MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
2 |

INTERNATIONAL

MARDI 6 AOÛT 2019

Le Texas frappé par le « terrorisme intérieur »

Un homme blanc de 21 ans, dont la police soupçonne une motivation raciste, a tué vingt personnes à El Paso

REPORTAGE
el paso (texas) - envoyé spécial

O


n a eu droit à des vio-
lons tristes ; à un chant
joyeux en espagnol ; à
la chorale presbyté-
rienne a cappella, à des danses cos-
tumées mexicaines ; et avant les
prières, au défilé des prélats de
toutes les religions du Livre, une
bougie à la main. Ce fut une fête
émouvante, mais joyeuse.
C’est ainsi que la communauté
d’El Paso (Texas), ville frontière
de 680 000 habitants le long du
Rio Grande, jumelle de la mexi-
caine Ciudad Juarez, a répondu
dans la soirée du dimanche
4 août, dans un parc de la ville, à
la tuerie vraisemblablement or-
chestrée par un suprémaciste
blanc venu d’Allen, dans la ban-
lieue de Dallas. Une tuerie qui a
fait 20 morts et 26 blessés, la
veille, dans le supermarché Wal-
mart où la population, majoritai-
rement hispanique, se pressait
pour bénéficier des promotions à
l’approche de la rentrée scolaire.
Les centaines d’habitants ont
été « forts », comme le proclame le
slogan de la ville. « Cela rapproche
la communauté , se console Mi-
chael Adjemian, président de l’as-
sociation de voisinage du lieu de
la tuerie. Il fallait que ce soit quel-
qu’un de l’extérieur qui essaye de

nous diviser et de changer notre
mode de vie. Il a échoué. »
C’est effectivement le senti-
ment qu’on a en interrogeant le
responsable des musulmans
d’origine turque Bilal Acikgoz

- « El Paso est unique, nous allons
la conserver comme un symbole
de paix »
– ou l’hispanique Desiree
Rey, 25 ans : « Cela fait du bien de
voir tout le monde comme cela. Il y
a de l’amour ici. El Paso est un bel
endroit, nous ne sommes pas ra-
cistes. »
De l’unité sans nationa-
lisme, puisqu’on n’a aperçu qu’un
seul drapeau américain.


« Invasion hispanique du Texas »
Les Texans d’El Paso n’en sont pas
moins déterminés. Le matin, la
justice de l’Etat annonçait qu’elle
requérait la peine de mort contre
le suspect, Patrick Crusius, âgé de
21 ans – le Texas est en la matière
l’Etat le plus expéditif du pays –
tandis que le représentant de la
police fédérale, le FBI, annonçait
qu’il considérait le crime comme
relevant du terrorisme intérieur.
Mais la communauté semble es-
sayer d’éviter de se déchirer,
comme le reste de l’Amérique qui
attribue la tuerie à la poussée de
l’extrême droite, le laxisme per-
manent sur les armes et le terreau
raciste et incendiaire entretenu
par le locataire de la Maison Blan-
che, Donald Trump. Un président

qui a assuré, dimanche, en fin de
journée, devant une poignée de
journalistes que « la haine » n’avait
pas sa place aux Etats-Unis.
Samedi matin, le centre com-
mercial de Cielo Vista est comble.
Vers 10 h 30, un enfant accourt
pour dire qu’il y a des tirs. On ne le
croit pas. A tort, car Patrick Cru-
sius a commencé sa sinistre beso-
gne. Armé d’un fusil d’assaut, cas-
que sur les oreilles, il aurait visé
les Hispaniques en priorité. C’est
la panique, et la presse améri-
caine relate les destins tragiques,
telle cette mère décédée, qui a
sauvé son nourrisson en tombant
sur lui et en lui brisant les jambes.
A tort, parce que les tueries de
masse sont devenues aux Etats-
Unis ce que la sénatrice du Massa-
chusetts Elizabeth Warren, candi-
date à l’investiture démocrate
pour la présidentielle de 2020, ap-
pelle une « épidémie ». Les chiffres
sont accablants. La tuerie d’El Paso
était la 249e ayant touché quatre
personnes ou plus dans le pays de-
puis le début de l’année 2019, se-
lon l’ONG Gun Violence Archive.
Jusqu’à ce qu’en survienne une
250 e, dans la nuit de samedi à di-
manche dans un bar de l’Ohio : un
homme blanc a tué neuf person-
nes, dont sa propre sœur. Et pour
achever ce week-end dramatique,
sept personnes ont été blessées à
Chicago (Illinois), capitale améri-
caine des homicides.
Le cas d’El Paso est traumatisant
en raison de ses motivations. Le
tueur présumé a posté un mani-
feste juste avant de passer à l’acte –
l’affaire n’est pas confirmée offi-
ciellement mais apparaît quasi
certaine –, dans la droite ligne des
suprémacistes blancs. « L’attaque
est une réponse à l’invasion hispa-
nique du Texas. Ils en sont les insti-
gateurs, pas moi » , justifie l’auteur,
après avoir expliqué qu’il « sou-
tient le tueur de Christchurch » ,
Brenton Tarrant, qui a massacré
51 personnes dans deux mosquées
en Nouvelle-Zélande le 15 mars. Sa
haine des Hispaniques s’est forgée

après « avoir lu Le Grand Rempla-
cement » – qui semble être une ré-
férence directe au texte manifeste
de Brenton Tarrant.
Cette théorie dénonce la préten-
due substitution d’une popula-
tion à une autre. Il déplore que les
Hispaniques prennent les em-
plois qualifiés car ils progressent
dans l’échelle sociale, rejette le
métissage et regrette que les Etats-
Unis ne puissent se transformer
en confédération, avec un Etat par
race. Il estime aussi que les Hispa-
niques vont faire basculer définiti-
vement le Texas dans le camp dé-
mocrate, et par là, leur faire rem-
porter toutes les élections prési-
dentielles.
« Ma mort est inévitable » , écrit le
tireur qui prévoyait d’être tué par
la police et excluait de se rendre,
pour éviter d’être « méprisé par sa
famille » , sachant qu’il écopera
« de la peine de mort quoi qu’il ar-
rive ». C’est pourtant ce qu’il a fait,
sans opposer de résistance.

Complotisme
Près du Walmart, encore bouclé
par la police dimanche après-
midi, des habitants ont apporté
des fleurs, alors que le thermomè-
tre a franchi les 37 °C. « J’aimerais
vraiment savoir pourquoi il a
choisi El Paso » , s’interroge Aida
Caprio, 53 ans. « C’est quand même
à mille kilomètres de Dallas » , ren-
chérit son mari mécanicien, Leo-
nardo, 65 ans.
On ne sait pas si le tueur est
venu en voiture, ni comment il a
acheté son arme. Mais le choix de
sa cible est vite trouvé par l’enfant
du pays, Beto O’Rourke, préten-
dant à l’investiture démocrate,
rentré précipitamment samedi
dans sa ville natale, alors qu’il
planchait à Las Vegas devant un
syndicat avec les autres candidats.
« Nous devons reconnaître la
haine, le racisme ouvert que nous
voyons. Nous le voyons de la part
de notre commandant en chef [Do-
nald Trump]. Il ne fait pas que le to-
lérer, il l’encourage », a-t-il accusé.

Le même reproche, attiser la
haine, avait été fait à Donald
Trump après la tuerie dans une
synagogue de Pittsburgh à
l’automne 2018 (11 morts), même
si nul n’a accusé le président
d’antisémitisme. Depuis deux
ans, le locataire de la Maison
Blanche a fait d’El Paso et de la
frontière entre le Texas et le Rio
Grande le symbole de sa politi-
que anti-migratoire, avec ce mur
qu’il voudrait étendre et les im-
migrés illégaux séparés de leurs
enfants. Le républicain y avait
tenu meeting en février et en
mai. Et lors d’une réunion électo-
rale en Floride, il avait esquissé
un sourire lorsqu’un de ses sup-
porteurs déchaînés avait suggéré
de renvoyer les migrants en leur
tirant dessus.
Certains habitants tombent
dans le complotisme, tel Felipe
Avila, particulièrement choqué,
qui se demande si l’attentat n’a
pas été orchestré en sous-main.
« Ils veulent inspirer la peur, que les
gens de races différentes ne se par-
lent plus », explique ce Latino qui
« votera Trump s’il se représente,
car si cela tourne à la dictature, je
serai sur la bonne liste ».
Les autres personnes d’El Paso
rencontrées étaient plus sereines.
Il n’empêche, la politique migra-
toire de Trump est en ligne de
mire. « Il y a d’autres manières
d’aider les gens à venir légalement,
et sans être aussi clivant. La plu-
part des gens qui viennent ne sont
pas des criminels » , accuse un père
de famille venu déposer des

A El Paso (Texas), le 3 août, après une tuerie ayant fait vingt morts. JOHN LOCHER/AP


« Nous devons
reconnaître
la haine, le racisme
ouvert de la part
de Donald Trump »
BETO O’ROURKE
prétendant à l’investiture
démocrate

fleurs, employé dans un casino,
Ernesto Herrera. Quant aux rai-
sons de sécurité invoquées par
M. Trump, elles ne persuadent
personne, pas même le policier
en faction, M. De Leon. « El Paso
est une très bonne ville. C’est la pre-
mière ou deuxième ville améri-
caine la plus sûre » , assure-t-il.
Reste l’affaire des armes, alors
qu’on ne savait pas dimanche com-
ment le tueur s’était procuré son
fusil d’assaut. Tous les candidats
démocrates y sont allés de leur ap-
pel à un contrôle renforcé, mais
sans le dire vraiment, en raison du
sacro-saint deuxième amende-
ment de la Constitution qui sacra-
lise le droit de porter des armes.
L’affaire est inextricable, la tue-
rie du lycée de Parkland en Flo-
ride, le 14 février 2018 (17 morts)
n’a pas suffi à durcir la législation
fédérale. Le Sénat, dirigé par l’élu
du Kentucky Mitch McConnell,
n’a pas voulu. Ainsi, lorsque le sé-
nateur républicain s’est dit « horri-
fié par la violence insensée d’El
Paso » , il a eu droit à une réplique
cinglante sur Twitter de l’acteur-
réalisateur Ken Olin : « Vous n’êtes
pas réellement horrifié, Mitch, si-
non vous mettriez à l’ordre du jour
du Sénat les propositions qui ont
été adoptées par la Chambre des
représentants. »
A El Paso, on est sous le choc de
la tuerie. « On en voit aux informa-
tions, mais on n’est jamais préparé
quand cela arrive chez vous » , con-
fie le jeune assistant médical,
Mike Martinez. Mais on reste
texan. Et les armes n’étaient pas
fondamentalement mises en
cause, au lendemain de la tragé-
die. Certains sont même en passe
de changer d’avis, tel Ernesto Her-
rera : « J’ai un permis de port
d’arme, mais je n’en avais pas
acheté car c’était sûr à El Paso.
Mais après ce qui s’est passé, je vais
probablement en acheter une. Pas
que j’en aie besoin, mais pour me
sentir en sécurité, pour sentir que
ma famille est en sécurité. » p
arnaud leparmentier

251
fusillades aux Etats-Unis depuis le 1er janvier
Selon l’ONG Gun Violence Archive, depuis le 1er janvier, les Etats-
Unis ont connu 251 fusillades ayant fait au moins quatre victimes,
blessées ou tuées. Au matin du samedi 3 août, vingt personnes ont
été tuées, à El Paso, ville à majorité hispanique, et, moins de treize
heures plus tard, neuf autres dans un quartier animé de Dayton
(Ohio), dans le nord-est du pays. Les autorités locales ont annoncé
qu’elles allaient requérir la peine de mort contre le tireur du Texas,
un homme blanc âgé de 21 ans, dont la police soupçonne une moti-
vation raciste. L’affaire est traitée comme un cas de « terrorisme inté-
rieur », a annoncé la justice fédérale.

A Dayton (Ohio), le 4 août, devant le bar où un homme a tué neuf personnes. JOHN MINCHILLO/AP


Devant le supermarché où s’est déroulée la fusillade, à El Paso, le 3 août. MARK LAMBIE/AP « El Paso est une famille, nous restons unis », peut-on lire, le 4 août. ANDRES LEIGHTON/AP

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