Libération - 08.10.2019

(Axel Boer) #1

(agápê), l’amitié, le lien social (philía)... Forcé-
ment, on a plutôt coursé l’éros, au sein de ce
foisonnant étalage d’amour dans tous ses
ébats (théorie de l’attachement, définition de
l’identité de genre...), avide de comprendre
ce que la science avait à en dire. Au final, une
sorte de Fragments d’un discours scienti­-
fique (1), hommage appuyé à ce pilier que
reste Fragments d’un discours amoureux de
Roland Barthes. Alors plongeons dans le cer-
veau, les molécules, la sociologie...


Qui se ressemble...
C’est bien beau de rêver d’éros, encore faut-il
concrètement se trouver un partenaire. Les
sites et applications de rencontres ont-ils fa-
cilité l’affaire? Changé la donne? Las, même
si 16 à 18 % des 18-65 ans s’y sont déjà inscrits,
la sociologie et les travaux de Marie Berg-
ström (2), chercheuse à l’Institut national
d’études démographiques (Ined), partenaire
de l’expo, sont là pour démontrer que
l’amour n’est pas à portée de ligne... sauf
pour les personnes homosexuelles, qui uti­-
lisent princi­palement le numérique pour
trouver leurs partenaires. Ce que la cher-
cheuse explique aisément : ces plateformes
«permettent de rencontrer des célibataires
dont on connaît d’emblée l’orientation
sexuelle, mais aussi des gens hors du cercle
habituel de connaissances, et donc un plus
grand vivier potentiel de célibataires».
Et les autres? Au palmarès des meilleurs
plans, dans l’ordre : le lieu de travail, les soi-
rées entre amis, les lieux publics ou «l’espace
domestique». Chez soi ou chez les autres. Les
sites et applis censés mettre en contact des
­individus éloignés spatialement et sociale-
ment ont-ils au moins bouleversé la géogra-
phie amoureuse? Eh bien, pas vraiment. La
tendance à former des couples au sein du
même milieu social reste aussi bien ancrée
qu’avec les autres modes de rencontres. Pfff.
Dernière petite précision : on passe plus vite
à la position horizontale avec un partenaire
déniché en ligne qu’au boulot, car là, le regard
des autres freine.


Attache-moi
Comment se lier à l’âme sœur, une fois qu’on
l’a trouvée? Une chose est sûre, nous ne som-
mes pas des campagnols, mais cette bestiole
peut se vanter d’être à l’origine d’une belle dé-
couverte sur l’une des molécules clés de notre
attachement à l’autre. Les campagnols des
prairies sont monogames, avec des mâles et
des femelles qui veillent sur leurs petits. Les
campagnols des montagnes sont, eux, poly-
games et les femelles ne s’occupent de leurs
rejetons que jusqu’au sevrage. Pourquoi une
telle différence, se sont interrogés des cher-
cheurs soucieux de comprendre les mécanis-
mes biologiques de nos relations humaines?
Réponse : il se trouve que les campagnols des
prairies produisent de l’ocytocine, et leur cer-
veau présente une grande quantité de récep-
teurs à cette molécule. Après avoir augmenté
le nombre de récepteurs à l’ocytocine dans le
cerveau d’un campagnol des montagnes
mâle, les scientifiques ont placé le rongeur
avec une femelle. Puis le couple a été séparé,
le temps de coller cette femelle à une extré-
mité de la cage et une nouvelle «tentatrice»


à l’autre bout, avant de replacer le mâle au
­milieu. L’expérience a été répétée plusieurs
fois, précise bien l’exposition. Et voilà que
les campagnols des montagnes modifiés se
sont ­majoritairement blottis contre la femelle
déjà fréquentée, comme les campagnols des
prairies.
On savait depuis un bout de temps que chez
les humains, l’ocytocine est l’hormone de la
maternité par excellence. Mais à la suite de
ces travaux, les scientifiques se sont demandé
si cette molécule ne jouerait pas aussi un rôle
dans l’attachement plus globalement. Bingo :
chez l’humain, le spectre d’action de l’ocyto-
cine concerne tous les types d’amour : amitié,
amour de l’humanité et... amour passion. Et
la voilà promue par beaucoup hormone de
l’amour, du bonheur, de la confiance et du
lien conjugal et social.

Ces coquines d’ocytocine,
de dopamine...
Quels ingrédients (précisément quelles mo­-
lécules) faudrait-il mélanger pour obtenir
un infaillible philtre d’amour? La recette n’est
pas si simple, mais c’est peu dire que l’amour,

c’est aussi de la chimie. Avec des molécules
qui se libèrent, que l’on secrète, ou au
­contraire dont le taux chute. Comme l’expli-
que fort bien l’exposition, au moment de la
rencontre, l’engagement dans la relation est
favorisé par la libération d’ocytocine (encore
elle) «qui désactiverait la perception éventuelle
de sentiments négatifs de l’autre» : youhou,
formidable ce partenaire, pense-t-on alors, à
tort ou à raison. Puis au fur et à mesure que la
relation s’installe, le taux d’ocytocine aug-
mente dans le sang et le cerveau. C’est ainsi
que se maintiennent la chaleur et la bonne
entente dans le couple. Mais une autre molé-
cule est de la partie : les scientifiques ont pu
mettre en évidence qu’au début d’une relation
amoureuse, il suffit de penser à l’être aimé, de
voir sa photo... pour déclencher la libération
de dopamine, neurotransmetteur qui pro­-
voque une sensation de plaisir.
A l’opposé, lors d’un coup de foudre ou d’une
passion amoureuse, le taux de sérotonine
­diminue. Or cette molécule est chargée de
modérer nos excès, de contrôler des compor-
tements exagérés. Quand son taux baisse et
qu’elle se met quelque peu en veilleuse, l’effet

de la dopamine se voit renforcé. A l’arrivée,
voilà notre désir qui devient parfois pulsion-
nel, voire obsessionnel. On notera également
qu’un coup de foudre s’accompagne d’un
coup de stress et d’une sécrétion d’adréna-
line : c’est l’alerte. Enfin, cerise sur la chimie,
il est désormais établi que chez les hommes,
le taux de testostérone (hormone sécrétée par
les testicules, et dans une moindre mesure
par les glandes surrénales et les ovaires chez
la femme) diminue au début d’une relation
amoureuse, tandis que chez les femmes,
c’est l’inverse.

Mais que fait l’amygdale?
Respiration accélérée, transpiration, pupilles
dilatées, bouches asséchées, voix transfor-
mée, le corps n’est pas en reste quand coup de
foudre il y a. Et sous le crâne, «il y a un cer-
veau qui palpite, avec de nombreuses zones qui
s’activent», explique une autre commissaire,
Astrid Aron. «Y trouve-t-on du désir? De
l’amour? Peut-être les deux? Il n’est pas tou-
jours facile de les distinguer», explique-t-on
prudemment dans un super film (3).
Mais désir ou amour, même combat : c’est le
circuit de la récompense qui entre en jeu,
le même que celui qui nous pousse à boire et
à manger. Il n’est pas le seul à se mettre en
route, puisque des régions impliquées dans
les émotions et dans nos souvenirs jouent
également un rôle clé. Il existe cependant,
­entre le désir et l’amour, des différences ob-
servables au niveau du cerveau. «Lors de la
rencontre amoureuse et du début du désir, on
pourrait croire que tout le cerveau est en ébul-
lition, eh bien non, certaines zones cérébrales
se désactivent. Selon certaines études, c’est le
cas de l’amygdale, une structure cérébrale qui
joue un rôle important dans la peur. Craint-on
ainsi moins de se rapprocher de l’autre ?» in-
terroge l’expo.
La question se pose vraiment quand on ap-
prend que si l’amygdale se met en sourdine,
le cortex préfrontal, impliqué dans le juge-
ment critique, est lui aussi désactivé... Tout
est réuni pour fondre aveuglément. Que se
passe-t-il ensuite quand, au lit (ou ailleurs),
le désir devient très très intense? «Dans le cer-
veau, c’est alors un grand nombre de régions
qui s’activent de façon coordonnée» tandis
que dans le corps, le périnée, cette structure
­neuromusculaire située entre les cuisses, se
­contracte, d’autres muscles se tendent, la
pression artérielle augmente. Et voici un
­afflux sanguin vers les organes sexuels. La
suite, on la devine.•

De l’amour Jusqu’au 30 août 2020 au
Palais de la découverte (75008), à partir de
15 ans. Rens. : http://www.palais-decouverte.fr

(1) De l’amour, fragments d’un discours scientifique,
Actes Sud-Palais de la découverte, 75 pp, 24,90 €.
(2) Une partie de ces travaux ont été réalisés dans le
cadre de l’enquête «Etude des parcours individuels
et conjugaux» (Epic), conduite par l’Ined et l’Insee
en 2013 et 2014.
(3) Réalisé par Mina Perrichon et développé avec
l’aide du Centre interfacultaire en sciences affec­-
tives (Cisa) de l’université de Genève (partenaire de
l’exposition).

Au fur et à mesure que la relation s’installe, le taux d’ocytocine augmente.

Le coup de foudre s’accompagne d’un stress et d’une sécrétion d’adrénaline.


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Mercredi à 7h45 retrouvez la chronique Retour de spectacle de Guillaume Tion de


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