MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1

20 | MARDI 6 AOÛT 2019


« C’est vraiment surréaliste d’avoir géré
ce concept a minima. Le metteur en
scène est un vrai autiste, un peu schizo.
Faire mourir le héros derechef au premier
acte! Impossible de valider ce choix. »

Ces phrases, cher lecteur, sont un
concentré de perles, ou plutôt de mots
qui ne sont pas à leur place. On peut
les classer en fonction des mécanismes
qu’ils révèlent.
Le premier de ces mécanismes est
l’importation. Par exemple d’un champ
technique à un autre, ce qui est normal
dans un monde qui se technicise de
plus en plus : on « gère » ses craintes,
on « valide » son choix, on « déplace
son curseur »... L’emploi de « surréa-
liste » relève d’un autre type d’importa-
tion, du terrain de l’art à celui de la vie
quotidienne. La plupart des utilisateurs
du mot n’ont plus à l’esprit qu’il s’agit
d’un « automatisme psychique pur par
lequel on se propose d’exprimer, soit
verbalement, soit par écrit, soit de toute
autre manière, le fonctionnement réel de
la pensée »
(André Breton, Manifeste du
surréalisme
, 1924). Ils veulent simple-
ment dire : « étrange », « stupéfiant ».
L’adjectif « romantique » a connu en
son temps un sort comparable.
Ces importations conduisent
fréquemment à des hyperboles. C’est le
cas quand il s’agit de vocabulaire
psychiatrique. Ainsi traite-t-on facile-
ment l’introverti d’« autiste » et le
capricieux de « schizo ». Du reste, l’usage
de la langue a tendance à aller vers l’exa-
gération. Le mot employé subit un
phénomène d’usure et son sens s’en
trouve affaibli. Peut-être l’emploi de
l’adjectif « terrible » au sens que nous lui
donnons aujourd’hui (« ce vin n’est pas
terrible «) a-t-il été perçu comme une
faute à l’époque où il signifiait encore
« qui répand la terreur » ( « La mer la plus
terrible et la plus orageuse/Est plus sûre
pour nous que cette cour trompeuse »
,
Racine, Esther ).


A minima, vers un maximum
D’autres glissements de sens se font
simplement par confusion : ainsi
une « solution de continuité » n’est pas
un moyen d’aller plus loin, mais une
rupture. Il ne faut pas penser ici à la
solution du problème, mais à la dissolu-
tion du sucre dans le thé. La locution
a minima est entrée dans le langage
et dans nos pages avec son contresens,
mais a minima ne signifie pas « au mini-
mum », « c’est l’abréviation de l’expres-
sion judiciaire
a minima poena ad
maxima , que l’institution utilise pour in-
terjeter en faveur d’une peine supérieure
à celle qui a été prononcée.
Donc l’expression
a minima signifie
qu’on va vers un maximum »
(Courrier
des lecteurs, octobre 2018).
Les sonorités proches favorisent ces
confusions. Surtout quand le sens s’y
prête : une image parasite s’impose par
le biais du son. La faute, courante, qui
consiste à employer « derechef » dans
le sens d’« immédiatement » ne nous
viendrait-elle pas de quelque réminis-
cence scolaire ( caput , « tête » en latin,
d’où couvre-chef) qui nous ferait foncer
chef baissé plutôt que refaire?
Ces erreurs un peu cocasses et ces éty-
mologies fantaisistes ont beau provo-
quer l’ire de la correctrice, elles révèlent
parfois, dans l’esprit du temps, un sens
poétique inconscient, mais indéniable.
Rendons-lui donc hommage !p
marion hérold


Prochain article Les phrases qui boitent


LA LANGUE PREND L’AIR


UN MOT


POUR UN AUTRE


La « propagande douce » du Roi-Soleil

LE MOBILIER DU POUVOIR 1 | 6 La Manufacture des Gobelins tisse, dans la seconde

moitié du XVII
e
siècle, une imposante tapisserie qui consacre la suprématie

française, inspirée par Louis XIV, dans le domaine des arts et du luxe

P

as de souverain de France
triomphant sur le champ de
bataille, d’édifiante scène de
cour, de pieuse représen-
tation biblique ou d’allégorie mytho-
logique. Sobrement intitulée Le Roy
Louis XIV visitant les manufactures
des Gobelins , la tapisserie montre un
spectacle assez inhabituel pour l’épo-
que. Une ruche bourdonnante où
s’activent chefs d’atelier, orfèvres, ar-
tisans et simples manœuvres venus
présenter au roi les plus belles réa-
lisations des ateliers de la manufac-
ture parisienne.
Ce tissage imposant (celui conservé
au Mobilier national mesure 7 mètres
sur 5,10 mètres) tourne le dos aux
figures classiques pour illustrer et
consacrer la suprématie française –
forcément inspirée par le roi – dans le
domaine des arts et du luxe. La mise
en scène de ce que l’on pourrait appe-
ler le soft power français de la seconde
moitié du XVIIe siècle.
« Fruit d’un travail de six ans, de 1673
à 1680, cette tapisserie apparaît com-
me la première expression de l’indus-
trie du luxe , comme élément de repré-
sentation du pouvoir », souligne
Hervé Lemoine, directeur du Mobi-
lier national. Ce tissage en haute lisse
(laine, soie et fils d’or) retrace la visite
effectuée le 15 octobre 1667 par Louis
XIV à la Manufacture des Gobelins,
située non loin de la Bièvre, qui cou-
lait à ciel ouvert, à proximité de l’ac-
tuelle place d’Italie, dans le 13e arron-
dissement de Paris. Alors âgé de
29 ans, le souverain, qui sort d’une
campagne victorieuse contre les Es-
pagnols, veut installer sa puissance
bien au-delà du royaume et des si-
gnes traditionnels du pouvoir.
La tapisserie, qui s’intègre dans une
série de quatorze pièces intitulées
L’Histoire du Roy , rassemble, dans un
désordre savamment organisé, une
série de petites scènes qui composent
un véritable catalogue du savoir-faire
de la Manufacture des Gobelins. L’ins-
titution, nouvellement constituée
afin de prendre le relais de la Manu-
facture des meubles de la couronne,
est dirigée par Charles Le Brun, pre-
mier peintre du roi.
L’œuvre pose le souverain comme
un ami des arts et du luxe à la fran-
çaise mais lui associe, dans une sorte
de générique, les principaux stratèges
du vaste mécénat d’Etat dont les Go-
belins sont le « bras armé ». Dominant

la scène censée se dérouler dans la
grande cour pavée, Louis XIV, en haut
à gauche, est le seul à porter un cha-
peau. Vêtu de rouge, il est entouré, à sa
droite, de Colbert (de profil) et de
Gédéon Berbier du Mets, l’intendant-
général du Mobilier de la couronne
qui tient son chapeau à la main. A sa
gauche se tiennent Monsieur, frère du
roi (Philippe, duc d’Orléans), et Le
Brun, à côté d’un énorme vase. Au-
dessus du groupe, on devine le châ-
teau de Fontainebleau et, à l’autre ex-
trémité de la tapisserie, celui de Ver-
sailles dont la construction ne fait
alors que débuter.

Ambitions artistiques
Les Gobelins manient le faste et le
luxe avec une vocation généraliste.
Sont tissés avec le plus grand soin des
tableaux, des tapis, des tapisseries.
Des tables, des buffets, des vases sont
fabriqués. Il ne s’agit pas seulement
de faire étalage de richesses. Si l’im-
pulsion politique vient de Colbert, qui
dirige la royale visite, Le Brun se pose
comme l’interprète des ambitions ar-
tistiques du roi. C’est lui qui a réalisé
des dessins préparatoires et l’im-
mense tableau qui surplombe la
scène – Le Passage du Granique , une
victoire d’Alexandre le Grand contre
les Perses – s’inspire de l’un de ses tra-
vaux. D’abord tenté par un sujet allé-
gorique, il a, sous l’influence de la Pe-
tite Académie (association qui re-
groupe des écrivains chargés de défi-
nir les projets décoratifs de la maison
royale), accepté d’opter pour des thé-
matiques davantage ancrées dans
leur temps. Même s’il n’a pas été à
l’origine du projet, il en apparaît
comme la figure de proue.
Aux pieds des illustres visiteurs s’ac-
tive une armée de professionnels re-
connus et d’anonymes exerçant des
fonctions plus humbles. Les chefs
d’atelier et les artistes en vogue, recon-
naissables à leur jabot, donnent des
ordres ou surveillent les opérations,
alors que les artisans, apprentis et ma-
nutentionnaires, en bras de chemise,
soulèvent ou déplacent les lourdes et
précieuses créations sur lesquelles ils
ont œuvré. Tous sont réunis pour ser-
vir ce monarque jeune et moderne.
L’autorité de Louis XIV passe par l’ab-
solutisme royal, mais aussi par la valo-
risation de ces produits d’exception
que le souverain n’hésite pas à offrir à
ses visiteurs de marque.

Certaines des créations visibles sur la
tapisserie (dont deux sont aujourd’hui
conservées au Mobilier national) ne
furent pas présentées au roi le 15 octo-
bre 1667, car réalisées dans les années
postérieures. C’est le cas, notamment,
du grand guéridon en argent visible
dans la partie basse. D’autres, comme
les pièces d’argent massif (le grand
vase, dont les anses représentent des
dragons, que l’on voit porté par l’orfè-
vre Claude de Villers et son fils sur la
droite de la tapisserie), furent fondues
en 1689 afin de payer la solde des trou-
pes. Pour autant, la totalité de l’inven-
taire présenté à Sa Majesté correspond
à des objets qui furent effectivement
produits et recensés par la manufac-
ture et le Mobilier de la couronne.

Un rayonnement international
Non seulement Colbert, Le Brun et
Berbier du Mets sont aux premières
loges, mais des chefs de service de la
manufacture sont aussi présents. Pas
question pour autant de jouer trop
« corporate », dirait-on aujourd’hui.
Parmi les artisans recrutés au ser-
vice de la cause royale sont aussi re-
présentés, à dessein, de talentueux
contributeurs n’appartenant pas aux
Gobelins mais ayant en commun
d’être appréciés de Le Brun. L’ébéniste
Pierre Gole, que l’on aperçoit au cen-
tre de la scène, devant une table de
marqueterie, ou Domenico Cucci,
spécialiste des cabinets de pierre
dure, grands meubles en forme d’arc
de triomphe, que l’on voit guider le
mouvement d’un ouvrier grimpé le
long de colonnes torses. Ces deux
spécialistes émérites des métiers
d’art sont respectivement d’origine
hollandaise et italienne, ce qui contri-
bue à mettre en exergue le rayonne-

ment international des Gobelins, ca-
pables d’attirer les meilleurs d’où
qu’ils viennent.
Cet élément central de la « propa-
gande douce » du Roi-Soleil – qui, pour
une fois modeste, a relégué sa devise
Nec pluribus impar (« Au-dessus de
tous ») dans les bordures de la tapisse-
rie – va bénéficier d’une mise en scène
au long cours. Sept exemplaires de la fa-
meuse visite aux Gobelins seront tis-
sés. Lorsque, à partir de 1680, le dé-
ploiement de tapisseries en intérieur
semble passé de mode, on la ressort
lors des processions et des grandes fê-
tes royales. Chroniqueur officiel,
Charles Robinet lui consacre un
poème : « Et tout cela servoit de mar-
que/De la grandeur de ce monarque/
Qui peut faire de si grands frais/En
guerre comme en pleine paix/Ce qu’il
faut que monsieur l’Ibère/Sérieusement
considère. » En 1673, la toute jeune re-
vue Le Mercure galant publie une fic-
tion dans laquelle un groupe de Pari-
siens rencontrent, dans une taverne,
un Italien et un Allemand qui s’éton-
nent que l’excellence des Gobelins soit
plus célébrée dans leur pays qu’à Paris.
« Louis XIV, dont l’obsession était de
bâtir des châteaux, ne ressentait pas
une passion particulière pour les créa-
tions des Gobelins, et pas davantage
pour les questions économiques qui y
étaient liées, mais il s’est laissé convain-
cre par Colbert. On peut dire qu’il était
sensible à l’enjeu », estime Hervé
Lemoine. Si cette politique fondée sur
l’attractivité de produits élitistes a con-
tribué à la naissance d’une industrie
française du luxe pérenne, elle semble
aussi avoir exercé un impact immé-
diat. Le directeur du Mobilier national
raconte que l’on a retrouvé des corres-
pondances de représentants étrangers
se plaignant que leurs palais soient en-
vahis par les créations françaises, en
particulier les meubles.
Impressionné, le tsar Pierre Le
Grand instituera une manufacture à
Saint-Pétersbourg sur le modèle des
Gobelins, et débauchera des artistes
français afin de représenter ses batail-
les. Les Anglais, eux aussi, sauront ren-
dre hommage au « made in France ». Ils
feront exécuter sur ce modèle plu-
sieurs grandes tapisseries retraçant...
les défaites de Louis XIV.p
jean-michel normand

Prochain article In bed with
Marie-Antoinette

La tapisserie
intitulée « Le
Roy Louis XIV
visitant les
manufactures
des Gobelins »,
retrace
la visite
du monarque,
le 15 octobre
1667.
ISABELLE BIDEAU/
MANUFACTURE
DES GOBELINS

IMPRESSIONNÉ,

LE TSAR PIERRE LE GRAND

INSTITUERA

UNE MANUFACTURE

À SAINT-PÉTERSBOURG

SUR LE MODÈLE

DES GOBELINS

ET DÉBAUCHERA DES

ARTISTES FRANÇAIS

L’ÉTÉ DES SÉRIES
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