Le Monde - 01.08.2019

(Nandana) #1

24 | 0123 JEUDI 1ER AOÛT 2019


0123


E


nfin libre! Ou presque... A peine
arrivé au 10 Downing Street, Boris
Johnson tente de faire croire que la
sortie du Royaume-Uni de l’Union euro-
péenne (UE) sera une bénédiction et que,
débarrassé du carcan de Bruxelles, le pays
va enfin pouvoir renouer avec son glorieux
passé de nation conquérante et créative.
Ces lendemains qui chantent font partie
intégrante de la stratégie jusqu’au-boutiste
choisie par le nouveau premier ministre
britannique : le Brexit se fera « do or die »
(coûte que coûte), même au prix d’une sor-
tie brutale, sans accord sur les modalités.
Qu’importe! Puisque, la prospérité sera au
bout de la route. Voire.
Quitter l’UE permettra « de faire les choses
qu’on n’avait pas le droit de faire depuis des
décennies, de créer des emplois, de libérer la

créativité et l’innovation », assure Boris
Johnson. Créer des emplois? N’est-ce pas ce
qu’a fait le Royaume-Uni ces dernières
années, comme l’atteste un taux de chô-
mage de moins de 4 %?
Le premier ministre veut ensuite mettre
fin à la politique d’austérité menée par un
gouvernement auquel il a appartenu. Etant
donné que le Royaume-Uni n’est pas dans
la zone euro, on ne voit pas très bien quelles
contraintes extérieures ont empêché le
pays de pratiquer la relance budgétaire qu’il
prône aujourd’hui. Disposant de sa propre
monnaie et de sa propre banque centrale,
Londres a toujours eu toute latitude pour
dévaluer sa devise ou creuser son déficit,
sans demander la permission à Bruxelles.
La liberté retrouvée devrait également
permettre au Royaume-Uni de relancer le
nucléaire. L’impossibilité d’avoir recours à
cette source d’énergie aura sans doute
échappé à EDF, qui exploite déjà dans le
pays quinze réacteurs, tandis que deux
sont en cours de construction. Le premier
ministre veut également développer les
OGM, oubliant que l’UE en autorise déjà
une cinquantaine.
Il est aussi question d’une baisse massive
d’impôts, alors que, jusqu’à ce jour, l’UE n’a
pas empêché le Luxembourg ou l’Irlande
de pratiquer le dumping fiscal ou, pour le
premier, de disposer d’une zone franche,
comme le premier ministre britannique
souhaite en créer au Royaume-Uni.

Là où Boris Johnson a raison, c’est qu’un
Brexit dur lui permettrait de nouer de
nouveaux accords de libre-échange. Do-
nald Trump, le président américain, a
affirmé que les deux pays travaillaient
déjà sur un projet. Au regard de la façon
dont ce dernier a tordu le bras au Canada
et au Mexique dans le cadre d’un nouveau
traité commercial, on souhaite bien du
plaisir à Boris Johnson pour défendre les
intérêts du Royaume-Uni.
Dérégulation, relance budgétaire, baisse
de la fiscalité : Johnson fait du Trump, mais
sans la puissance du dollar ni la force de
frappe de la première économie mondiale.
Les marchés financiers l’ont bien compris.
La chute de 4 % de la livre sterling depuis
que l’éventualité de l’arrivée au pouvoir de
Boris Johnson s’est matérialisée donne une
idée de la prospérité à venir. Les touristes
britanniques en vacances sur le continent
connaissent déjà le prix de la liberté, tout
comme les instituts de conjoncture, qui ta-
blent sur l’entrée du pays en récession.
Au lieu de se focaliser sur ce que l’UE
aurait empêché le Royaume-Uni de faire,
le premier ministre devrait se préoccuper
des conséquences d’un Brexit dur. La taxa-
tion de la moitié de ses importations,
l’affaiblissement de l’écosystème finan-
cier britannique ou encore le risque du ré-
tablissement d’une frontière entre les
deux Irlandes. Etre libre, est-ce aussi avoir
le droit de faire des erreurs ?p

BREXIT :


UNE ILLUSOIRE


« LIBÉRATION »


Jean-Baptiste Rudelle


Ne laissons pas


les GAFA verrouiller


l’accès au numérique


Le PDG de Criteo lance un appel pour


le maintien d’un Internet ouvert face à l’emprise


des plates-formes américaines, en passe


de contrôler des pans entiers de l’économie


L’


Internet ouvert est menacé
et risque de disparaître sous
nos yeux. Mais nous regar-
dons ailleurs, sans prendre
la mesure de ce que nous sommes
en train de sacrifier. L’Internet
ouvert est un principe fondateur
du Web. Il vise à donner la possibi-
lité à chacun de diffuser et d’accé-
der aux informations et aux
contenus de son choix, sans ja-
mais être contraint par les acteurs
qui l’organisent. C’est un idéal de
liberté et d’égalité, qui donne le
même pouvoir et les mêmes op-
portunités à tous les internautes.
C’est un idéal qui devrait nous
réunir tous : les citoyens, les
gouvernements, les entreprises
engagées du Web. En réalité, force
est de constater que ces derniè-
res années, cet idéal de liberté et
d’égalité a fortement régressé.
L’Internet ouvert est l’objet de
menaces insidieuses, liées à la
consolidation très rapide du
marché mondial de la techno-
logie. Aujourd’hui, les GAFA [Goo-
gle Amazon, Facebook, Apple]

contrôlent des secteurs entiers
de notre économie : la recherche
sur Internet, le contenu mobile,
les réseaux sociaux et une grande
partie du commerce de détail.


Enjeu sociétal
Ils ont montré qu’ils savent utili-
ser de manière redoutablement
efficace la rente qu’ils extraient
des secteurs qu’ils dominent,
pour brider l’innovation et l’émer-
gence d’autres acteurs sur des
secteurs adjacents. Très révéla-
teurs, les GAFA comptent pour
moins de la moitié du temps
passé sur le Net, mais captent plus
des trois quarts de la valeur ajou-
tée du secteur, et cette concentra-
tion s’accélère d’année en année.
Aujourd’hui, le marché permet
de moins en moins à de nou-
veaux acteurs indépendants
d’émerger. Si je voulais lancer,
dans l’écosystème numérique
actuel, l’entreprise que j’ai créée il
y a près de quinze ans, je ne le
pourrais plus. Le problème n’est
pas l’accès aux financements.
Nous avons au contraire beau-
coup progressé dans ce domaine
au cours des dix dernières
années, et nous devons nous en
féliciter. Non, le problème fonda-
mental est qu’une très grande
partie de l’écosystème numéri-
que est devenue impénétrable.
L’enjeu n’est pas seulement éco-
nomique et il est impératif de
prendre conscience que cette si-
tuation a aussi des répercussions
importantes sur nos modes de
vie. On ne peut, dans les faits,
observer de système plus ver-
rouillé, plus contrôlé, à l’op-
posé de ce que les fondateurs du
Web avaient imaginé. Laisser
Internet se fermer, c’est donc se
résigner à ce que notre vie sociale
et notre rapport à l’information
soient régentés par quatre grou-


pes mondiaux, tous américains,
qui ont tout pouvoir pour organi-
ser les choses comme ils veulent.
Cette absence de choix pour le
consommateur nous contraint à
nous conformer à des normes


  • relatives à la protection de la vie
    privée et à l’éthique – auxquelles
    on n’adhère pas forcément, sans
    avoir d’alternative possible. Parce
    qu’ils dominent des pans entiers
    de l’écosystème numérique, les
    GAFA sont aussi en proie à des
    conflits d’intérêts majeurs avec
    les internautes. Le problème
    principal vient du fait d’avoir une
    même entreprise qui, d’un côté,
    offre un service aux internautes
    et qui, de l’autre, commercialise
    les données personnelles de ces
    mêmes internautes.
    Cette imbrication rend particu-
    lièrement difficile la transparence
    sur l’utilisation des données et
    la protection de la vie privée des
    consommateurs. Dans ce modèle
    opaque, l’opérateur dominant
    sera toujours tenté d’utiliser les
    données personnelles qu’il col-
    lecte au-delà d’un usage économi-
    que raisonnable. Ce conflit d’inté-
    rêts majeur ne pourra se résoudre
    sans l’intervention de la puis-
    sance publique. Il est urgent d’as-
    sainir l’écosystème numérique
    pour le rendre plus transparent et
    plus protecteur des choix person-
    nels de chaque internaute.


Pour la liberté de choix
Pour encadrer ces risques de
conflits d’intérêts, la puissance
publique peut s’inspirer de ce
qu’elle a fait, avec succès, dans le
secteur bancaire, en séparant les
activités de détails et la banque
d’affaires. Dans le numérique, il
est souhaitable d’instaurer des
règles claires en cloisonnant les
services aux consommateurs
d’une part et la monétisation de
ces services d’autre part.
Ces dispositions permettraient
de beaucoup mieux contrôler la
manière dont sont utilisées nos
données personnelles et évite-
raient les dérapages qu’on a pu
parfois constater. Se battre pour
un Internet ouvert, ce n’est pas
seulement défendre un principe
abstrait, mais tenter de protéger
concrètement nos modes de vie
et nos choix individuels. Il y a
donc urgence à agir. C’est ainsi, et
ainsi seulement, que l’on rouvrira
le Web à la liberté d’entreprendre
et aussi à une vraie liberté de
choix pour les internautes. C’est
l’essence même d’Internet. Et
c’est ce que nous devons, collecti-
vement, protéger à tout prix.p

Jean-Baptiste Rudelle est
fondateur et PDG de Criteo,
leader mondial sur le marché
du ciblage publicitaire et
cofondateur du Galion Project,
un groupe de réflexion de la
tech qui regroupe 250 entre-
preneurs sur les bonnes
pratiques du numérique


LES GAFA


COMPTENT


POUR MOINS DE LA


MOITIÉ DU TEMPS


PASSÉ SUR LE NET,


MAIS CAPTENT PLUS


DES TROIS QUARTS


DE LA VALEUR


AJOUTÉE


DU SECTEUR


ANALYSE


E


n Roumanie, Laura Codruta
Kövesi est aussi populaire
qu’une actrice d’Hollywood,
mais ce n’est pas dans une
superproduction qu’elle a acquis
cette notoriété. C’est une histoire bien
réelle qui est à l’origine de son succès,
une sorte d’opération « mains pro-
pres » destinée à combattre la corrup-
tion institutionnalisée dans le pays.
Adorée des Roumains, mais détes-
tée de la classe politique, Laura Co-
druta Kövesi, 46 ans, déchaîne les
passions. Elle devrait prendre bientôt
les rênes du futur Parquet européen,
dont le siège sera basé à Luxem-
bourg. « J’ai rétabli la justice quand la
loi a été violée. La loi doit être la même
pour tous, et le principe qui guide le
travail de tous les procureurs dans
l’Union européenne », a-t-elle déclaré
lors de son audition au Parlement
européen, le 2 mars, après le vote de
celui-ci en sa faveur, sa nomination
devant désormais être confirmée par
le Conseil européen.
En 2006, à 33 ans, la jeune procu-
reure avait été nommée à la tête du
Parquet national de la Roumanie, et,
en 2013, elle avait pris la direction du
Parquet national anticorruption
(DNA). Des centaines de hauts fonc-
tionnaires, députés, sénateurs, mi-
nistres, maires et autres personnages
publics se sont retrouvés derrière les
barreaux en raison de son travail et
celui de son équipe de jeunes procu-
reurs formés en Europe occidentale.
« Le fait que des ministres et autres
fonctionnaires aient fait l’objet de nos
enquêtes et aient été condamnés mon-
tre qu’en Roumanie nous sommes
tous égaux devant la loi, quelle que
soit la position sociale ou la richesse
que l’on a accumulée », affirme-t-elle.
Le gouvernement social-démocrate
qui gouverne la Roumanie depuis

2016 s’était farouchement opposé à
sa candidature au poste de chef du
Parquet européen, dont la mission
consiste à mener des enquêtes trans-
frontalières sur les fraudes concer-
nant les fonds accordés par l’Union
européenne (UE). Il avait alors utilisé
tous les moyens dont il disposait
pour se débarrasser de cette pro-
cureure encombrante.
En juillet 2018, Mme Kovesi avait
alors été destituée de son poste, mais
ses confrères avaient fait pression
pour qu’elle reste au sein du Parquet
national en tant que responsable de
la stratégie anticorruption. Face à la
fronde, le gouvernement avait pro-
cédé à une refonte de la législation
pénale afin de limiter le pouvoir des
magistrats. En octobre 2018, il avait
attribué au parquet une nouvelle sec-
tion dotée d’un pouvoir d’enquête
sur eux. C’est cette nouvelle entité
qui n’a cessé de harceler Mme Kövesi
afin de l’empêcher d’accéder à la
fonction de procureure européenne
en l’accusant d’abus de pouvoir et de
faux témoignage. « Cette mesure est
destinée à me faire taire et à harceler
tous ceux qui font leur travail dans le
système judiciaire, avait-elle accusé.
Certains voulaient continuer à voler
en toute tranquillité, mais nous les en
avons empêchés. »

L’homme fort condamné
La pomme de discorde entre le gou-
vernement et les procureurs s’est
cristallisée autour de Liviu Dragnea,
le chef du Parti social-démocrate, qui
dispose d’une majorité au Parlement
et donc d’un pouvoir de contrôle sur
l’exécutif. Grâce au travail de
Mme Kövesi, l’homme fort de l’échi-
quier politique roumain a été con-
damné le 27 mai à trois ans et demi de
prison ferme pour trafic d’influence.
Cette condamnation a été un avertis-
sement clair pour une classe politi-
que largement corrompue. La vic-
toire de Mme Kövesi contre un sys-
tème hérité de l’époque communiste
permet à la Roumanie de tourner
une page peu glorieuse de son passé.
Cette renaissance de la justice rou-
maine a une résonance bien au-delà
des frontières de ce pays situé à l’ex-
trémité orientale de l’UE. En Europe
centrale, les dérapages antidémocra-
tiques de la Hongrie et de la Pologne
inquiètent Bruxelles, qui a mis en
place une procédure pour violation
de l’Etat de droit. En vertu de l’arti-
cle 7 du traité de l’UE invoqué par la
Commission, les deux pays pour-
raient voir leur droit de vote sus-
pendu. Toutefois, cette perspective

n’inquiète guère à Budapest et à Var-
sovie, car l’unanimité des pays mem-
bres est nécessaire pour valider cette
décision. Un scénario peu probable.
Trente ans après la chute du rideau
de fer qui séparait l’Europe occiden-
tale et l’Europe ex-communiste, les
démons du passé se réveillent. Dans
ce contexte qui fragilise les jeunes dé-
mocraties de l’Est, la pugnacité dont a
fait preuve Mme Kövesi en Roumanie
et sa probable nomination à la tête du
futur Parquet européen représentent
un espoir. De ce point de vue, la déci-
sion de Paris de retirer le 19 juillet son
soutien au candidat français à ce
poste, Jean-François Bohnert, pour-
tant soutenu lors du Conseil euro-
péen du 5 avril par une majorité
d’Etats membres, est de nature à en-
courager la lutte contre la corruption
dans une « nouvelle Europe » qui reste
encore fragile sur certains principes.
Quant à la nouvelle Commission de
Bruxelles, elle promet d’être plus in-
transigeante avec les dérapages con-
tre l’Etat de droit. Fraîchement élue à
la tête de la Commission, l’Allemande
Ursula von der Leyen a promis de lier
le versement de fonds européens à
l’Etat de droit. Le Parlement euro-
péen nouvellement élu a lui aussi an-
noncé, dans une lettre rendue publi-
que le 17 juillet, qu’il soutenait l’icône
de la justice roumaine. « Le Parlement
souhaite renouveler son engagement
envers Laura Codruta Kövesi en tant
que candidate du Parlement européen
au poste de procureur européen » ,
peut-on lire dans une lettre envoyée
au Conseil de l’UE par l’Italien David
Sassoli, président du Parlement.
Il est essentiel que des enquêtes et
des poursuites concernant des cri-
mes présumés contre le budget de
l’UE, tels que les détournements des
fonds européens, la corruption ou la
fraude à la TVA transfrontalière,
soient menées le plus rapidement
possible. Un défi à la hauteur de la ré-
putation de Laura Codruta Kövesi.p
mirel bran
(bucarest, correspondant)

Les défis européens de Laura Codruta Kövesi,


symbole de la justice en Roumanie


DES CENTAINES


DE HAUTS


FONCTIONNAIRES,


DÉPUTÉS,


SÉNATEURS,


MINISTRES, MAIRES


SE SONT RETROUVÉS


DERRIÈRE


LES BARREAUX


UNE NOUVELLE ENTITÉ


N’A CESSÉ DE


HARCELER LAURA


KÖVESI AFIN QU’ELLE


NE PUISSE DEVENIR


PROCUREURE


EUROPÉENNE

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