Temps - 2019-08-13a

(avery) #1
MARDI 13 AOÛT 2019 LE TEMPS

Sport 11

CAROLINE CHRISTINAZ
t @Caroline_tinaz


Une obsession? Frédéric Roux
incline la tête. Il regarde au loin
comme si les passants sur la place
du Bourg de Martigny allaient lui
donner une réponse. «On peut
parler de coup de foudre, peut-
être, oui», admet le guide. La pre-
mière fois qu’il a vu le K2, c’était
depuis le camp de base du Broad
Peak, en 2007. Deuxième plus
haute cime du monde, à la fron-
tière sino-pakistanaise, la mon-
tagne de ses rêves se dresse
devant ses yeux accoutumés à la
vue des cimes. Aussitôt, il la place
parmi ses préférées: Cerro Torre,
Torres del Paine, Makalu et... K2.
Les trois autres ont été gravies, le
sommet du K2 demeure pour lui
un terrain inconnu. L’évidence,
donc, s’installe. Il l’escaladera.


Le chant des sirènes
A ses côtés en 2007, Mike Horn,
le célèbre aventurier, succombe
comme lui aux chants des sirènes
peuplant les contreforts de ce plus
haut sommet pakistanais. Depuis,
la volonté d’atteindre sa cime fait
partie de leurs obsessions com-
munes. Mais cette année, en juil-
let, elle leur a une troisième fois
résisté. A 7500 mètres, dans la nuit
du 16 juillet, les vents ont eu raison
de leur persévérance. «Nous nous
sommes aperçus que si nous mar-
chions une heure de plus, nous
étions foutus. Mike devait partir
ensuite au pôle Nord. Il ne pouvait
pas se permettre d’avoir des
grosses gelures.»


La décision a beau être sage, elle
n’efface pas la frustration lisible
dans les yeux du guide. Mais cela
ne lui enlève pas son fidèle sourire.
Cette bonne humeur d’ailleurs,
c’est un peu sa marque de fabrique.
Autant dans les Alpes, qu’en Pata-
gonie et en Himalaya, on reconnaît


ce Bagnard de 46 ans de loin à son
rire singulier et contagieux. Guide
à 21 ans, il a discrètement marqué
ces massifs de son sceau. «Quand
j’étais jeune, je préférais les esca-
lades techniques, particulière-
ment en granite, se remémore-t-il.
Aujourd’hui, je me retrouve plus
dans l’effort physique.»
Ainsi, aujourd’hui, après les
parois granitiques des Tours de
Trango au Pakistan ou celles des
Torres del Paine au Chili, il accu-
mule cinq 8000 sans oxygène

(Shishapangma, Cho Oyu,
Makalu et Gasherbrum I et II),
des premières ascensions «à
droite à gauche» aux côtés
notamment d’Erhard Loretan,
Jean Troillet et Claude-Alain
Gailland. Et en passant, le som-
met de l’Everest. «Mais celui-là,
si je pouvais l’effacer de mon exis-
tence, je le ferais.» Pour lui, la
question qui se pose là est
éthique. Ce qui le gêne, c’est l’oxy-
gène qu’il a utilisé pour grimper.
Il a eu l’impression de tricher,

de ne pas être lui-même sur le
Toit du Monde. «Je ne juge pas
ceux qui en font usage, mais j’ai
décidé de m’en priver totalement.
Tous les 8000 ont été gravis sans
oxygène, en faire usage est une
régression.» L’Everest a été son
premier 8000, depuis, il aborde
ces cimes stratosphériques sans
bonbonnes et la conscience
légère. Le Broad Peak, le Nanga
Parbat et le K2 lui ont résisté,
mais il en tire un meilleur souve-
nir que celui de l’air falsifié du

plus haut sommet de la planète.
«A 8000, ce que j’aime, c’est qu’il
faut pousser son corps au-delà de
ses limites. On marche très len-
tement, mais on donne tout ce
qu’on a. C’est pour cela qu’on y
va», décrit-il.

Désenchantement
C’est de cette manière qu’il
abordait le K2 cette année. Mon-
tagne tueuse pour les drama-
tiques, elle est aussi le deuxième
Everest pour les critiques. Car,
victime de son succès, elle attire
de plus en plus l’attention des
clients des expéditions. Pour
éviter la cohue prédite, Fred
Roux et Mike Horn convoitaient
l’arête Nord sur le versant
chinois de la montagne. Plus
technique, donc moins courue,
elle s’élève sur un versant de la
montagne moins soumis aux pré-
cipitations. Le plan du duo était
ficelé: seuls sur l’arête Nord, en
style alpin, sans oxygène, avec en
plus, la secrète ambition de s’en-
voler en parapente du sommet.
«Malheureusement, des soucis
politiques nous ont interdit à la
dernière minute l’accès à la face
chinoise. Nous avons donc dû
nous tourner sur les itinéraires
de la face pakistanaise.» Et vers
les quelque 140 autres préten-
dants au sommet.

Posés au camp de base parmi les
tentes des expéditions sur place,
les deux compagnons passent
leurs journées à observer les
allées-venues des clients et des
sherpas. Au vu des conditions et
de leur équipement, ils choi-
sissent de se fondre dans la voie
normale par dépit. «On aurait pu
tenter un autre itinéraire, mais la
masse de neige présente nous en
a dissuadés.»

Entraves à l’autosatisfaction
Malgré les changements, l’es-
poir du sommet demeure vif. Le
guide valaisan enfile le parapente
au fond de son sac et cultive la
perspective d’un exploit encore
jamais réalisé. Mais de cette
ascension tant attendue, Fred
Roux tire un bilan mitigé: «Ce que
j’ai vu n’est pas inspirant pour

l’alpinisme qui devrait demeurer
une quête d’aventure.» 
Chaque année, de nouvelles
cordes sont fixées pour per-
mettre l’ascension de la voie nor-
male. Les grimpeurs s’y tirent à
l’aide de jumars. Certains pas-
sages rocheux sont équipés
d’échelles pour faciliter leur
escalade. L’ascension bien que
toujours éprouvante au vu des
conditions, de l’altitude et du
dénivelé est facilitée pour les
clients. Pour les alpinistes aguer-
ris, ces aménagements sont des
entraves à l’autosatisfaction. «Les
porteurs aménagent le camp
pour qu’il soit prêt dès que les
clients arrivent. Ils n’ont rien
d’autre à faire que de mettre un
pied devant l’autre et d’avaler ce
qu’on leur donne à manger»,
décrit le guide.

S’envoler pour mieux revenir
Bien que relativement seuls, en
avant sans porteurs, ni oxygène,
Mike Horn et Fred Roux ont évi-
demment eu recours aux échelles
et cordes présentes sur l’itinéraire.
«Tu n’as pas le choix, elles prennent
toute la place», rigole le guide. Il
évoque les déchets laissés sur la
montagne et les commentaires des
clients aux porteurs surchargés. Il
admire ces grimpeurs pakistanais
qui ont atteint le sommet plusieurs

fois sans oxygène en toute discré-
tion alors que des alpinistes par-
tagent leurs faits et gestes sur les
réseaux sociaux. Il s’interroge et
reste perplexe. Sa montagne si
belle, qui l’envoûte depuis tant
d’années devient le décor d’une
forme d’alpinisme à laquelle il ne
s’identifie pas.
A 7500 mètres, Fred Roux a
remis le sommet à plus tard. Il a
déployé son aile sur un éperon de
neige. «A ces altitudes, le ciel est
d’un bleu puissant. Il est si vaste.
Quand tu marches, il t’entoure de
toutes parts.» Il ne lui a fallu que
trois pas pour s’envoler. En tour-
nant autour de la montagne qu’il
convoite depuis douze années, il
a sans doute de nouveau entendu
les sirènes chanter, car il le
répète: «J’y retournerai». Mais
pas depuis le Pakistan. ■

A 46 ans, Fred Roux n’entend pas renoncer au rêve qui l’habite depuis 2007, celui de gravir le K2, soit la deuxième cime la plus
haute du monde. (SEDRIK NEMETH POUR LE TEMPS)

Pour la beauté du K


HIMALAYA  Le guide valaisan Fred Roux a tenté une troisième fois le K2 sans oxygène ni porteur avec Mike Horn cet été. Surpris par


l’affluence sur la montagne et contraint de rebrousser chemin, il s’avoue heureux d’avoir pu décoller en parapente à 7500 mètres 


«A 8000, ce que


j’aime, c’est qu’il


faut pousser son


corps au-delà de


ses limites. On


marche très


lentement, mais


on donne tout


ce qu’on a»


FRED ROUX


Roger Federer reprend

sa raquette à Cincinnati

Un mois après sa terrible désillusion en finale de
Wimbledon, Roger Federer reprend la compétition
cette semaine au Masters 1000 de Cincinnati, son
unique tournoi de préparation avant l’US Open (du
26 août au 8 septembre). A son arrivée dans l’Ohio,
le Bâlois a donné une conférence de presse. Il est
bien sûr revenu sur sa défaite contre Djokovic à
Londres. «La vérité est qu’[elle] a été dure à digérer.
Au début tout allait bien puis, deux jours plus tard,
je repensais au match et je regrettais. J’ai eu des
flash-back de la finale, des bons et des mauvais
moments, au moment de reprendre l’entraîne-
ment, puis cela a disparu après quelques ses-
sions.» Malgré cette déception, Roger Federer
continue de croire en ses chances. «J’ai été bon sur
toutes les surfaces cette saison. Je n’ai pas eu de
problèmes de dos depuis deux ans et mon genou a
récupéré à 100%.» L. FE.

Le stand-up paddle ne serait

pas un sport à risque

A la suite d’une communication de la SUVA la
semaine dernière qui dénombrait 500 accidents
survenus en 2018 dans la pratique du stand-up
paddle, l’association faîtière de ce sport a tenu à
réagir. «Le stand-up paddle n’est pas un sport à
risque» mais «comme toute activité de plein air» se
pratique «de manière responsable» et «s’apprend
avec des formateurs certifiés». «Il est exagéré de
dire que le paddle est un sport dangereux, sachant
que la grande majorité des accidents peuvent être
évités simplement par une bonne préparation»,
souligne l’Association suisse de stand-up paddle
(Assup). Selon la SUVA, les accidents et blessures
surviennent pour trois raisons: laisse (qui relie la
planche au pied) trop courte, non-port du gilet de
sauvetage, oubli de se mouiller régulièrement le
corps (hydrocution). Les Championnats de Suisse
de paddle auront lieu le 14 septembre à Genève. L. FE.

Un jeu de chaises musicales

en F1 profite à un pilote thaï

L’écurie autrichienne de Formule 1 Red Bull
Racing a annoncé lundi le renvoi dans sa filiale
italienne Toro Rosso du jeune pilote français
Pierre Gasly, après douze Grands Prix disputés
seulement (63 points, contre 181 pour son
coéquipier Max Verstappen). Pour le remplacer,
Helmut Marko, le responsable de la filière des
jeunes pilotes de l’école Red Bull, a puisé dans le
vivier Toro Rosso mais préféré le Thaïlandais
Alexander Albon (16 points inscrits cette saison
au championnat du monde) au Russe Daniil
Kvyat (27 points). Dans son communiqué publié
lundi, Red Bull explique avoir l’intention
d’utiliser «les neuf dernières courses de la
saison pour évaluer les performances d’Alex
Albon, afin de prendre la meilleure décision
possible pour déterminer qui sera le coéquipier
de Max (Verstappen) en 2020». L. FE.

Simone Biles présente

deux figures inédites

L’Américaine Simone Biles a présenté deux figures
inédites dans la gymnastique féminine ce week-
end lors des Championnats des Etats-Unis tenus à
Kansas City. A la poutre vendredi, elle a placé une
sortie en double salto arrière groupé avec une
dou ble vrille (full-full). Dimanche au sol, elle a
réussi un double triple, un enchaînement au
coefficient de difficulté très élevé que seuls deux
hommes ont réussi avant elle. Ces prouesses lui
ont permis de remporter son sixième titre
national au concours général et trois agrès sur
quatre (sol, poutre, saut de cheval). Depuis six ans,
aucune gymnaste n’a remporté le classement
général d’une compétition où elle était engagée.
Pour que ces figures soient validées et qu’elles
portent son nom, la Texane doit désormais les
placer lors d’une compétition internationale,
comme les Mondiaux en octobre à Stuttgart. L. FE.

EN BREF

Il admire ces grimpeurs pakistanais

qui ont atteint le sommet plusieurs fois

sans oxygène en toute discrétion alors

que des alpinistes partagent leurs faits

et gestes sur les réseaux sociaux
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