus ce qu’il était. » Je lui demande s’il
est abonné, avec quelle régularité il lit le
journal. « Ah non, pas abonné. Je parlais
d’il y a dix, vingt ans. » Mais comment
comparer alors? « Vous le savez bien, les
journalistes français ici, ils écrivent tous
d’une certaine façon. Contre Israël. »
Contre Israël. L’acte d’accusation est
dressé de façon lapidaire. L’Etat hébreu
entretient une sensibilité à fleur de
peau face à toute critique étrangère,
surtout lorsqu’on touche aux deux de-
vises sur le fronton : « L’armée la plus
morale du monde » et « La seule démo-
cratie au Moyen-Orient ». L’un des su-
jets de débat prisés parmi les faiseurs
d’opinion israéliens consiste à savoir ce
qui ne va pas dans les relations publi-
ques du pays. Ils s’interrogent sur l’em-
ballage défectueux, mais si peu sur le
contenu. Les mêmes qui réclament aux
journalistes une impossible « objecti-
vité » sur Israël sont généralement les
plus intolérants. Ils épilent la réalité de
près, sans contrastes ni relief. D’autant
que cette sensibilité est instrumentali-
sée. La droite nationaliste a imposé une
équivalence affligeante : mettre en
cause l’occupation en Cisjordanie ou
bien les assauts qu’elle mène contre
l’Etat de droit reviendrait à se position-
ner contre Israël. A lui nier toute légiti-
mité. Piège absolu.
Tel est l’étrange écosystème dans le-
quel doivent se mouvoir les corres-
pondants en Israël. Lorsqu’on a la
chance de représenter Le Monde , il
faut accepter le revers de ce privilège :
les injures, la diffamation. « Islamo-
gauchiste »? Merci, déjà servi. « Antisé-
mite »? J’ai cessé de compter. De la
France à la Pologne, en passant par un
cimetière sur la côte israélienne, au
nord de Herzliya, toutes les branches
de ma famille sont secouées de rire. Le
rire et le mépris sont les seuls antido-
tes contre ces colonnes de fourmis
haineuses qui remontent le fil Twitter.
Certains journalistes aiment fer-
railler et se justifier face à des détrac-
teurs le plus souvent anonymes au sein
de l’extrême droite juive francophone.

Comme cette consœur, ensevelie sous
les insultes, en avril, pour avoir posté
une photo ironique d’un magasin à Tel-
Aviv avec des rayons couverts, dans le
respect strict de la célébration de Pes-
sah, sans produits à base de levain. Il n’y
a pas de mode d’emploi idéal. Dès mon
arrivée en septembre 2014, j’ai refusé
d’engager le moindre dialogue sur les
réseaux sociaux, en dehors de quel-
ques connaissances identifiées.
En revanche, j’ai participé avec plaisir
à des rencontres avec des étudiants, ou
bien avec les cadets de la diplomatie is-
raélienne. Leurs interrogations por-
taient sur le choix des sujets. Elles té-
moignaient d’une incompréhension :
pourquoi la presse étrangère accorde-t-
elle tant d’importance au conflit israé-
lo-palestinien? Question pertinente. La
réponse n’est pas quantifiable en victi-
mes. Ce qui nous paraît à raison central
pour l’avenir d’Israël est périphérique,
voire ignoré, par la plupart des citoyens
du pays. La raison brûle, et ils regardent
ailleurs. L’occupation – ce régime enra-
ciné de surveillance et de discrimina-
tion d’un autre peuple, les Palesti-
niens – se transforme en annexion, de
facto et même de jure.
Dans la vie réelle, qui ne se compte
pas en signes, je n’ai eu qu’un épisode
conflictuel avec des juifs français.
C’était en juin 2016, lors d’un reportage
dans la colonie de Kiryat Arba, en face
d’Hébron, la ville la plus névrosée des
territoires occupés. Une adolescente de
13 ans venait d’être tuée en plein som-
meil par un Palestinien. J’ai rendu vi-
site à la famille de la victime. Quelques
heures après avoir perdu sa fille, la
mère tenait un discours politique en-
flammé, en jurant que cette terre ap-
partenait aux juifs pour l’éternité. Ses
propos tendaient un miroir à ceux
marmonnés si souvent sous les tentes
de deuil palestiniennes, où des parents
se réjouissent du sacrifice de leur
« martyr » d’enfant. Ces filets de mots
serrés servent à contenir le chagrin.
S’ils se trouent, alors l’absurdité de ces
pertes humaines devient patente. Ce
jour-là, à Kiryat Arba, j’ai croisé trois co-
lons français. L’un d’eux avait une
arme à la ceinture, en évidence. Es-
sayant d’engager la conversation, j’ai
été invité à décliner mon identité. Ils
ont explosé, m’agonisant d’injures et
de menaces.
Etre correspondant en Israël consiste
d’abord à réussir les articles qu’on
n’écrit pas. Le silence est un choix fort
quand on est confronté à des vagues

d’intoxication, de relations publiques,
d’excitations médiatiques éphémères.
Le pluralisme de la presse est grand
dans le pays, mais la censure militaire
demeure une curiosité irritante. Elle
transforme certains textes en fromage
à trous. En principe, tous les articles
prétendant révéler des informations
sur la sécurité nationale ou les relations
extérieures d’Israël doivent être sou-
mis à un comité militaire. Comme l’a
précisé le site +972 Magazine, ce comité
a empêché la publication de 363 textes
en 2018, et en a modifié plus de 2 700.
Une fois, en cinq ans, par curiosité, j’ai
soumis quelques paragraphes à ce co-
mité. L’interlocutrice de l’armée, sur-
prise, donna le feu vert. J’en fus presque
vexé. En revanche, l’armée veille au
succès de ses opérations de com. Elle
houspille les correspondants qui ne
masquent pas assez une source mili-
taire, quand elle est totalement « off ».
Ou bien elle interroge le journaliste
étranger sur l’absence de suivi, concer-
nant tel ou tel sujet du moment.

LE RÔLE IMPORTANT DES « FIXEURS »
Le travail du correspondant du Monde
relève de l’artisanat solitaire. Il faut ici
mentionner l’importance des « fixeurs ».
Ce mot désigne une personne, rému-
nérée à la journée, qui sert à la fois de
traducteur et d’organisateur de ren-
dez-vous, lors des reportages. J’ai eu
l’immense plaisir de bénéficier de
l’aide de deux fixeurs remarquables,
devenus des proches : l’une pour la
Cisjordanie, Suheir Hashimeh, et
l’autre à Gaza, Hassan Jaber. Ce der-
nier, par son expérience, ses contacts,
son goût des autres, a joué un rôle dé-
terminant lors de tous les sujets réali-
sés dans le territoire sous blocus, con-
trôlé par le Hamas. Côté israélien, la
pratique répandue de l’anglais m’a
permis de travailler seul, à quelques
exceptions (les sujets sur les ultraor-
thodoxes par exemple).
Se balader en Israël et dans les terri-
toires palestiniens occupés fut un dé-

lice de reporter. Il existe de part et
d’autre une disponibilité au récit, dont
il faut savoir se méfier lorsqu’elle pro-
duit des discours automatiques. L’épui-
sement politique du langage d’Oslo


  • du nom des accords de paix de 1993 –
    a aussi pour corollaire l’incapacité à
    penser l’Autre, à admettre sa position, à
    lui restituer son humanité. On porte
    ses racines comme la parure d’un roi, et
    on jette celles de l’Autre dans le brasier,
    puisqu’on leur nie toute valeur ou anté-
    riorité. On s’enferme dans une victimo-
    logie identitaire, sans admettre la peine
    de l’autre partie. « Ça commence par
    écouter du rap, et ça finit par faire le dji-
    had en Syrie »
    , m’avait dit une voisine,
    arrivée de France, au sujet des « Ara-
    bes »
    , cette grande abstraction dans la-
    quelle est noyé le Palestinien.
    Entre le déjeuner et le dîner, vous
    pouvez traverser Israël, de la frontière
    libanaise jusqu’à Eilat, à la pointe sud.
    Mais le changement le plus brutal con-
    siste à passer le terminal d’Erez, entre
    Israël et la bande de Gaza. Là, les
    odeurs âpres vous saisissent à la gorge.
    L’air et l’eau, le sol et le sang sont pol-
    lués, et on ne parle pas des idées noi-
    res. Depuis douze ans est menée une
    expérience cruelle. On y teste la rési-
    lience de 2 millions d’hommes-rats
    qui deviennent fous, d’enfermement
    et de pauvreté, de privation de rêve
    aussi. Le mal infligé à cette jeunesse ne
    sera réparé, hélas, par aucun plan in-
    ternational. De cette punition collec-
    tive, les Israéliens ne mesurent pas
    l’ampleur. Et pour cause.
    Gaza est devenu une série d’épou-
    vante que les Israéliens sont forcés de
    regarder de temps à autre lorsque les
    factions palestiniennes tirent des ro-
    quettes. Mais ils comprennent peu ce
    qui s’y passe. Le seul prisme sécuritaire
    n’aide pas. Le Hamas – sa culture de la
    lutte armée, son langage révolution-
    naire rouillé comme une épave au fond
    de l’océan – représente un ennemi à la
    fois inquiétant et idéal. Il permet de ne
    pas s’interroger sur soi-même. De toute
    façon, Israël n’est plus ce qu’il était,
    aurais-je dû dire au déménageur, à
    moins qu’en réalité, il n’ait jamais été
    celui dont rêvait, de loin, la diaspora. Ce
    n’est pas là un jugement de valeur mais
    le début de la conversation. La pré-
    misse indispensable, aussi, à tout enga-
    gement diplomatique ou journalisti-
    que au Proche-Orient.p
    piotr smolar


Prochain article En Allemagne

YASMINE GATEAU


SE BALADER EN ISRAËL

ET DANS LES TERRITOIRES

PALESTINIENS OCCUPÉS

FUT UN DÉLICE DE REPORTER.

IL EXISTE DE PART ET D’AUTRE

UNE DISPONIBILITÉ AU RÉCIT

L’ÉTÉ DES SÉRIES
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