MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
MARDI 6 AOÛT 2019 culture| 13

Rich Brian, leader indonésien du rap asiatique

Avec son deuxième album, « The Sailor », le kid de Djakarta creuse une veine introspective

PORTRAIT

P


eu réputée, jusqu’à pré-
sent, pour le potentiel
international de sa
scène pop, l’Indonésie
peut pourtant s’enorgueillir
d’avoir enfanté le premier rap-
peur asiatique à taquiner les
sommets des classements de
ventes et de streaming aux Etats-
Unis. Né en 1999 à Djakarta, de
parents d’origine chinoise, Brian
Imanuel a d’abord intrigué sous
le nom de Rich Chigga. Avant de
convaincre sous celui de Rich
Brian une scène hip-hop améri-
caine fantasmant parfois sur
l’Asie – à la façon du Wu-Tang
Clan, groupe historique du rap
new-yorkais –, sans pour autant
accorder jusque-là beaucoup de
crédit à ses tchatcheurs.
Après une série de vidéos cumu-
lant des centaines de millions de
vues sur YouTube et un premier
opus, Amen (2018), devenu le pre-
mier album asiatique à devenir
n° 1 du top hip-hop de iTunes, ce
freluquet malicieux au timbre
grave confirme avec son
deuxième album, The Sailor , paru
le 27 juillet, qu’il est bien le leader
d’une génération Asian rap rêvant
de succès international et de cros-
sover. « Tell these Asian kids/They
could do what they want » (« Dites
à ces gamins d’Asie/Qu’ils peuvent

réaliser ce qu’ils désirent ») annon-
ce-t-il ainsi dans Kids , l’un de ses
nouveaux titres.
L’histoire a commencé par une
de ces facéties virales chères aux
millennials. En février 2016, le
bouche-à-oreille numérique re-
laie ainsi le court clip de Dat $tick ,
chanté en anglais par un certain
Rich Chigga (mot assemblant
« Chinese » et « nigga »). On y voit
une petite bande d’ados asiati-
ques s’appropriant, faux flingues
à la main, la culture gangsta rap
tout en jouant des clichés censés
caractériser, aux Etats-Unis, les
jeunes Chinois ou Coréens.
Au rythme de boucles entêtan-
tes, très inspirées des tubes trap
du moment, Brian Imanuel,
16 ans à l’époque, roule ainsi des
mécaniques avec un look d’une
proprette ringardise : short kaki,
ceinturé d’un sac banane, et polo
rose boutonné jusqu’au cou. Cet
humour autoparodique, doublé
d’un flow impassible, fera le buzz
(plus de 125 millions de vues à ce
jour), éveillant la curiosité sur le
parcours du jeune homme.
Fils d’un avocat, Brian Imanuel
a grandi à Djakarta en recevant
une éducation à domicile. Plutôt
que dans les cours d’école, c’est
donc sur Internet que le garçon
en apprend sur le monde et se
fait des copains. C’est également
devant son ordinateur qu’il se

construit son rêve américain.
Nourri de gags vidéo anglopho-
nes, de cinéma hollywoodien, de
stand-up (le comique de
Washington DC, Dave Chappelle,
en particulier) et de musique
(Macklemore, Drake, 2 Chainz,
Childish Gambino...), il dira s’être
mis « à penser en anglais » , avant
de parfaitement maîtriser la lan-
gue de Jay-Z et de partir séjour-
ner à Los Angeles pour « s’épa-
nouir artistiquement ».

« Net nerd »
Biberonné aux réseaux sociaux,
le net nerd exploite d’abord sa
veine humoristique en postant
des mini-sketches sur Twitter et
Vine, avant de se consacrer au rap.
Après un premier titre, Living the
Dream , publié sur sa chaîne You-
Tube en 2015, Dat $tick le propulse
sur le devant de la scène. Son
pseudo de « nègre chinois » fait
polémique – il l’abandonnera ra-
pidement au profit de celui de
Rich Brian –, mais son profil origi-
nal attire vite l’intérêt de la com-
pagnie 88rising.
« Can’t forget about the day/
That Sean called me/Talkin’about
a vision called 88/That he’s drea-
min’/ Man, I love him like a bro-
ther » ( « Je ne peux pas oublier le
jour où Sean m’a appelé pour me
parler de 88, sa vision rêvée. Mec,
je l’aime comme un frère » ) rappe

Brian Imanuel dans son nouvel
album, en soulignant l’impor-
tance de sa rencontre avec Sean
Miyashiro, le cofondateur, avec
Jaeson Ma, de 88rising. Créée
en 2015 par cet Américain d’ori-
gine japonaise et son associé
d’origine chinoise, cette société, à
la fois de management, de marke-
ting, de production de spectacles,
de disques et d’audiovisuel, s’est
donné pour but de faire percer
aux Etats-Unis, et dans le monde,
des artistes asiatiques de nais-
sance ou immigrés en Occident.
Méthode privilégiée de
88rising : repérer sur Internet les
phénomènes musicaux viraux,
puis développer leurs carrières
au-delà du monde numérique. Le
label s’est fait remarquer avec une
première volée de signatures
comme le Sud-Coréen Keith Ape
(le tube It G Ma ), les Chinois (de

Chengdu) d’Higher Brothers,
l’Australien d’origine japonaise
Joji ou l’Argentino-Coréo-Améri-
cain Dumbfounded. Rich Brian
devient leur priorité.
Première étape : crédibiliser un
garçon d’abord perçu comme un
rigolo plus que comme un rap-
peur. Produite par 88rising, une
reaction video va ainsi filmer les
réactions (louangeuses) d’un pa-
nel de personnalités du rap afro-
américain – Ghostface Killah, 21
Savage, Cam’ron, Jazz Cartier, De-
siigner... – en train de découvrir le
clip de Dat $tick.

Conquérir le monde
Adoubé aussi par des collabora-
tions avec des figures telles que
Young Thug, XXXTentacion ou
Trippie Redd, Rich Brian pourra
ainsi avancer vers un premier al-
bum, Amen , qui montera jusqu’à
la 18e place des meilleures ventes
de disques aux Etats-Unis.
Si ce premier opus commençait
à dépasser les pastiches musi-
caux et les clichés autoparodi-
ques, The Sailor (88risng) creuse
plus profondément une veine in-
trospective et des réflexions sur
les barrières pouvant se dresser
sur le chemin d’un rappeur asiati-
que (« Don’t fight the feeling
‘cause I’m yellow » chante-il dans
Yellow ), même si la prise de pa-
role de Rich Brian est loin d’être

aussi subversive que celle de la
rappeuse d’origine sri-lankaise
MIA. Le jeune homme n’a-t-il pas
récemment tweeté une vidéo de
lui faisant écouter sa chanson
Kids au président indonésien
Joko Widodo, fan autoproclamé
de rock metal?
Au-delà de l’agilité de son
phrasé, du jeu habile de référen-
ces allant de Jay-Z ( Kids ) à Tyler,
The Creator ( Confetti ) ou de la
qualité de son duo avec RZA ( Ra-
papapa ), le kid de Djakarta sur-
prend agréablement en introdui-
sant dans plusieurs morceaux
des harmonies chorales et des
mélodies instrumentales puisées
dans l’héritage pop rock. Qu’il
s’agisse de celui des Beatles ( The
Sailor , Drive Safe ), de David Bowie
( Yellow ) ou des Beach Boys ( Where
Does the Time Go? ).
Cela suffira-t-il pour conquérir
durablement le marché améri-
cain et le monde? Passée en deux
ans de 20 à 45 employés, en
ouvrant, après New York, des bu-
reaux à Los Angeles et Shanghaï,
l’équipe de 88rising y croit. Le
17 août, au Los Angeles State His-
toric Park, la seconde édition du
festival Heads in the Clouds, réu-
nissant Rich Brian et la plupart
des artistes du label, devrait ainsi
attirer plus de 10 000 specta-
teurs.p
stéphane davet

« Idomeneo », hymne à une nature saccagée

Le metteur en scène Peter Sellars dénonce, avec l’opéra de Mozart, l’irresponsabilité humaine

OPÉRA
salzbourg (autriche) -
envoyée spéciale

A

près La Clemenza di Tito
en 2018, nouveau doublé
gagnant pour Mozart
avec Idomeneo , parangon d’espoir
poétique et d’amour mis en
œuvre par le metteur en scène Pe-
ter Sellars et le chef d’orchestre
Teodor Currentzis. Le long plateau
minéral du Manège des rochers
surmonté d’arcades évoque une
vaste plage de fin du monde, Ka-
milo Beach salzbourgeoise jon-
chée de fantasmagories de verre
et de plastique sorties de l’imagi-
nation de George Tsypin – pois-
sons, objets, ruines, déchets –, l’en-
fer d’un Jérôme Bosch moderne
soufflé par un verrier de Murano.
C’est d’une beauté fascinante, et
l’on en oublierait presque l’enga-
gement du propos sellarsien dé-
nonciateur du changement clima-
tique et des océans qui meurent
sous des continents de déchets
plastiques tant les lumières de Ja-
mes F. Ingalls confèrent à ces for-
mes totémiques un pouvoir puis-
sant et secret.
Le dernier tableau avant l’en-
tracte est tout simplement médu-
sant, splendeur bleutée d’un
royaume de Neptune déchu, At-
lantide vue sous la surface de la
mer, avec ses colonnes de temple
flottant dans un rêve liquide. Sel-
lars ou le nouveau saint Antoine

de Padoue prêchant aux gros pois-
sons. Car le roi de Crète naufragé,
Idomeneo, n’a pas oublié de pro-
mettre à Neptune, pour prix de sa
vie, celle de la première personne
qu’il croisera sur la terre ferme. Ce
sera son fils, Idamante, cœur pur
épris d’Ilia, la captive troyenne
qu’il a sauvée, au grand désespoir
de sa rivale, Elettra, réfugiée en
Crète pour tenter d’échapper à
l’atroce accomplissement des
Atrides.
Direction d’acteur ultra-com-
passionnelle, chaleur des rap-
ports humains, émerveillement
d’aimer, enveloppements, enla-
cements, caresses, Sellars dessine
sur la musique de Mozart un pa-
limpseste d’amour et de con-
corde. Point de monstre sur
scène, si ce n’est un vague et
oblongue corps de baleine, demi-
trompe d’éléphant et queue d’or-
nithorynque. Le Léviathan est
dans nos cœurs. Dans celui d’Elet-
tra, que la jalousie détruira, scène

hallucinante de violence et de
contention qui verra Nicole Che-
valier se tordre littéralement de
douleur en montant à l’assaut du
terrible récitatif « Oh smania! Oh
furie! Oh disperata Elettra! »

Ying Fang, Ilia pleine de grâce
L’opéra s’est en quelque sorte
commué en drame sacré. Récita-
tif largement évidé, morceaux ra-
joutés, comme l’impressionnant
air de basse avec chœur Ihr Kinder
des Staubes , extrait de Thamos, roi
d’Egypte , chanté par le « grand
prêtre » David Steffens, qui ouvre
la seconde partie sur un avertisse-
ment au seuil infernal. L’homme
doit se soumettre aux éléments
afin que l’inconséquence préda-
trice des aînés n’entraîne pas le
sacrifice de leurs enfants sur
l’autel du pouvoir et du profit. La
tempête sellarsienne a fait nau-
frager la narration pour mieux
aborder aux rivages fondamen-
taux de l’idéal.
La vraie vie avec ses crises et ses
tumultes sera donc dans la fosse
où officie le troublant Teodor Cur-
rentzis, avec sa tête de mage et ses
longs bras farouches. Dans ce ven-
tre de la terreur qu’est aussi Ido-
meneo, la peur est palpable, la mu-
sique submerge les instruments,
le chœur tremble, et le public a
peur. Magnifiques chœur mu-
sicAeterna de l’Opéra de Perm et
musiciens du Freiburger Baroc-
korchester galvanisés par la lutte

titanesque et amoureuse avec
l’hydre Currentzis. Immergé tel un
gentil dauphin dans la partition, le
pianoforte – Mozart serait dans la
fosse qu’on n’en serait guère sur-
pris. Il s’épanouira dans l’air de
concert fameux avec « piano
obligé » KV 505 Ch’io mi scordi di
te? chanté par l’Idamante de Paula
Murrihy. Son interprétation ne
peut rivaliser avec les voix qui ont
illustré cette merveilleuse décla-
ration d’amour que Wolfgang écri-
vit pour sa Suzanne des Noces de
Figaro , Nancy Storace. Si Ying Fang
est une Ilia pleine de grâce, le rôle-
titre incarné par un Russell Tho-
mas en délicatesse avec les vocali-
ses campe un Idomeneo en déficit
de charisme. Le spectacle se termi-
nera sur le ballet qui célèbre les
noces d’Ilia et d’Idamante, devenu
roi : sur le plateau, deux danseurs
polynésiens en costume tradi-
tionnel, gage de paix et d’un para-
dis possible retrouvé.p
marie-aude roux

Idomeneo, de Mozart. Avec
Russell Thomas, Paula Murrihy,
Ying Fang, Nicole Chevalier, Peter
Sellars (mise en scène), George
Tsypin (décors), Robby Duiveman
(costumes), James F. Ingalls
(lumières), Chœur musicAeterna
de l’Opéra de Perm, Freiburger
Barockorchester, Teodor
Currentzis (direction). Festival
de Salzbourg (Autriche). Jusqu’au
19 août. De 55 € à 440 €.

Magnifiques
chœur
musicAeterna de
l’Opéra de Perm
et musiciens
du Freiburger
Barockorchester

Il surprend
agréablement
en introduisant
des harmonies
et mélodies
puisées dans
l’héritage
pop-rock

N O M I N AT I O N
Muriel Mayette-Holtz
succède à Irina Brook
à la tête du Théâtre
de Nice
Le ministère de la culture a
annoncé, vendredi 2 août, la
nomination de Muriel
Mayette-Holtz, âgée de
55 ans, à la direction du Théâ-
tre national de Nice – Centre
dramatique national. La co-
médienne et metteuse en
scène, ancienne sociétaire de
la Comédie-Française dont
elle fut administratrice géné-
rale de 2006 à 2014, avait en-
suite été nommée à la direc-
tion de l’Académie de France
à Rome – Villa Médicis. Mu-
riel Mayette-Holtz prendra la
direction du Théâtre national
de Nice le 1er novembre et
succédera à Irina Brook, qui
n’a pas souhaité aller jus-
qu’au bout de son mandat.
Plusieurs candidats bri-
guaient la succession d’Irina
Brook : outre Muriel Mayette-
Holtz, les comédiens et met-
teurs en scène Zabou Breit-
man et Michel Boujenah,
ainsi que les metteurs en
scène Jean Boillot et Frédéric
Bélier-Garcia.

D I S PA R I T I O N
Le documentariste
américain
D.A. Pennebaker
est mort à 94 ans
Le cinéaste américain
D.A. Pennebaker est mort le
1 er août à Sag Harbor, dans
l’Etat de New York, à l’âge de
94 ans. Au début des années
1960, il avait participé à l’in-
vention de la forme moderne

du cinéma documentaire. Au
milieu de cette même décen-
nie, il était devenu en deux
films – Dont Look Back, con-
sacré à Bob Dylan, et Monte-
rey Pop , tourné pendant le
premier grand festival du
Flower Power – le chroni-
queur officier de la généra-
tion rock. D.A. Pennebaker a
aussi filmé la campagne de
Bill Clinton en 1992 ou les dé-
fenseurs de la cause animale
en 2016. Nous reviendrons
sur son parcours dans une
prochaine édition du Monde.

A R C H É O LO G I E
L’Egypte présente
un sarcophage
de Toutankhamon
en restauration
Pour la première fois depuis
sa découverte, en 1922,
l’Egypte a présenté, diman-
che 4 août, le sarcophage
doré de Toutankhamon, en
restauration. Le travail a dé-
buté mi-juillet après que le
sarcophage a été transféré de
la vallée des Rois à Louxor au
Grand Musée égyptien
au Caire. Le sarcophage du
jeune pharaon sera exposé
avec d’autres objets en lien
avec Toutankhamon fin
2020, quand ce nouveau
musée sera ouvert au public.
La restauration doit prendre
huit mois. Le sarcophage en
bois, doré à l’extérieur,
mesure 2,23 mètres et est
décoré d’un portrait du
jeune roi portant les symbo-
les pharaoniques, le sceptre
et le flagellum, selon le
ministère égyptien des
antiquités. – ( AFP. )
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