Courrier International - 10.10.2019

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  1. 360 o Courrier international — n 1510 du 10 au 16 octobre 2019


Les Canadiens ne sont peut-être pas aussi entrepre-
nants que les Vietnamiens, ni adeptes du même patrio-
tisme sanglant que les Américains, mais ils ont connu un
succès bien supérieur. Le rat d’égout, aussi appelé sur-
mulot (Rattus norvegicus), vit exclusivement au contact
de l’homme, ce qui explique que les fermes et les villes
albertaines constituent un enjeu majeur du plan d’ac-
tion contre l’invasion.
La première campagne de la province, au cours de
laquelle 2 000 affi ches sont placardées le long de la fron-
tière, s’inspire de la propagande de la Seconde Guerre
mondiale. “Les rats arrivent !” alerte un message en noir
et blanc. “N’ignorez pas les rats !” enjoint un autre. “Nous
devons tout mettre en œuvre pour gagner ce combat”, déclare
d’un ton sévère une brochure de 1954. Des milliers de rési-
dences de la région limitrophe de la Saskatchewan sont
désinfectées par 63 tonnes d’arsenic en poudre : une véri-
table guerre chimique.
Après 1959, le nombre d’infestations par an chute consi-
dérablement : les premières années, on en dénombre entre
500 et 600 ; en 1980, moins de 200. Aujourd’hui, il n’y en a
plus que quelques-unes par an. Mais les campagnes d’in-
formation n’ont pas faibli : “Un bon rat est un rat mort”,
proclame une affi che de 1975. Aujourd’hui, le gouverne-
ment provincial met moins l’accent sur le caractère sour-
nois du rat que sur le succès de son programme, mis en
avant dans les médias canadiens via des articles qu’il y fait
publier. La lutte raticide est devenue une véritable institu-
tion : au-delà des inspections des services publics, la popu-
lation est fi ère de vivre dans une province sans rats, et
entend bien que ça dure. L’ensemble du programme coûte


346 000 euros chaque année – la somme sert essentielle-
ment à rémunérer les exterminateurs –, mais fait écono-
miser des millions aux agriculteurs.
D’autres États aimeraient bien suivre l’exemple de l’Al-
berta, mais ses barrières naturelles ne laissent aux rats
qu’un seul point d’entrée, et cet avantage géographique
n’est malheureusement pas transposable. De l’autre côté
de la planète, par exemple, une autre ancienne colonie, la
Nouvelle-Zélande, est aux prises avec des envahisseurs
européens – et elle risque d’en payer le prix fort. Le pays
a un problème de rongeurs depuis que les Maoris ont
apporté avec eux au e siècle le kiore, ou rat polynésien,
à bord de leurs canoës. Mais le premier représentant de
l’espèce Rattus norvegicus – beaucoup plus gros et plus
agressif que son cousin polynésien – est sorti de la cale
d’un vaisseau européen dans les années 1 770 et a décou-
vert un vrai pays de cocagne. Les œufs des oiseaux néo-
zélandais, sans défense face aux rongeurs, constituent
pour lui un vrai festin. Les rats et d’autres espèces non
indigènes, comme les opossums et les hermines, tuent
chaque année près de 25 millions d’oiseaux. Combiné aux
dégâts que les rats provoquent dans le domaine agricole,
cela représente un coût pour l’économie de 2,11 milliards
d’euros chaque année, selon les chiff res offi ciels.
La Nouvelle-Zélande s’eff orce de limiter l’incursion des
rats sur son territoire, et de protéger principalement les îles
isolées qui abritent les taonga (“trésors”, en maori), une
faune et une fl ore uniques dont font par exemple partie le
kiwi et le perroquet-hibou (ou kakapo). Mais les rats savent


à merveille se cacher et sont d’excellents nageurs. Un sujet
de test, Razza le rat, a échappé à ses poursuivants durant
plus de quatre mois, jusqu’à devenir le héros improbable
d’un livre pour enfants. Il suffi t qu’une seule rate survive
et mette bas pour que les eff orts de toute une campagne
d’extermination soient réduits à néant.
Les autorités néozélandaises ont donc décidé de ne plus
faire les choses à moitié : un programme ambitieux lancé
en 2016, “Pour une Nouvelle-Zélande sans prédateurs”,
a pour objectif d’éradiquer du territoire non seulement
les rats, mais également les opossums et les hermines
d’ici à 2050. Et ce ne sera pas gratuit : le projet pilote,
mené sur deux îles habitées d’une surface avoisinant les

40 kilomètres carrés, coûte environ 2,75 millions d’euros.
L’objectif est d’attaquer les nuisibles sur tous les fronts, au
moyen de drones, de pièges et de poisons spécialement
conçus pour les repérer et les éradiquer. Il est même envi-
sagé de modifi er génétiquement leurs habitudes de repro-
duction, mais cette mesure suscite une vive controverse.
Selon James Russell, spécialiste en biologie de la conser-
vation responsable du programme, il s’agit avant tout de
sensibiliser les citoyens et de les faire participer à l’eff ort
collectif. S’inscrivant dans la lignée du modèle adopté
en Alberta, le plan d’action néozélandais a attiré l’atten-
tion de la population et entraîné la création de plus d’un
millier de groupes de bénévoles pour la protection de la
faune. Au Canada, le programme employait un vocabu-
laire hérité de la Seconde Guerre mondiale pour s’adres-
ser à un public habitué à l’idée d’une menace étrangère
pesant sur le monde civilisé. En Nouvelle-Zélande, on en
appelle plutôt à l’amour de la faune et de la fl ore autoch-
tones. “Les Néozélandais sont proches de la nature, explique
James Russell, et ils protègent activement leur patrimoine.
Dès qu’ils aperçoivent un rat, ils le signalent souvent très
rapidement aux services de l’hygiène.”

ALBERTA

COLOMBIEBRITANNIQUE

SASKATCHEWAN

TERRITOIRES DU NORDOUEST

ÉTATSUNIS

CANADA

Mo
nt
ag
ne
s R o c h e u s

es

Edmonton

Calgary

300 km

1 1


2


2


1


1 les basses
températures
du Nord
le massif
des montagnes
Rocheuses

Zone
de contrôle...
... des rats
qui entrent
par la frontière
sud-est

2

Protections
naturelles
de l’Alberta
contre
les rats :

SOURCES : BBC CAPITAL, GOUVERNEMENT DE L’ALBERTA

Il su it qu’une rate survive


et mette bas pour tout


réduire à néant.


Les enfants apprennent


à l’école à repérer


les envahisseurs.

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