MondeLe - 2020-03-29-30

(Grace) #1

8 |coronavirus DIMANCHE 29 - LUNDI 30 MARS 2020


Philippe prolonge le confinement jusqu’au 15 avril

Le premier ministre a d’ores et déjà précisé que le conseil scientifique l’évaluait à « six semaines au global »

L


a décision avait beau être
attendue, elle n’en mar-
que pas moins un point
de bascule dans la crise sa-
nitaire que vit la France. A la sortie
d’un conseil des ministres extra-
ordinaire, convoqué vendredi
27 mars à l’Elysée, Edouard Phi-
lippe a annoncé la prolongation
du confinement dans lequel est
plongé le pays depuis le 17 mars.
« J’annonce aujourd’hui le renou-
vellement de la période de confine-
ment pour deux semaines supplé-
mentaires à compter de mardi pro-
chain, soit jusqu’au mercredi
15 avril » , a indiqué le premier mi-
nistre, mine grave et costume
sombre.
Pour justifier cette décision,
M. Philippe a insisté sur l’état sani-
taire dramatique dans lequel se
trouve le pays. « Il est clair que nous
ne sommes qu’au début de la vague
épidémique » , a insisté le premier
ministre, alors que la situation
s’est particulièrement tendue ces
dernières heures en Ile-de-France
et dans les Hauts-de-France. Ven-
dredi soir, Jérôme Salomon, le di-
recteur général de la santé, a an-
noncé que 299 décès avaient été
enregistrés ces dernières vingt-
quatre heures dans les hôpitaux,
portant à 1 995 le nombre de
morts en France depuis le début
de l’épidémie.
Signe de la gravité de la situation,
Edouard Philippe a indiqué lors de
sa déclaration que la durée de la
période de confinement pourrait
être encore prolongée, au-delà du
15 avril, « si la situation sanitaire
l’exige ». « Le conseil scientifique qui
éclaire les décisions du gouverne-
ment évalue à au moins six semai-
nes au global la période totale de
confinement » , a rappelé Edouard
Philippe, donnant le sentiment de
d’ores et déjà préparer les Français
à un nouvel allongement.
Pas question, en revanche, de
toucher aux conditions du confi-
nement. « Les mêmes règles que
celles actuellement en vigueur con-
tinueront à s’appliquer » , a assuré
le chef du gouvernement. « Le con-
finement à la française est un des
plus sévères d’Europe. Un tour de
vis supplémentaire finirait par dé-
sorganiser la nation, il serait con-
tre-productif, estime-t-on à Mati-

gnon. Le premier ministre n’exclut
pas, sur des zones particulières, de
faire des choses plus dures – couvre-
feu, confinement plus rude – mais
nous n’en sommes pas là. » Plus de
225 000 procès-verbaux ont déjà
été dressés pour violation du
confinement pour 3,7 millions de
contrôles, selon le ministre de l’in-
térieur, Christophe Castaner.

« Situation tendue »
« Ce qui justifie ces quinze jours,
c’est que nous sommes au début de
la vague en Ile-de-France, et qu’elle
n’est pas encore passée dans le
Grand-Est. Il faut a minima quinze
jours de confinement, on ne sait
pas quand la vague va refluer » ,
plaide un proche d’Edouard Phi-
lippe. « Dans les quinze prochains
jours, la France va compter ses
morts, dramatise un autre
conseiller. On va rentrer dans une
situation compliquée et tendue. »
« Tout le monde doit être conscient
que nous sommes dans un combat
de longue haleine, ajoute Laetitia
Avia, députée La République en
marche (LRM) de Paris. Je com-
prends que certains souhaitent pro-
fiter du soleil, mais leur impatience
n’aura pour effet que de limiter les
effets du confinement... et donc le
prolonger. »
Annoncé vendredi, seulement
quelques heures avant sa tenue, ce
conseil des ministres présenté
comme « complémentaire » devait
à l’origine se concentrer sur l’adop-
tion de cinq nouvelles ordonnan-
ces ayant trait à l’état d’urgence sa-
nitaire. Un rendez-vous « assez
technique » , selon un conseiller du
pouvoir. En réalité, Edouard Phi-
lippe avait l’intention, dès ven-
dredi matin, de prolonger la durée

du confinement. Mais il préférait
attendre son déjeuner de travail
avec Emmanuel Macron, à l’Elysée,
pour annoncer cette décision. « Ils
ont tranché sur quinze jours, et une
annonce immédiate » , rapporte
une source au sein de l’exécutif.
Signe de la tension qui monte,
Edouard Philippe devait tenir, sa-
medi après-midi, une nouvelle
conférence de presse avec le mi-
nistre de la santé, Olivier Véran.
Objectif : répondre aux « questions
relatives à la situation sanitaire, (...)
à notre stratégie, à la disponibilité
des équipements, de masques, de
tests, toutes les questions que les
Français se posent légitimement » ,
a précisé le premier ministre lors
d’une brève allocution vendredi
matin. Une manière de répondre
aussi aux polémiques sur la dispo-

nibilité des mesures de protection
et aux choix de l’exécutif, en ma-
tière de tests notamment.

« Loupés en termes de com’»
« Il faut que tous les Français sa-
chent qu’on va vivre une période
très difficile, très tendue, très bru-
tale, explique-t-on à Matignon. Il y
a un besoin de parole publique, qui
explique ce qu’on fait. Les gens sont
prêts à comprendre les difficultés à
condition qu’on ne les cache pas. Et
nous n’avons rien à cacher. » « Per-
sonne ne prononce un confine-
ment de gaieté de cœur dans une
démocratie, fait valoir la porte-pa-
role de LRM, Aurore Bergé. Mais il
est indispensable et doit être res-
pecté par chacun d’entre nous pour
limiter la propagation du virus,
ainsi que l’engorgement des hôpi-

taux. » Désireux d’éviter les couacs
à l’aube de cette séquence déter-
minante, Edouard Philippe a ap-
pelé ses ministres à « davantage de
maîtrise » lors d’une réunion orga-
nisée vendredi matin. S’il n’a cité
personne, les déclarations du mi-
nistre de l’agriculture, Didier
Guillaume, invitant les Français à
aller dans les champs pour aider
les agriculteurs, ou de la porte-pa-
role Sibeth Ndiaye, prenant en
exemple un « enseignant qui ne
travaille pas » pour expliquer le
confinement, auraient irrité le lo-
cataire de Matignon. « Dans une si-
tuation comme celle que nous vi-
vons, il faut une communication de
crise, resserrée. Le premier ministre
a demandé que lorsqu’un ministre
est amené à faire des déclarations
hors de son périmètre, ce soit uni-

quement avec des éléments validés
par Matignon » , explique l’entou-
rage de M. Philippe.
« Il y a eu quelques loupés en ter-
mes de com’ces derniers jours et ce
n’est pas le moment. Vu le niveau de
défiance envers les responsables
politiques, chaque erreur se paie
cash et entache l’action du gouver-
nement dans son ensemble » , re-
grette un pilier de la majorité.
Avant de conclure : « Si le pouvoir
veut être irréprochable dans sa ges-
tion de la crise, la nécessité de la
transparence doit se coupler avec
un discours clair et compréhensi-
ble. » L’annonce de la prolongation
du confinement a au moins le mé-
rite de l’être, sans ambiguïté.p
olivier faye,
alexandre lemarié
et cédric pietralunga

Covid-19 : le difficile accompagnement des patients en fin de vie

Les cas de malades âgés en détresse respiratoire aiguë se multiplient dans les hôpitaux franciliens débordés et les Ehpad

C

omment accompagner la
fin de vie des patients at-
teints du Covid-19 qui ne
peuvent pas être pris en charge en
réanimation? Dans les hôpitaux
franciliens, la question se pose
avec acuité aux soignants qui
voient affluer, depuis quelques
jours, un nombre important de
patients très âgés souffrant d’une
détresse respiratoire aiguë. « Pour
la majorité d’entre eux, nous sa-
vons que la réanimation n’est pas
possible car ils n’en réchappent
pas », souligne Eric Pautas, gériatre
référent de la cellule de crise de
l’Assistance publique-Hôpitaux de
Paris (AP-HP). Pour autant, impos-
sible de les laisser mourir sans
soins : il faut donc organiser, dans
l’urgence, leur prise en charge
dans, et en dehors de l’hôpital.
Afin d’ « aider les équipes à “in-
venter” une réponse à l’urgence im-
posée par l’épidémie de Covid-19 »,
un document a été diffusé le
19 mars aux établissements de
l’AP-HP. Plusieurs options sont dé-
taillées pour organiser la prise en
charge des patients incurables et
leur permettre « de finir leur vie le
plus sereinement possible, ou tout
au moins le moins mal possible,
dans ce contexte exceptionnel ». Il
suggère notamment que des uni-

tés de soins palliatifs temporaires
soient créées « lorsque les capaci-
tés de services de soins qui ac-
cueillent les patients atteints du
Covid-19 sont mises en difficulté ».
De tels services, déjà mis en place
dans certains hôpitaux, ont pour
objectif d’accueillir les patients qui
ne peuvent pas être réanimés, et
pour lesquels un retour à la mai-
son ou en établissement d’héber-
gement pour personnes âgées dé-
pendantes (Ehpad) n’est pas possi-
ble. Afin d’aider les soignants des
services de réanimation dans leur
décision de récuser un patient, des
« cellules éthiques de soutien »
pourront être mises en place.
A Saint-Antoine, une dizaine de
médecins seniors issus de diffé-
rentes spécialités vont par exem-
ple être mobilisés pour apporter
un regard extérieur sur une déci-
sion d’arrêt des traitements et
contribuer au processus collégial
prévu par la loi. « Dans des situa-
tions compliquées, ça peut être bien
d’avoir une espèce de “sage” vers le-
quel se tourner, il s’agit de ne pas
laisser les médecins réanimateurs
prendre seuls le poids de décisions
éthiques lourdes », explique Ber-
trand Guidet, chef du service de
médecine intensive-réanimation
à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, et

coauteur d’une fiche détaillant la
prise en charge à l’AP-HP des mala-
des du Covid-19 incurables.
Faute de place, certains patients
ne pourront cependant pas être
transférés à l’hôpital, et devront
être pris en charge par les Ehpad.
Or, rares sont les établissements
en mesure d’accompagner
24 heures sur 24 un grand nombre
de patients mourants. « On a un
boulot énorme à faire dans les
soixante-douze heures en Ile-de-
France pour mettre en place des as-
treintes téléphoniques, avec des
médecins qui pourront se dépla-
cer », prévient Pauline Rabier-Le-
brun, gériatre à l’hôpital du
Kremlin-Bicêtre. Sur les 70 Ehpad
que compte sa zone, seuls 16 dis-
posent d’une infirmière la nuit.

L’AP-HP devrait aussi mettre en
service très rapidement une ligne
téléphonique directe ouverte
24 heures sur 24. Des gériatres se
relaieront pour aider les soignants
des Ehpad dans leurs décisions.
« Les médecins sont parfois dépas-
sés quand il est question de limiter
les soins car ils n’ont pas toujours
les moyens − humains, en matériel
et médicaments − pour que les fins
de vie se passent dans de bonnes
conditions. C’est une décision com-
pliquée à prendre seul », explique
Pierre Hausfater, chef du service
des urgences de la Pitié-Salpê-
trière, à Paris.

« Situations bouleversantes »
En milieu de semaine, un médecin
d’un Ehpad voisin de l’hôpital l’a
ainsi contacté pour lui demander
conseil. « Il nous avait déjà adressé
deux patients dans un état grave et
s’interrogeait sur un troisième cas.
Il avait besoin qu’on l’aide à pren-
dre la décision de ne plus envoyer
ses pensionnaires aux urgences, ra-
conte le médecin. De notre côté,
nous ne voulions pas prendre le ris-
que de saturer les services alors que
l’issue pour ces patients était con-
nue. Il est évident que l’on préfère
donner le maximum de chances à
ceux dont on sait qu’ils vont pou-

voir guérir. » Cet accompagne-
ment est d’autant plus important
que les services de réanimation
n’ont, certains jours, plus un lit
disponible. « C’est dans ces situa-
tions qu’on doit anticiper sur des
décisions d’admettre ou non des
patients en réanimation », indique
Pierre Hausfater, en rappelant que
ce choix repose sur une évaluation
du bénéfice-risque à laquelle les
réanimateurs sont bien rodés.
Pour accompagner au mieux
leurs résidents, certains Ehpad
ont créé des unités Covid-19 dé-
diées. Mais, partout, les difficultés
à trouver des renforts pour admi-
nistrer des soins appropriés in-
quiètent. « Nous craignons de ne
plus pouvoir gérer si le nombre de
cas augmente », lâche Eric Pautas.
Dans tous les secteurs hospita-
liers, le manque de bras inquiète.
Or, la prise en charge médicale de
ces patients s’avère délicate. « Il
s’agit de fins de vie difficiles sur le
plan respiratoire. Cela peut être
très spectaculaire, donc il faut sa-
voir utiliser à bon escient les médi-
caments comme les sédatifs et la
morphine », souligne le gériatre.
Il existe, selon lui, une grande
disparité entre les établissements.
« Les médecins qui ont l’habitude
de travailler en lien avec l’hôpital

sont mieux armés pour faire face à
cette situation », avance-t-il. « Ce
sera plus difficile pour ceux qui
n’ont pas de référents. » Le docu-
ment diffusé dans l’AP-HP souli-
gne le risque psychologique pour
les soignants des Ehpad, « qui vont
être confrontés à la récurrence de
situations singulières, complexes
et bouleversantes ».
Le fardeau est d’autant plus
lourd à porter que les visites des
familles sont en principe interdi-
tes dans les Ehpad pour limiter au
maximum le risque de contami-
nation. « C’est une grande diffi-
culté », admet Rémi Salomon, pré-
sident de la commission médicale
d’établissement de l’AP-HP. « Il
faudra peut-être (...) , suivant les ca-
pacités des services, assouplir les
règlements et rouvrir les portes de
la chambre du patient à ses pro-
ches », avance le document de
l’AP-HP, citant l’exemple de l’hôpi-
tal Avicenne, à Bobigny, où des ex-
ternes ont été mobilisés afin
d’aider les familles à s’habiller de
blouses, surchaussures et charlot-
tes. Cette opération, très chrono-
phage, permet désormais aux
proches des malades de venir,
deux par deux, dire au revoir.p
françois béguin
et chloé hecketsweiler

A Saint-Antoine,
des médecins
seniors vont
apporter un
regard extérieur
sur une décision
d’arrêt des
traitements

Le premier ministre, Edouard Philippe, à l’hôtel Matignon à Paris, le 27 mars. CHRISTOPHE ENA/AFP


« Tout le monde
doit être
conscient que
nous sommes
dans un combat
de longue
haleine »
LAETITIA AVIA
députée LRM de Paris
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