Les Echos - 03.03.2020

(Dana P.) #1

Les Echos Mardi 3 mars 2020 IDEES & DEBATS// 13


prospective


URBANISME// Les promesses de plantation en masse d’arbres au cœur des villes s’invitent dans la
campagne. L’arbre tricolore qui cache la forêt : la volonté de verdissement des villes est planétaire.

Quand la forêt envahira la ville


Pa ul Molga
@paulmolga

C


’est le « must have » des program-
mes municipaux : créer des forêts
urbaines pour offrir un cadre de vie
apaisé et une atmosphère plus respirable au
cœur des villes. A Paris, mais aussi à Mar-
seille, Lyon, Besançon, Nancy, Metz, Epinal,
Thionville ou Cholet, les candidats y vont
chacun de leur surenchère lignicole en pro-
posant de planter des milliers de troncs,
comme autrefois les maires bâtisseurs pro-
mettaient stades, piscines et centres com-
merciaux pour l’emporter. Opportunisme,
lubie écologique ou mouvement salutaire?
L’intérêt de l’arbre en ville est largement
documenté : climatiseurs naturels, oasis de
biodiversité, purificateurs d’air, réducteurs
de bruit, puits à carbone, écrans esthéti-
ques, marqueurs de saison... Début février,
la FAO (Organisation des Nations unies
pour l’alimentation et l’agriculture) a
annoncé qu’une soixantaine de villes dans
le monde avaient parfaitement saisi ces
qualités et s ouscrit aux objectifs de soutena-
bilité et de résilience qu’ils sous-tendent en
rejoignant son Programme mondial des vil-
les forestières lancé en 2018.

Capitales exemplaires
Pa rmi elles figurent des capitales comme
Dublin, Quito, Madrid ou Paris, d’importan-
tes métropoles comme New York et Toronto,
et des villes plus modestes comme Mantoue,
en Italie, Thunder Bay, au Canada, ou Ealing,
au Royaume-Uni. « Elles sont pionnières de la
planification et de la gestion de forêts urbaines
et bon nombre d’entre e lles ont été au-delà de la
simple utilisation des arbres dans leur infras-
tructure verte pour créer des communautés
plus saines », expliquait récemment Dan
Lambe, président de la Fondation Arbor
Day, qui accompagne ce programme.
Le mouvement de verdissement urbain
est bien engagé. En Europe, Milan, qui figure
parmi ces éclaireurs, veut être la première
ville à opérer une transformation radicale de
son environnement, aujourd’hui le plus
industriel de la péninsule. Son maire, Giu-
seppe Sala, a décidé de planter 3 millions
d’arbres d’ici à 2030, le triple du nombre de
ses habitants, et il assure qu’à terme sa forêt
urbaine permettra d’abaisser de 2 degrés la
température moyenne de la ville et d’absor-
ber 5 millions de tonnes de CO 2 par an, soit
80 % de l’ensemble de ses émissions.
En 2014 déjà, il avait autorisé la construc-
tion des premiers gratte-ciel forestiers – le
complexe Bosco Verticale – recouverts de
20.000 arbres et arbustes tels que mélèzes,
cerisiers, hêtres et oliviers. Leur architecte,
Stefano Boeri, dont le projet a essaimé
depuis dans une dizaine de villes à travers le
monde, pousse à présent p lus loin ce concept
au nord de la ville de Liuzhou, dans la pro-
vince chinoise de Guangxi. Il va y entamer
cette année la construction d’une cité-forêt
portant à son comble l’association de la ville
et de la nature : sur 175 hectares, Liuzhou
Forest City fonctionnera comme un grand
filtre capable d’absorber 10.000 tonnes de
CO 2 et 57 tonnes de microparticules par an,
tout en produisant 900 tonnes d’oxygène
grâce à 40.000 arbres et 1 million de plantes
d’une centaine d’e spèces, couvrant rues,
façades e t toits. Ce tapis de verdure
accueillera quelque 30.000 personnes.

Verdure visible
L’arc hitecte italien est le chef de file d’un
mouvement qui milite pour encourager
cette foresterie urbaine. Dans un appel
relayé en décembre 2018, à la veille du pre-
mier Forum mondial des forêts urbaines, il
invitait tous les professionnels de l’urba-
nisme à considérer l’arbre « comme un parte-
naire de la ville du futur ». Accroître les surfa-
ces perméables, transformer les toits en
jardins, végétaliser les murs, clôtures et bar-
ri ères urbaines, développer des oasis vertes
et des surfaces agricoles, planter des bois...
Le chantier est considérable.
Pour en prendre la mesure, le Senseable
Lab du Massachusetts Institute of Techno-
logy (MIT) a classé la couverture de la cano-

pée verte dans plusieurs villes du monde en
utilisant le panorama Google Street View
plutôt que les vues satellites. « Nous ne comp-
tons pas le nombre individuel d’arbres mais la
quantité de vert et la distribution spatiale des
ombres perçue au niveau du sol », explique
Carlo Ratti, qui dirige ce projet baptisé
« Treepedia » lancé en 2016.
Les chercheurs en tirent un indicateur –
le Green View Index – qui p ermet de c ompa-
rer la perception qu’ont les h abitants d e leur
environnement naturel. Boston, où siège le
MIT, affiche ainsi un bon 18,2 %. Tampa
(Floride) culmine en tête du classement à
plus de 36 %, quand Singapour, qui veut être
la ville la plus végétalisée du monde dans
dix ans, est créditée d ’un index d e 29 %. L oin
derrière, Paris est à 8,8 %. Si rien n’est fait, la
capitale sera aussi chaude en 2050 que Can-
berra en Australie, selon une étude de l’Uni-
versité de Zurich. « La forêt urbaine doit
devenir une priorité dans l’agenda interna-
tional des gouvernements et institutions »,
insiste Stefano Boeri.

Fo rêts express
La FAO l’a entendu. Pour accompagner la
transition verte des villes les plus en retard,
elle a lancé en septembre un ambitieux pro-
jet de ceinture verte urbaine calqué sur le
modèle de la grande muraille verte, qui veut
freiner l’avancée du désert au Sahel. D’ici à
2030, l’initiative devrait permettre de créer
jusqu’à 500.000 hectares de nouvelles forêts
urbaines au cœur de mégapoles comme
Kuala Lumpur ou Rangoun, et de maintenir
près de 300.000 hectares de forêts naturelles

Les 15
métropoles
les plus
arborées
du monde


  • Selon « l’indice
    de verdure visible »
    de Treepedia (source
    Senseable Lab MIT) :

  • 1. Tampa
    (Etats-Unis) : 36,1 %.

  • 2. Singapour
    (Indonésie) : 29,3 %.

  • 3. Oslo
    (Norvège) : 28,8 %.

  • 4. Vancouver
    (Canada) : 25,9 %.

  • 5. Sydney
    (Australie) : 25,9 %.

  • 6. Montréal
    (Canada) : 25,5 %.

  • 7. Durban
    (Afrique du Sud) :
    23,7 %.

  • 8. Johannesburg
    (Afrique du Sud) :
    23,6 %.

  • 9. Sacramento^
    (Etats-Unis) : 23,6 %.

  • 10. Francfort^
    (Allemagne) : 21,5 %.

  • 11. Genève^
    (Suisse) : 21,4 %.

  • 12. Amsterdam^
    (Pays-Bas) : 20,6 %.

  • 13. Seattle^
    (Etats-Unis) : 20 %.

  • 14. Toronto
    (Canada) : 19,5 %.

  • 15. Miami
    (Etats-Unis) : 19,4 %.


existantes sur le continent africain et en Asie.
Une fois achevée, cette « muraille verte pour
les villes » devrait faire reculer les tempéra-
tures de façon spectaculaire jusqu’à rafraî-
chir de 8 °C les îlots urbains les plus sur-
chauffés. « Le recours à la climatisation
pourrait être réduit presque de moitié »,
assure la FAO, qui estime à 5 gigatonnes par
an la quantité faramineuse de dioxyde de
carbone qui pourra ainsi être séquestrée.

Les travaux conduits par le botaniste japo-
nais Akira Miyawaki pourraient servir ses
objectifs. Le chercheur a mis au point une
méthode peu coûteuse pour restaurer la
végétation naturelle sur les sols dégradés,
industriels, urbains ou périurbains. Il utilise
dans ce but des essences natives prélevées
dans les 20 kilomètres autour de la zone de
reforestation, prépare soigneusement le ter-
rain, plante densément et recouvre de
paillage pour imiter l’humus forestier. Après
trois ans d’entretien, l’espace devient auto-
nome. En moins de dix ans, une forêt de plu-
sieurs mètres de hauteur prend place. Plus
de 1.500 sites dans le monde ont retrouvé un
écrin vert grâce à cette méthode.n

Si rien n’est fait, Paris sera
aussi chaude en 2050
que Canberra,
en Australie, selon
une étude de l’Université
de Zurich.

o


L’INVENTION


Le frein auto passe


à l’électrique


C


entenaires et quasi aussi vieux que
l’automobile, les freins hydrauliques
qui équipent l’intégralité des voitures
vivent-ils leurs dernières années? Avec l’aide
du laboratoire lyonnais Ampère, Hitachi
Automotive Systems vient de mettre au point
un freinage 100 % électrique. Un système
à la fois plus propre grâce à l’absence de fluide
polluant, plus facile à maintenir et surtout
plus sûr puisqu’exempt de fuites. L’ensemble
du circuit hydraulique traditionnel a été
remplacé par un système mécatronique
qui associe une électronique de puissance
et un moteur électrique poussant un piston.
Le groupe japonais s’est chargé de la mise
au point de la partie mécanique. Le Laboratoire
Ampère a travaillé depuis 2012 sur le pilotage
en temps réel du moteur électrique. Toute la
difficulté était d’assurer une force de freinage
précise sans avoir les informations de serrage
entre les plaquettes et le disque grâce à la mesure
de pression fournie par l’hydraulique.
Les chercheurs ont développé des algorithmes
se fiant uniquement au comportement du moteur.
De premiers essais ont été effectués sur
une Peugeot 3008, mais les recherches doivent
se poursuivre pour arriver à l’intégrer
et le transférer au monde industriel. — F. N.


L


e changement climatique à l’horizon 2100
est un phénomène irréversible. Mais cela
ne saurait nous dispenser d’adopter au plus
vite les politiques de limitation et d’adaptation qui
en détermineront l’amplitude et les conséquences.
Les cartes publiées le 20 février par l’Agence
européenne pour l’environnement (AEE) révèlent
de manière saisissante les conséquences
désastreuses qu’il risque d’entraîner en Europe :
inondations, sécheresse, feux de forêt et hausse
élevée du niveau de la mer et leurs effets néfastes
sur les écosystèmes, les activités productives,
la santé et le bien-être de la population.
Une récente étude prospective de l’Alliance
nationale de recherche pour l’environnement
(AllEnvi), s’appuyant sur les hypothèses d’évolution
des émissions anthropiques de gaz à effet de serre
et les scénarios du GIEC, qui envisagent
une élévation de 44 à 74 cm du niveau moyen
de la mer à l’horizon 2100, montre que
le phénomène pourrait être encore pire au cours
des trois prochaines décennies. Elle décrit huit
scénarios croisant des hypothèses d’atténuation
à l’échelle globale avec d’autres concernant
les efforts d’adaptation des littoraux et montre
à son tour les conséquences qui pourraient
en résulter dans sept domaines essentiels allant
de la population littorale, de l’urbanisation
et des infrastructures jusqu’à l’agriculture
et l’alimentation. L’illustration de ces scénarios
dans quelques régions typiques est très frappante
et témoigne de l’ampleur des risques que
nous courons en omettant de mettre en œuvre
la transition écologique qui s’impose.
En Aquitaine, en l’absence d’adaptation, le recul
du trait de côte entraînerait des crises
environnementales, économiques
et humanitaires répétées. Aux Pays-Bas, le retrait
des populations de la plaine située sur l’axe
Rotterdam-Amsterdam au profit des villes
moyennes. Au Vietnam, un véritable désastre
politique, humanitaire et économique.
Nombreuses sont désormais les études
qui révèlent l’ampleur des catastrophes que risque
de provoquer l’absence d’une politique
très vigoureuse et nécessairement à long terme
de transition écologique. Point ne suffit d’en parler,
il faut l’entreprendre.


Hugues de Jouvenel est le rédacteur en chef
de la revue « Futuribles ».


LA
CHRONIQUE
d’ Hugues de Jouvenel


« SOS planète »


Planter en ville n’est pas si simple...


Avant leur rénovation, les abords du Vieux-Port, à Marseille, étaient plantés
de quelques arbres chétifs. Campés il y a presque trente ans dans une terre
saumâtre, aucun n’était parvenu à pousser convenablement. « C’est que
la ville est un milieu contraint pour l’arbre » , explique le groupement Arbres
en Ville spécialisé dans l’ingénierie des paysages : milieu coupé des autres
écosystèmes, pollution atmosphérique et lumineuse, microclimat urbain,
imperméabilité des sols... En plus de l’hostilité environnementale, les amé-
nageurs doivent composer avec les infrastructures : parkings, réseaux sou-
terrains, égouts, etc. Nature-Action Québec, un consultant qui guide les
collectivités dans l’application des meilleures pratiques environnementales
depuis 1986, a édité un guide à leur usage. « Avant de planter, quelques ques-
tions s’imposent : quelles sont les caractéristiques du sol, les conditions environ-
nementales (ensoleillement, vent...), l’espace disponible aussi bien en hauteur
que sous terre, et les ressources, en temps et en argent, que l’on peut déployer
pour l’entretien. » Le choix de l’essence a aussi son importance. A cause des
allergies, les médecins déconseillent aux personnes sensibles la proximité
de cyprès, chênes et platanes pourtant plantés par milliers dans nos villes.

Les immeubles du Bosco Verticale à Milan, en Italie, sont recouverts de quelque 20.000 arbres et arbustes.

Lu

ca

Brun

o/AP/Sipa
Free download pdf