Courrier International - 10.10.2019

(Brent) #1

  1. D’UN CONTINENT À L’AUTRE Courrier international — no 1510 du 10 au 16 octobre 2019


asie


↓ Dessin de Paolo
Lombardi, Italie.

—Mainichi Shimbun Tokyo

J


e suis mal à l’aise.
Comment dois-je réagir
face à cette réalité? En
parcourant Shibuya [l’un des
quartiers les plus animés de
Tokyo] pendant près de deux
heures, j’ai vu à plusieurs reprises
des SDF endormis ou les traces
de leur présence. Et cela, tout
près du centre-ville, où les jeunes
affluent jour et nuit.
L’enquête a commencé à
0 h 30, le 24 août, après une
brève réunion d’informations.
Au total, 36 bénévoles – des
lycéens comme des seniors de
plus de 70 ans – se sont retrou-
vés au lieu de rendez-vous, près
de la gare de Shibuya. Ce jour-
là, quatre arrondissements –
Toshima, Shinjuku, Shibuya et
Bunkyo – ont été sillonnés par
134 bénévoles.

Pendant la réunion, un res-
ponsable d’Arch, le collectif qui
organise les recensements, nous
a demandé de ne pas divulguer
sur Internet ou dans notre entou-
rage des informations relatives à
la localisation des SDF, de crainte
qu’ils ne soient victimes d’agres-
sions. J’ai eu l’impression que
cette demande suscitait une
certaine tension dans le groupe.
Les participants ont été répar-
tis en six équipes, chargées de
couvrir la gare de Shibuya, et les
parcs Miyashita et Yoyogi et leurs
environs. J’ai été placé dans une

équipe de six membres, parmi
lesquels se trouvaient des obser-
vateurs britanniques. Notre péri-
mètre était le parc Yoyogi et les
alentours du siège de la NHK [la
télévision publique nippone].
Bien que l’heure des derniers
trains fût passée, il faisait encore
une chaleur étouffante et la soif
me taraudait. À mesure qu’on
s’éloignait de la gare de Shibuya,
les passants se faisaient rares.
Mais les immeubles et les rues
étaient toujours éclairés, la cir-
culation restait dense et le bruit
des travaux de voirie était
assourdissant. “Tokyo
est vraiment une
ville qui ne dort
jamais”, me
suis-je dit en
moi-même.
Pour que
la ville n’ex-
pulse pas ses
SDF en prévi-
sion des Jeux
olympiques et
paralympiques
de 2020, le collec-
tif organise deux
recensements par
an depuis janvier


  1. Conformément à la loi
    sur le soutien aux sans-abri, le
    gouvernement procède à des
    enquêtes sur leur situation, mais,
    comme on le fait souvent remar-
    quer, “quand on enquête de jour,
    le nombre est plus restreint et ne
    reflète pas la réalité”. De fait, les
    résultats des recensements réali-
    sés par Arch sont toujours supé-
    rieurs à ceux du gouvernement.
    Selon le ministère de la
    Santé, du Travail et des Affaires
    sociales, au 1er janvier 2019, le


pluie fine s’est mise à tomber
par intermittence. Je me suis
demandé si mes notes et mon
appareil photo n’allaient pas
être mouillés et j’ai pensé à ceux
qui dormaient dans la rue. Dans
l’ombre, on distinguait des tentes
et des huttes couvertes de bâches
bleues. On ne voyait personne,
mais nul doute que des SDF
s’étaient mis à l’abri de la pluie.
Plus loin, deux vieillards
apparemment en couple étaient

nombre de sans-abri s’élevait
à 4 555 à l’échelon national, soit
une baisse très importante par
rapport aux 25 296 recensés lors
de sa première enquête, en 2003.
Cependant, il n’est pas certain
que ces résultats reflètent la réa-
lité du terrain. Or pour prendre
les mesures adéquates, il est
indispensable d’avoir une évalua-
tion très précise de la situation.
Le recensement d’Arch auquel
j’ai participé était le dernier de
l’été avant les Jeux de 2020.
Avant l’enquête, le collec-
tif a organisé des événements
[pour sensibiliser l’opinion].
Des membres du projet interna-
tional With One Voice [“D’une
seule voix”], dans le cadre duquel
des sans-abri avaient interprété
un opéra lors des Jeux de 2012
à Londres, sont venus au Japon
pour collaborer avec Arch (ils
faisaient partie de mon équipe).
Au moment où nous péné-
trions dans notre secteur, une

étendus sur le sol. Enveloppé
dans une fine serviette, l’un des
deux utilisait le bord du trottoir
en guise d’oreiller. Un homme
d’un certain âge dormait sur un
banc. À côté de lui se trouvait le
vélo qu’il utilisait pour collecter
des canettes vides. Sur un lit sans
matelas, un autre homme dor-
mait sans couverture. Le bruit
des voitures se mêlait au chant
des cigales, et du voisinage mon-
taient les voix de jeunes qui cha-
hutaient. Avec les membres de
mon équipe, nous marchions sur
la pointe des pieds et parlions à
voix basse pour ne pas réveiller
ceux qui dormaient dans la rue.
À côté d’un trottoir, nous
avons trouvé des bagages recou-
verts de bâches. En dessous, il
semblait y avoir une roue de cha-
riot. Ce devait être un endroit
où des sans-abri entreposaient
leurs effets personnels. Sur cer-
taines bâches était collé un aver-
tissement inscrit en rouge sur

Japon.


Dormir au pied


des gratte-ciel


À l’occasion des Jeux olympiques de 2020,
un collectif de bénévoles cherche à déterminer
le nombre réel de SDF vivant dans les rues
de Tokyo. Un journaliste du Mainichi Shimbun
les a accompagnés sur le terrain.

cartoon movement

“Tokyo est vraiment
une ville qui ne dort
jamais.”

“Quand on enquête
de jour, le nombre
est plus restreint
et ne reflète pas
la réalité.”
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