Libération - 03.08.2019

(Axel Boer) #1

L’


homme volant de l’époque s’appelle
Franky Zapata. Inventeur du Fly-
board Air, une planche évoluant dans
les airs bourrée de technologie, l’ancien cham-
pion du monde de jet-ski de 40 ans suit les
traces de Louis Blériot, pionnier de la traver-
sée aérienne de la Manche. Ce dimanche
matin, Franky Zapata doit décoller de San-
gatte (Pas-de-Calais)pour tenter de rejoindre
Douvres, en Angleterre, comme l’avait fait le
célèbre aviateur cent dix ans plus tôt à bord de
son avion, le Blériot XI. Sa traversée avait pré-
figuré le début de la grande aventure de l’avia-
tion. La tentative de Zapata annonce peut-être
une nouvelle ère : celle des déplacements de

courte distance – notamment en milieu ur-
bain – par des moyens aériens, sur lesquels
travaillent Airbus et la RATP, l’organisatrice
des transports en région parisienne(lire ci-
contre et page 4). Yaura-t-il des taxis volants
demain ?«C’est peut-être une page d’histoire
qui va s’écrire. Dans cent dix ans, on en parlera
aussi», e réjouit le maire de Sangatte, Guys
Allemand.

MONTGOLFIÈRE
La traversée du détroit du Pas-de-Calais attire
les aventuriers depuis plusieurs siècles.
En 1785 déjà, le binôme franco-américain
Jean-Pierre Blanchard et John Jeffries part de
Douvres pour rejoindre la côte française en
montgolfière. Ils mettent trois heures. Louis
Blériot, lui, réussit sa traversée aérienne en
une trentaine de minutes, le 25 juillet 1909.

Jusque-là, seuls les oiseaux volaient. Quel-
ques années après l’exploit du pilote français,
la technologie va avancer très vite. Ce sont les
débuts de l’aviation militaire. L’armée fran-
çaise commande plusieurs Blériot XI qu’elle
utilise pendant la Première Guerre mondiale.
Puis les lignes commerciales et civiles se
développent.
L’histoire pourrait-elle se reproduire avec le
flyboard de Franky Zapata? L’armée française
et son chef, Emmanuel Macron, ont déjà ma-
nifesté leur intérêt pour l’objet volant. Les
images de la démonstration de vol de Zapata
au-dessus des Champs-Elysées lors du défilé
du 14 Juillet ont fait le tour du monde. Après
ça, le projet de traversée de la Manche depuis
Sangatte«ne pouvait plus rester confidentiel»,
pour son maire, Guy Allemand, qui a«fait
Franky Zapata citoyen d’honneur parce qu’à

travers cette médiatisation, c’est un effet de
loupe très positif pour la commune». De quoi
changer l’image de sa ville, longtemps asso-
ciée à la dramatique crise migratoire vécue
dans la région. La première tentative de Za-
pata, le 25 juillet, avait déjà attiré plusieurs di-
zaines de spectateurs. Ce jour-là, tout est allé
très vite. Trop vite.

KÉROSÈNE
Zapata a décollé de la digue de Sangatte
vers 9 heures,«comme une fusée», aconte ler
chargé de communication de la commune,
Olivier Dumon. Debout sur sa planche vo-
lante, plein gaz, Zapata met moins de dix mi-
nutes pour parcourir les 17,5 kilomètres qui le
séparent du premier point GPS choisi pour le
ravitaillement en kérosène. L’atterrissage est
délicat. La mer chahute leBlack Pearl, ateaub
sur lequel est installée la plateforme où Za-
pata a prévu de se poser le temps de se fournir
en carburant. Il touche une barre métallique.
Sa machine recule, repart en avant, s’affole.
Zapata tombe à l’eau. Olivier Folcke plonge
pour aller le chercher. Coup de bol, personne
n’est blessé. Ce marin de 44 ans connaît bien
le détroit du Pas-de-Calais, véritable auto-
route maritime. L’an dernier,lui aussia tenté
de le traverser, mais à la nage. Pour lui, «la
Manche, c’est un mélange de tout : beaucoup
de distance à parcourir, beaucoup de courant,
des eaux froides... C’est tout ou rien». l est deI
ceux qui parlent de la Manche comme d’une
âme:«La mer vous tolère mais ne vous accepte
pas. Pour moi, ce n’était pas son jour.»

Par
SHEERAZAD CHEKAIK-CHAILA
Envoyée spéciale à Sangatte (Pas-de-Calais)

ÉDITORIAL


Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD

Rêve d’Icare


Vous avez aimé les trotti-
nettes? Vous adorerez les
hommes, les femmes et les
taxis volants. Imaginez : la
place de la Concorde, à Paris,
survolée par des files in-
interrompues d’humains
cherchant à se frayer un pas-

sage entre deux oiseaux. Le
Vieux-Port de Marseille jon-
glant entre bateaux sur l’eau,
voitures sur terre et drones ha-
bités dans les airs. Non, nous
ne sommes pas dansBlade
Runner, Iron Man uo le Cin-
quième Elément,mais demain,
en 2025 peut-être, quand la
mobilité urbaine ne sera plus
seulement souterraine ou ter-
restre et la gestion du trafic
urbain s’apparentera à un véri-
table rodéo informatique.
Lunaire? Pas tant que cela.
Les (més)aventures de Franky
Zapata, qui va retenter diman-
che de traverser la Manche sur
sa planche volante, peuvent
apparaître comme l’entreprise
d’un doux dingue mais son

Flyboard Air – pour l’heure
alimenté au kérosène, ce qui
n’est guère écolo – n’est que la
partie médiatisée de toutes
les recherches en cours pour
permettre à l’homme de réali-
ser le rêve d’Icare, du moins de
s’en approcher. Les construc-
teurs aéronautiques sont tous
sur le coup, Airbus au premier
chef, appâtés par ce nouveau
marché qui s’ouvre alors que
les modes de transport aérien
collectifs prennent du plomb
dans l’aile pour cause d’im-
pact désastreux sur le climat.
Et l’on imagine à quel point
ces recherches sont scrutées à
la loupe par les militaires, qui
voient là un moyen détourné
d’aborder le champ de bataille,

une nouvelle façon aussi de
récupérer des crédits publics


  • on en revient toujours aux
    fondamentaux. Ce n’est pas
    un hasard si Zapata s’est pro-
    duit lors du défilé du 14 Juillet.
    Chaque saut technologique
    apporte son lot d’avancées
    et de dangers. Pour l’heure, on
    s’extasie ; demain on frémira
    peut-être, il suffit de voir
    l’image de Zapata sur sa plan-
    che volante avec une arme à la
    main. En tout cas, la conquête
    de l’espace aérien suburbain
    est bel et bien lancée.«Tout
    obstacle renforce la détermina-
    tion. Celui qui s’est fixé un but
    n’en change pas», isait Léo-d
    nard de Vinci, qui fut aussi
    un immense inventeur.•


ÉVÉNEMENT


Taxis volants

Baptêmes de l’ère


Franky Zapata va retenter de traverser la Manche


ce dimanche sur son Flyboard Air, qui intéresse les


militaires. Pour le grand public, c’est du côté des projets


de transport collectif urbain, tel celui d’Airbus


et de la RATP, qu’une révolution risque d’advenir.


2 u ibération L Samedi3 e t Dimanche4 Août^2019

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