MondeLe - 2019-08-06

(Axel Boer) #1
MARDI 6 AOÛT 2019 international| 3

Hongkong en grève, une première depuis 1967

Après un nouveau week-end de manifestations émaillées de violences, la place financière asiatique est à l’arrêt

shanghaï (chine) - correspondance

C


es derniers jours, un
nouveau slogan reten-
tissait pendant les
manifestations à Hon-
gkong : « Hongkongais, on fait
grève! » Il fallait préparer le
terrain. Lundi 5 août, les manifes-
tants semblent avoir réussi leur
pari : Hongkong découvre la grève
pour la première fois de son
histoire récente. Lundi matin, l’aé-
roport de Hongkong était noir de
monde, des centaines de vols
ayant été annulés faute de person-
nel suffisant, et quelques maga-
sins n’ont pas ouvert. Les trans-
ports publics sont aussi large-
ment perturbés, cette fois plutôt
par les actions de désobéissance
civile de manifestants, qui ont blo-
qué des rames de métro dans tout
le territoire. D’autres ont obstrué
plusieurs artères de la ville avec
des barricades, dont le tunnel qui
relie l’île de Hongkong au conti-
nent, libéré peu après par la police.

« Soutien total à la police »
Plusieurs défilés ont eu lieu dans
la journée. De quoi donner une
excuse à ceux, nombreux, qui
hésitaient à aller travailler : pas
facile de se mettre en grève pour
la première fois dans une ville où
la culture du travail est si forte, et
où les syndicats sont faibles. La
dernière grève à Hongkong date
de 1967, quand le Parti commu-
niste chinois tentait de semer le
chaos dans la colonie britanni-
que, en pleine Révolution cultu-
relle. « Une grève à Hongkong, la
ville des affaires, c’est très symbo-
lique et cela met le gouvernement
dans une situation inconfortable.
Cela montre que le mouvement a
toujours de l’élan », commente
Edmund Cheng, professeur à
l’Université baptiste de Hon-
gkong, spécialiste des mouve-
ments sociaux.
Même parmi ceux qui condam-
nent la tournure violente prise
par les manifestations ces der-
nières semaines, rares sont ceux
qui soutiennent encore l’action

de la chef de l’exécutif, Carrie
Lam. Dans les rues de Hongkong
cette semaine, des posters ironi-
saient : « Carrie Lam est apparue
en public pour la dernière fois le
22 juillet. Elle est en grève depuis
deux semaines, pourquoi pas
vous? Tous en grève le 5 août! »
Carrie Lam a finalement réagi
lors d’une conférence de presse
organisée à la dernière minute
lundi matin, mais ces propos
paraissent bien vides face à l’am-
pleur de la crise que traverse Hon-
gkong. La chef de l’exécutif a con-
damné les violences qui ont
poussé la ville « la plus sûre du
monde » « au bord d’une situation
très dangereuse ». Elle s’est
contentée de rejeter la faute sur
les manifestants, qu’elle accuse de
« jouer avec le bien-être de
sept millions de personnes ».
De leur côté, les autorités
chinoises ne s’expriment qu’avec
une extrême parcimonie sur le
sujet, envoyant çà et là des
signaux, comme cette vidéo
diffusée jeudi 1er août par la garni-
son de l’armée chinoise basée à
Hongkong laissant entendre
qu’elle était sur le pied de guerre.
Depuis, la propagande chinoise
est plus subtile. Si elle insiste sur
les violences commises par les
manifestants – et, évidemment,
sur les atteintes au drapeau
chinois –, le mot d’ordre passé ce
week-end semble être « soutien
total à la police de Hongkong ».
Alors que le divorce paraît
consommé entre cette dernière
et une bonne partie de la popula-
tion en raison de la violence de la
répression, le China Daily , quoti-
dien officiel en anglais, s’est féli-
cité, lundi 5 août, du « profession-
nalisme admirable » de la police...
tout en lui conseillant de répri-
mer encore davantage. Ce journal
juge en effet que « la tactique qui
consiste à prendre des gants ne
sera pas efficace ».
A charge ensuite pour les autori-
tés judiciaires de jouer leur rôle
afin de « contrer la menace d’anar-
chie ». Mardi 30 juillet, 44 mani-
festants ont été inculpés pour
« émeutes », un délit passible de
dix ans d’emprisonnement. De
même, les médias chinois,
comme la chaîne CCTV, insistent
sur les manifestations pro-Pékin,
afin de montrer que la société
hongkongaise est plus divisée
qu’il n’y paraît. Enfin, comme de-
puis le début du mouvement, les
médias jugent que la situation ac-
tuelle à Hongkong résulte de « for-
ces extérieures » qui agissent par
procuration. Autant d’éléments

d’analyse qui montrent à la fois
l’impasse dans laquelle se trouve
le gouvernement chinois ainsi
que l’ampleur du fossé qui sépare
Pékin de la société hongkongaise.

Forte défiance
Samedi et dimanche, alors que la
plupart des marches n’avaient
pas été autorisées, des dizaines de
milliers de personnes se sont à
nouveau rassemblées dans plu-
sieurs points de la ville, d’abord
pacifiquement, avant que les jeu-
nes manifestants ne passent à
l’action, changeant très souvent
de cible pour éviter les confronta-
tions prolongées avec la police. Ils
ont notamment attaqué plu-
sieurs commissariats au cours du
week-end, dont celui de Tsim Sha
Tsui, où plus d’une dizaine de
voitures garées sur le parking ont
été endommagées, et des vitres
du bâtiment brisées par des
projectiles tirés au lance-pierres,
avant que la police ne disperse les
manifestants en tirant des gaz
lacrymogènes.
La surprise est venue de Wong
Tai Sin, un quartier populaire plus

au nord, où des manifestants
étaient également aux prises avec
la police, samedi 3 août au soir. Peu
après minuit, alors que la police
tentait de procéder à des arresta-
tions, plus d’une centaine d’habi-
tants du quartier sont venus pour
soutenir les manifestants, forçant
la police à battre en retraite. La co-
lère est encore montée d’un cran
chez ces riverains descendus en
tongs et tee-shirts, sans le moin-
dre équipement, quand la police a
fini par tirer des gaz lacrymogènes
pour les disperser.
Des scènes similaires se sont
produites à Lam Tin, dimanche
soir, où des habitants sont venus
prêter main-forte aux manifes-
tants qui avaient tenté de bloquer
le commissariat du quartier, révé-
lant là encore une forte défiance
de la population envers la police.
Lundi, des manifestants se sont à
nouveau rassemblés près du
commissariat de Tin Shui Wai
pour dénoncer les brutalités poli-
cières de la veille.
« La stratégie du gouvernement
après le sac du Parlement, le
1 er juillet, c’était de retourner l’opi-

nion publique et de créer la divi-
sion entre différents groupes de
contestataires. Mais ils n’ont pas
réussi, parce que le gouvernement
n’a répondu à aucune revendica-
tion, alors que des cas de violences
policières se multipliaient dans
différents districts résidentiels où
la police a tiré des gaz lacrymogè-
nes , explique Edmund Cheng.
L’inculpation des 44 manifestants
pour “ émeutes ” a aussi choqué :
cela a paru très politique. Les gens
se disent que le gouvernement ne
respecte pas les règles. Si bien que,
même s’ils ne participent pas aux
violences, les manifestants pacifi-

New Delhi supprime le statut d’autonomie du Cachemire indien

Dans le territoire majoritairement peuplé de musulmans, l’accès à Internet a été coupé et plusieurs dirigeants ont été assignés à résidence

L

e gouvernement indien a
annoncé, lundi 5 août, par
décret présidentiel la révo-
cation de l’autonomie constitu-
tionnelle du Cachemire indien,
c’est-à-dire l’Etat du Jammu-et-
Cachemire. Cette décision est
susceptible de provoquer des
troubles sanglants dans la vallée
à majorité musulmane de Srina-
gar. La partie indienne du Cache-
mire est en effet en proie à une
insurrection séparatiste et à des
flambées régulières de tensions.
Elle est revendiquée par le Pakis-
tan depuis la partition de 1947 –
l’Inde revendiquant, elle, la partie
pakistanaise du Cachemire.
La décision a été présentée au
parlement par Amit Shah, le
ministre de l’intérieur et bras
droit du premier ministre natio-
naliste Narendra Modi. M. Shah,
qui dirige le parti nationaliste au
pouvoir, le Bharatiya Janata
Party ( BJP), a expliqué que le

pouvoir exceptionnel dont béné-
ficiait le Parlement de Srinagar,
en vertu de l’article 370 de la
Constitution indienne, ainsi que
les lois spécifiques interdisant,
par exemple, aux non-Cachemi-
ris de détenir des propriétés dans
la région et datant de l’indépen-
dance de l’Inde, étaient « tempo-

raires » – et qu’il convenait donc
de les abolir.
Les opposants au BJP , un parti
porté par un discours ethno-reli-
gieux de suprématie hindoue,
dénoncent un projet qui va à l’en-
contre du fédéralisme indien – et
a tout lieu d’exacerber les ten-
sions entre les hindous et les mu-
sulmans. L’article 370 de la Cons-
titution indienne n’autorisait le
gouvernement central de New
Delhi à légiférer qu’en matière de
défense, affaires étrangères et
communications dans la région,
le reste relevant de l’assemblée
législative locale.
La décision annoncée, qui doit
encore être votée par le parle-
ment, verrait l’Etat du Jammu-et-
Cachemire perdre son statut
d’État fédéré, pour être rétro-
gradé au statut de « territoire de
l’Union » , mettant la région sous
la coupe directe de New Delhi. Le
Ladakh, sa partie orientale à

majorité bouddhiste, en serait
séparé. Cette révocation de
l’autonomie du Cachemire est
une vieille promesse de campa-
gne des nationalistes hindous.
Juste avant sa réélection,
M. Modi avait ordonné des frap-
pes contre de présumés camps
d’entraînement terroristes à l’in-
térieur du Pakistan après un at-
tentat suicide qui a fait 40 morts
le 14 février dernier dans la partie
indienne du Cachemire. Le BJP
avait ensuite remporté haut la
main les élections législatives de
mai. Il dispose aujourd’hui de la
majorité absolue au Parlement.

Accès de panique
Vendredi 2 août, les autorités in-
diennes ont lancé un appel à la
vigilance contre des actes terro-
ristes supposément planifiés par
des insurgés. Lundi, les accès à
Internet et aux services de télé-
phonie ont été coupés. Plusieurs

responsables des deux grands
partis politiques du Cachemire
ont été assignés à résidence.
Ce genre de mesures visaient
habituellement les leaders de la
frange séparatiste – et non les po-
liticiens des partis « réguliers ».
Aujourd’hui, les événements se
sont accélérés : 28 000 membres
des forces de police paramilitai-
res ont été soudainement dé-
ployées en milieu de semaine
dernière, après l’arrivée d’un pre-
mier contingent de 10 000 hom-
mes un peu plus tôt.
New Delhi affirme que le Pakis-
tan était sur le point de soutenir
en secret une attaque terroriste
d’envergure, après que l’armée a
trouvé il y a quelques jours, selon
eux, des armes pakistanaises et
neutralisé des attaquants pakis-
tanais en Inde. Dans une déci-
sion inédite, le gouvernement a
également annulé, vendredi
2 août, le grand pèlerinage

hindou d’Amarnath, qui se dé-
roulait actuellement dans cette
région à majorité musulmane. Il
a ensuite ordonné à tous les pèle-
rins et touristes de quitter la val-
lée « immédiatement », provo-
quant localement des accès de
panique, les habitants se précipi-
tant sur les distributeurs d’ar-
gent et commençant à faire des
stocks de nourriture.
L’ancienne chef de l’exécutif de
Jammu-et-Cachemire, Meh-
booba Mufti, a tweeté lundi ma-
tin qu’il s’agissait « du jour le plus
noir de la démocratie indienne ».
« La décision unilatérale du gou-
vernement indien d’abolir l’arti-
cle 370 est illégale et inconstitu-
tionnelle et fera de l’Inde une
force d’occupation au Jammu-et-
Cachemire » , a-t-elle déclaré de-
puis son domicile, où elle est as-
signée à résidence.p
brice pedroletti
(avec intérim)

Des manifestants bloquent le métro, à Hongkong, le 5 août. VINCENT THIAN/AP


A Lam Tin,
dimanche soir,
des habitants
sont venus aider
les manifestants
qui tentaient
de bloquer
le commissariat

ques comprennent l’action des jeu-
nes. » Edward (le prénom a été
changé) est un de ces « radicaux ».
Dimanche soir, ce trentenaire se
dirigeait vers le commissariat de
Lam Tin avec des centaines
d’autres jeunes vêtus de noir. Son
équipement n’a pas grand-chose
à envier à celui de la police anti-
émeute : casque, masque à gaz, et
équipement de protection pour
motards sur la poitrine, les bras et
les tibias. Il a aussi un bâton de
randonnée en aluminium. C’est
un de ceux qui vont « au front »,
au contact avec la police.
Pour lui, la violence est un mal
nécessaire : « En juin, deux
millions de personnes ont défilé, et
le gouvernement n’a pas répondu
à nos demandes. Il fallait passer à
une autre étape, justifie-t-il. Mais
je pense que nous faisons preuve
de retenue. Les manifestations
sont moins violentes qu’en France,
pour les “gilets jaunes” par exem-
ple. » A-t-il peur d’être arrêté?
« C’est le prix à payer : la démocra-
tie, ce n’est pas gratuit, des sacrifi-
ces sont nécessaires. » p
simon leplâtre

« Une grève
à Hongkong,
la ville des
affaires, c’est très
symbolique »
EDMUND CHENG
professeur à l’université
baptiste de Hongkong

INDE

PAK.

CHINE
NÉPAL

BANG.

SRI LANKA

New Delhi

Bombay

Srinagar
Jammu

500 km

JAMMU-ET-
CACHEMIRE
Free download pdf