MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
8 |

ÉCONOMIE & ENTREPRISE

MARDI 6 AOÛT 2019

Les vacanciers français

préfèrent la France

La baisse du nombre de touristes étrangers a été

compensée par les clients locaux, plus nombreux

et plus dépensiers que les années précédentes

L


es pieds dans l’eau (fraîche) ou la
tête dans les nuages : les « juillettis-
tes » ont usé de circonspection
pour choisir leur région de villé-
giature. Du coup, certains professionnels
du tourisme sont ravis, d’autres moins.
« Le mois de juillet n’a pas été exceptionnel
mais la hausse des nuitées atteint 3 % par
rapport à juillet 2018, qui avait été médiocre.
Les partants ont cherché la fraîcheur sur la
Manche, la façade Atlantique, en montagne
ou dans les zones de lac. En revanche, des
destinations phares comme l’Ardèche, la
Dordogne, la Corse ou la Côte d’Azur ont
souffert » , souligne Didier Arino, directeur
général du cabinet de conseil Protourisme.
Selon ses estimations au 1er août, la Médi-
terranée subit ainsi une baisse de 2 % à 8 %
des nuitées suivant les territoires, alors que
la façade Atlantique et la montagne bénéfi-
cient d’une hausse de 3 % à 6 %. « La canicule
a eu un impact négatif pour les campings si-
tués dans la moitié sud de la France » , con-
firme Nicolas Dayot, président de la Fédéra-
tion nationale de l’hôtellerie de plein air,
dans un communiqué diffusé le 31 juillet.
Cela n’empêche pas certains opérateurs
nationaux d’avoir le sourire. « Nous avons

enregistré une belle progression de notre ac-
tivité en juillet par rapport à 2018, aussi bien
pour les emplacements nus que pour les lo-
cations de mobil-homes et chalets. Avec la
canicule, toute la côte ouest a connu un vif
succès, la Bretagne en tête » , avance Linda
Aubert, directrice marketing et commerce
de Flower Campings, premier réseau fran-
çais avec 131 campings : « En août, les réser-
vations laissent présager une fréquentation
également en hausse par rapport au même
mois de l’année dernière. »
Le 12 juillet, Atout France avait pronosti-
qué pour la saison estivale, qui court
d’avril à septembre, « un niveau de fré-
quentation relativement équivalent à celui
de l’an passé ». « Pour le mois de juillet 2019,
un tiers des destinations interrogées pré-
voient une augmentation de fréquenta-
tion, et 60 % une stabilité » , indiquait l’or-
ganisme chargé de la promotion de la des-
tination France, « concernant le mois
d’août, 80 % des destinations estiment que
la fréquentation devrait être équivalente à
celle d’août 2018 ».

MOINS DE BRITANNIQUES
Un soulagement après un début d’année
décevant. Entre décembre 2018 et
mars 2019, la fréquentation des héberge-
ments collectifs touristiques, mesurée en
nombre de nuitées, a baissé de 2,1 % en
France métropolitaine par rapport à l’hi-
ver précédent, selon l’Insee. Un recul tiré
par la méfiance des clientèles étrangères
(– 3,9 %). « La mobilisation des “gilets jau-
nes” a pénalisé l’activité hôtelière sur les
deux derniers mois de 2018 et les quatre pre-
miers de 2019 , explique Philippe Gauguier,
associé du cabinet de conseil In Extenso
tourisme culture et hôtellerie, mais rien de
catastrophique. Ce mauvais démar-
rage peut tout à fait être rattrapé d’ici la fin
de l’année. »
Déjà, le mois de juin a été excellent. Les
316 000 visiteurs du Salon international de
l’aéronautique et de l’espace, qui s’est tenu
au Bourget entre le 17 et le 23 juin, ont fait le
bonheur de l’Île-de-France. Quant à la
Coupe du monde de football féminin (du
7 juin au 7 juillet), elle a permis aux hôtels
du Havre, de Montpellier ou de Lyon
d’accueillir des supporters venus des Etats-
Unis ou des Pays-Bas.
Ce sera difficile, malgré tout, pour la
France, première destination touristique au

monde, de battre son record de 89,3 mil-
lions de visiteurs étrangers attirés en 2018,
avec 55,5 milliards d’euros de recettes à la
clé. Premier pourvoyeur de hordes en dou-
doune ou maillot de bain vers l’Hexagone,
le Royaume-Uni n’a, en effet, pas déversé ses
cohortes habituelles.
Au printemps, déjà, selon Atout France, les
Britanniques avaient été détrônés par les
Belges. « Cela confirme les craintes de dimi-
nution de la fréquentation britannique liée
aux conséquences du Brexit » , s’inquiète l’or-
ganisme, notant que deux destinations tri-
colores sur trois étaient concernées. « Cet
été, la baisse de fréquentation de la clientèle
britannique sur nos sites est frappante. Ces
habitués ont préféré rejoindre les pays du
pourtour méditerranéen, moins chers pour
eux compte tenu de la forte dévaluation de la
livre , souligne Mme Aubert. Pour nous heu-
reusement, cette perte a été compensée par
l’afflux des touristes français. »
Bonne nouvelle, les hôtes locaux s’avè-
rent plus nombreux et plus dépensiers que
les millésimes précédents. « Ce que les Fran-
çais ont gagné en pouvoir d’achat cette an-
née avec les mesures Macron, ils l’ont d’abord

épargné et ils ont prévu d’en profiter pour les
grandes vacances » , avance M. Arino. Selon
les estimations de Protourisme, 31,5 mil-
lions de Français devraient partir cet été,
« soit 1,3 million de plus qu’en 2018 avec un
budget moyen pour une famille de quatre
personnes qui s’élève à 1 787 euros pour un
hébergement payant en France » , en hausse
de près de 7 %. « La clientèle française a été au
rendez-vous dès les premières réservations
en janvier. Nous avons fait peu de promo-
tions, car les objectifs ont été atteints rapide-
ment. Cela n’a pas empêché notre centrale de
réservation d’être prise d’assaut fin juillet
pour préparer les départs en août » , relate
Alain Peckeu, le patron de Cévéo, qui gère
dix villages vacances et campings. Pour cet
opérateur, « mai, juin et juillet ont été au-des-
sus des objectifs, avec même une croissance
proche de 10 % dans le domaine du lac Cham-
bon en Auvergne. Août devrait confirmer
cette tendance. Il reste toujours une interro-
gation sur la dernière semaine de ce mois,
mais elle devrait être bien remplie grâce à des
courts séjours ».
Les professionnels insistent : les Fran-
çais veulent des vacances plus qualitati-

Les citadins se pressent dans les exploitations agricoles

Seuls 10 % des gîtes ruraux sont agricoles et les clients qui les fréquentent sont avides d’explications et de respect de l’environnement

P

asser une nuit à l’alpage
dans le massif des Aravis,
en Haute-Savoie, au pied
du mont Charvin. Une expé-
rience goûtée par de nombreux
touristes prêts à affronter la demi-
heure de marche pour arriver au
refuge de l’Aulp de Marlens. Pro-
priété de la commune, ce chalet
abritant dortoirs et espace de res-
tauration, est géré par les agri-
culteurs de la ferme du Vent des
cimes, producteurs de reblochon
fermier AOP, de chevrotin AOP et
de tomme de Savoie.
L’Aulp de Marlens est une des
adresses estampillées « Bienve-
nue à la ferme ». Un réseau qui ré-
pertorie aujourd’hui plus de
600 gîtes ruraux, près de
400 lieux avec chambres d’hôte,
mais aussi environ 300 campings,
sans oublier les magasins de pro-
ducteurs.
Un maillage du territoire rural
très prisé des vacanciers. « Tous
les week-ends, nous refusons du

monde » , témoigne Christian Pé-
lissier, propriétaire de la Ferme
d’Orsonville, à Villiers-en-Bière,
en Seine-et-Marne. Cette impo-
sante construction briarde est, il
est vrai, idéalement située, entre
Barbizon et Fontainebleau.
La Ferme d’Orsonville bat égale-
ment pavillon Gîtes de France. La
première marque de tourisme ru-
ral sur le territoire commercialise
sous sa bannière 75 000 héberge-
ments pour un chiffre d’affaires
de 476 millions d’euros en 2018.
« La marque a 65 ans, elle a été
créée près de Gréoux-les-Bains,
dans les Alpes-de-Haute-Provence,
par des agriculteurs, avec l’appui
d’un sénateur » , raconte Sylvie Pel-
legrin, présidente de la Fédération
nationale des gîtes de France et vi-
gneronne dans les Bouches-du-
Rhône.
« L’idée était d’empêcher la déser-
tification des campagnes, d’appor-
ter un complément de revenu et de
sauver le patrimoine. Au départ,

c’étaient 100 % d’agriculteurs,
aujourd’hui ils ne représentent
plus que 10 % des offres d’héberge-
ment » , ajoute-t-elle. Une illustra-
tion de la réduction drastique du
nombre d’exploitations agricoles
en France. Mais les objectifs des
agriculteurs qui investissent dans
les gîtes et les chambres d’hôte
restent identiques.
« Ma première motivation était
de pouvoir entretenir le patri-
moine bâti, ma ferme date de

1690. Il y a toujours un morceau de
toiture à refaire. Et, à la retraite, le
gîte fera un complément de re-
venu »
, explique Luc Thomas, qui
exploite 100 hectares de céréales
dans le Loiret et s’apprête à ouvrir
un deuxième gîte dans son corps
de ferme à Chilleurs-aux-bois.
Même raisonnement pour
Mme Pellegrin, qui a transformé,
sur sa propriété, anciennes écuries
et remises en six gîtes. « Nous
avons pu réhabiliter nos bâti-
ments, et le tourisme représente


10 % de nos revenus » , explique-t-
elle. Pour M. Pélissier, qui loue
également des espaces de récep-
tion, cette activité représente
maintenant la moitié de ses recet-
tes, autant donc que l’exploita-
tion de ses 100 hectares de céréa-
les. « J’ai préféré investir dans le bâ-
timent plutôt que d’agrandir l’ex-
ploitation » , dit-il.

Faire de la pédagogie
Les clients français et étrangers se
pressent au portillon. « La clien-
tèle est à la recherche d’expérien-
ces, que nous sommes à même de
leur donner. Pendant la moisson,
j’ai emmené dans la moissonneu-
se-batteuse des enfants qui étaient
en vacances chez nous avec leurs
grands-parents » , raconte M. Tho-
mas. « Pour les vacanciers , note
Mme Pellegrin, il y a toujours un
côté un peu mystérieux dans le vin,
être vigneron est un métier à part
et, depuis quelques années, une
qualification en œnotourisme

s’est développée. » Participation
aux vendanges, visite de caves ou
dégustation, les prestations se
sont structurées. Avec l’engoue-
ment pour les voyages à thème,
l’œnotourisme n’est plus seul à
tracer la route. L’Aulp de Marlens
est une étape sur la route des fro-
mages de Savoie et le gîte de
Chilleurs-aux-Bois sur celle des
roses.
Mais le touriste à la ferme, sou-
vent citadin, débarque avec ses
questionnements. « Les clients me
demandent pourquoi je ne suis
pas en bio » , indique M. Pélissier,
qui n’a pas franchi le cap, face aux
défis techniques et économiques.
« Certains me disent, au télé-
phone : si vous traitez vos vignes, je
ne viens pas. Ces questions, nous
ne les avions pas auparavant.
Nous devons faire de la pédagogie
et présenter notre métier. Les gens
comprennent lorsqu’ils voient no-
tre situation » , ajoute Mme Pelle-
grin. « C’est l’occasion d’expliquer

pourquoi je ne suis pas passé au
bio, le challenge technique et éco-
nomique n’est pas simple » , af-
firme M. Thomas. A l’alpage, « la
question du loup arrive très vite
dans la conversation, parfois les
gens ont une vision caricaturale
des prédateurs, mais ils acceptent
d’entendre que nous ne pouvons
pas subir le carnage des trou-
peaux » , témoigne François Tha-
buis, du Vent des cimes.
Certains citadins soucieux
d’une démarche plus engagée op-
tent pour un autre réseau, Ac-
cueil paysan. La Fédération natio-
nale Accueil paysan (FNAP) re-
groupe 900 adhérents en France
et revendique la défense d’une
agriculture paysanne et respec-
tueuse de l’environnement. A
l’image du Mas Saint-Paul, à Fon-
tvieille, dans les Bouches-du-
Rhône, où Rita et Jean-Jacques Re-
buffat produisent de l’huile
d’olive bio.p
laurence girard

Piscine marine
de Saint-Malo,
en Ille-et-Vilaine,
le 23 juillet.
VALERY HACHE/AFP

« AVEC LA CANICULE,

TOUTE LA CÔTE OUEST

A CONNU UN VIF SUCCÈS,

LA BRETAGNE EN TÊTE »
LINDA AUBERT
directrice marketing
et commerce
de Flower Campings

T O U R I S M E

LES CHIFFRES

3 %

C’est la hausse des nuitées enre-
gistrées au mois de juillet 2019
par rapport à juillet 2018.


  • 2 % À – 8 %
    C’est la baisse de fréquentation
    que subissent en 2019 les ré-
    gions méditerranéennes par rap-
    port à 2018. Celle-ci augmente,
    au même moment, de 3 % à 6 %
    sur les territoires situés sur la fa-
    çade atlantique et en montagne.


31,5 MILLIONS
C’est le nombre de Français
qui devraient partir en vacances
cet été, soit 1,3 million de plus
qu’en 2018.
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