Le Monde + Magazine - 31.08.2019

(Kiana) #1

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INTERNATIONAL


SAMEDI 31 AOÛT 2019

0123


REPORTAGE
jauernick­buschbach (saxe) ­
envoyé spécial

A


ndreas et Volker ne se
sont jamais rencon­
trés mais, mardi
27 août, c’est dans la
même auberge de Jauernick­Bus­
chbach, coquet village de Basse­
Silésie allemande, situé à trois ki­
lomètres de la frontière polo­
naise, que ces deux sexagénaires
ont passé leur soirée. La raison?
Le barbecue qu’y organisait
Michael Kretschmer, ministre­
président de Saxe et tête de liste
de l’Union chrétienne­démocrate
(CDU) aux élections régionales de
dimanche 1er septembre.
A quatre jours du scrutin, An­
dreas est sûr de lui : il votera « sans
hésiter » pour la CDU, comme il le
fait « depuis trente ans ». Parce qu’il
est « globalement satisfait » de la
politique d’Angela Merkel. Mais
aussi parce qu’il s’agit d’une élec­
tion régionale et que, sur les rares
points où il est en désaccord avec
la chancelière, « la CDU de Saxe a
sa propre ligne ». Comme sur la
Russie, à propos de laquelle
M. Kretschmer a réclamé la levée
des sanctions. Contre la position
de Mme Merkel, mais en accord
avec près de 90 % des électeurs de
Saxe, selon un sondage YouGov du
20 août. Andreas s’en félicite : « Ici,
dans l’est de l’Allemagne, la Russie
est un partenaire économique es­
sentiel. On ne peut pas se permettre
de couper les ponts avec Poutine. »
A une table voisine, Volker est
lui aussi habitué à voter pour la
CDU. Mais les « fautes » de
Mme Merkel, notamment sur la
question des réfugiés, ont
émoussé sa fidélité. Deux fois,
déjà, il a voté pour l’Alternative
pour l’Allemagne (AfD), « un parti

qu’on dit à tort d’extrême droite,
alors qu’il n’a rien d’antidémocra­
tique », dit­il. Et pour dimanche, il
hésite encore : « La CDU est un
parti solide, reconnaît­il. Mais elle
est aux commandes de la Saxe de­
puis trente ans et le seul parti qui a
des idées claires, aujourd’hui, est
l’AfD, notamment sur la sécurité. »

Garder les voix centristes
Conserver des électeurs comme
Andreas, tout en retenant ceux
qui ressemblent à Volker : tel est
l’enjeu du scrutin du 1er septembre
pour M. Kretschmer. L’équation
est compliquée : s’il se déporte
trop à droite, le ministre­président
de Saxe risque de perdre des voix
au centre. C’est ce qui est arrivé à
Markus Söder lors des régionales
en Bavière, en octobre 2018. En
choisissant de coller à la ligne de
l’AfD, le chef de file de l’Union chré­
tienne­sociale (CSU) a perdu une
partie de sa base électorale, princi­
palement au profit des Verts.
Fort de ce précédent, M. Krets­
chmer a choisi une ligne un peu
différente, défendant des posi­

tions très fermes en matière de
sécurité, mais s’interdisant toute
attaque ad hominem contre
Mme Merkel, afin de ne pas s’alié­
ner un électorat plus centriste
qui, comme en Bavière, pourrait
être tenté de voter pour les écolo­
gistes : dimanche, d’après les
sondages, les Verts pourraient
recueillir 11 % des voix en Saxe,
soit deux fois le score qu’ils
avaient obtenu aux régionales de


  1. Et M. Kretschmer pourrait
    avoir besoin d’eux pour former
    une coalition, d’où sa modéra­
    tion à leur égard.
    Pour la CDU, l’enjeu majeur
    n’en reste pas moins celui de
    l’AfD. En Saxe, mais aussi dans le
    Land voisin du Brandebourg, où
    auront également lieu des élec­
    tions régionales, dimanche, le
    parti d’extrême droite a principa­
    lement prospéré, ces dernières
    années, en attirant un électorat
    ultraconservateur en rupture
    avec la ligne jugée trop centriste
    imposée par Mme Merkel à la CDU.
    La poussée de l’AfD sera­t­elle
    endiguée, dimanche? En Saxe, la


campagne de terrain intensive du
ministre­président sortant, dont
même certains adversaires sa­
luent la combativité, pourrait
porter ses fruits. Talonnée par
l’extrême droite avant l’été, la
CDU a, depuis, regagné du terrain.
Selon les derniers sondages, elle
arriverait en tête, autour de 30 %,
environ 5 points devant l’AfD.
Dans le Brandebourg, la situa­
tion est quelque peu différente.
Dans cet autre Land d’ex­Allema­

gne de l’Est, l’AfD devrait faire un
score moins élevé qu’en Saxe.
Mais le paysage politique y est plus
morcelé, de sorte qu’avec 20 % à
22 % des voix, ce que prédisent les
dernières enquêtes d’opinion, le
parti d’extrême droite pourrait ar­
river en tête du scrutin, ou à quasi­
égalité avec le Parti social­démo­
crate (SPD), qui gouverne le Land
depuis la réunification, en 1990.
A l’échelle du pays, la Saxe et le
Brandebourg pèsent assez peu. A
eux deux, ils ne rassemblent que
6,5 millions d’habitants, un trei­
zième de la population alle­
mande, trois fois moins que le seul
Land de Rhénanie­du­Nord­West­
phalie, dans le nord­ouest du pays.
Mais la démographie est une
chose, et la politique en est une
autre. Comme l’ont montré les
derniers mois, des scrutins a
priori sans enjeu national peu­
vent peser sur la vie politique du
pays tout entier. Ce fut le cas des
élections régionales en Hesse, en
octobre 2018, au lendemain des­
quelles Angela Merkel annonça
son départ de la présidence de la

A Bautzen, en
Saxe, le 15 août,
lors d’un
rassemblement
du parti
d’extrême droite
Alternative pour
l’Allemagne.
MARKUS SCHREIBER/AP

En Saxe, la CDU
pourrait avoir
besoin des Verts
pour former une
coalition, d’où
sa modération
à leur égard

CDU, à la surprise générale. Ce fut
aussi le cas des élections euro­
péennes de mai 2019, qui poussè­
rent vers la sortie Andrea Nahles,
la présidente du SPD, là aussi sans
que personne ne s’y attende.
Les élections de dimanche
auront­elles également des consé­
quences sur la vie politique natio­
nale? Au sein de la CDU, des résul­
tats décevants compliqueront iné­
vitablement la tâche d’Annegret
Kramp­Karrenbauer (« AKK »), qui
a succédé à Mme Merkel à la tête du
parti en décembre 2018 et dont
l’autorité a déjà été écornée après
le revers des conservateurs aux
européennes. En cas de lourdes
pertes au profit de l’AfD, la légiti­
mité d’« AKK » comme candidate
naturelle à la chancellerie aux lé­
gislatives de 2021 pourrait être
mise en cause. Au risque de ravi­
ver les prétentions de ses adver­
saires en interne, à commencer
par Friedrich Merz, héraut de l’aile
droite de la CDU et candidat à sa
présidence face à Mme Kramp­
Karrenbauer il y a neuf mois.

Situation inédite au SPD
Concernant le SPD, les prévisions
sont plus hasardeuses. Les élec­
tions en Saxe et dans le Brande­
bourg coïncident en effet avec la
date butoir de dépôt des candida­
tures à la présidence du parti, di­
rigé par un triumvirat intérimaire
depuis la démission de Mme Na­
hles. Une vingtaine de préten­
dants pourraient concourir, dont
le ministre des finances, Olaf
Scholz. Mais la situation est totale­
ment inédite, la plupart des candi­
dats se présentant en tandem pari­
taire (un homme, une femme).
Cela ne s’est jamais vu chez les
sociaux­démocrates, et personne
ne peut dire sérieusement qui sor­
tira vainqueur de la consultation à
laquelle participeront les quelque
400 000 adhérents du parti et
dont le résultat sera connu le
26 octobre. Une chose est en tout
cas certaine : plus le score du SPD
sera bas, dimanche, plus les parti­
sans d’une sortie de la grande coa­
lition se sortiront renforcés. Pour
l’heure, les sociaux­démocrates
sont crédités de 22 % dans le Bran­
debourg (31,9 % en 2014), et de 8 %
en Saxe (12,4 % en 2014).
thomas wieder

il n’est pas nécessaire d’être soi­même
candidat pour être la vedette d’une campa­
gne électorale. Hans­Georg Maassen vient
de réussir ce tour de force. A 56 ans, l’ancien
patron du renseignement intérieur alle­
mand a dévoré l’espace médiatique, ces der­
nières semaines, en jouant les trouble­fête
dans son parti, l’Union chrétienne­démo­
crate (CDU), à l’occasion des élections régio­
nales du 1er septembre en Saxe.
C’est en septembre 2018 que M. Maassen a
pour la première fois fait la « une » des jour­
naux. A la tête de l’Office de protection de la
Constitution depuis 2012, cet homme aux
lunettes rondes et au regard impassible
avait contesté l’existence de « chasses à
l’homme » à caractère raciste après le meur­
tre d’un Allemand à Chemnitz (Saxe), à la
suite d’une altercation avec des deman­
deurs d’asile. Ses déclarations, en porte­à­
faux avec celles d’Angela Merkel, conduisi­
rent à son limogeage, mais au prix d’une
grave crise, qui faillit faire chuter la coali­
tion de la chancelière.
Mis à la retraite, M. Maassen n’a pas tardé
à se reconvertir en politique. Début 2019, il
a adhéré à la Werte Union (« union des va­
leurs »), un club créé en 2017 par quelques

milliers de membres de la CDU revendi­
quant un positionnement clairement
« conservateur » et opposés à la politique,
jugée trop centriste, de Mme Merkel, notam­
ment vis­à­vis des réfugiés. Quelques se­
maines plus tard, il se lançait dans la cam­
pagne des régionales en Saxe aux côtés des
candidats CDU proches de la Werte Union.

« Je voulais juste aider mon parti »
Il a tenu promesse. Mais ses propos contre
les navires humanitaires en Méditerranée
(« un service de navette des migrants vers
l’Europe »), sur la « consanguinité dans les
médias », ainsi que son refus d’exclure a
priori toute idée de coalition avec le parti
d’extrême droite AfD, lui ont valu les fou­
dres de Berlin. « Il faut franchir beaucoup
d’étapes, et c’est normal, avant d’exclure
quelqu’un d’un parti. Mais, dans le cas de
M. Maassen, je ne vois plus vraiment ce qui
le lie à la CDU », déclarait Annegret Kramp­
Karrenbauer, présidente du parti, mi­août.
Censées isoler M. Maassen, les menaces
d’« AKK » l’ont au contraire renforcé, plu­
sieurs figures du parti venant à sa res­
cousse pour condamner toute idée d’ex­
clusion, jusqu’au très respecté président

du Bundestag, Wolfgang Schäuble. Pour
calmer la tempête, Mme Kramp­Karren­
bauer a même dû revenir sur ses déclara­
tions, assurant – sans convaincre – qu’elle
n’avait jamais pensé sérieusement à ex­
clure M. Maassen.
Après « AKK », c’est le ministre­président
de Saxe, Michael Kretschmer, qui a changé
de ligne vis­à­vis de l’encombrant
M. Maassen, mais dans un sens inverse.
D’abord très indulgent à son égard, le chef
de la CDU en Saxe a accusé l’ex­chef du ren­
seignement d’avoir « trop fait durer les dé­
bats sur les violences d’extrême droite à
Chemnitz » en 2018, ajoutant qu’il ne
l’aurait pas « personnellement invité » à
participer à la campagne.
« Je voulais juste aider mon parti. Puisque
mon aide n’est pas jugée nécessaire par
Kretschmer, c’est avec le cœur lourd que je
me retire de la campagne, tout en souhai­
tant à la CDU de Saxe un grand succès », a
réagi M. Maassen, dimanche 25 août, sur
Twitter. Se mettant une fois de plus au cen­
tre du jeu, après avoir mis en lumière les
fractures internes d’un parti incapable de
trancher clairement sur son cas.
t. w. (berlin, correspondant)

L’ex-patron du renseignement qui embarrasse la CDU


Dans l’est de l’Allemagne, l’AfD en embuscade


Le parti d’extrême droite est en position de force avant les régionales en Saxe et dans le Brandebourg, dimanche


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