Libération - 08.04.2020

(WallPaper) #1

Libération Mercredi 8 Avril 2020 u 25


quelque prodige mystique, Hosono
avait entrevu que l’évocation de son
trip, pas franchement fabuleux
quand on y repense, aboutirait à
quelque chose de spécial, considé-
rable pour son œuvre, s’il s’autori-
sait à y revenir par le biais le moins
évident – plutôt qu’un album de
chansons ou un collage de field re-
cordings, de longues séquences de
techno pop, imbibées de pop de
Bollywood, de surréalisme et de
traditions populaires pendjabi. Sur
les photos du voyage inscrites dans
la pochette du disque, sous le col-
lage merveilleux de Yokoo, Hosono,
malgré une casquette de yacht club,
ressemble moins au Capitaine Stu-
bing de Tropical Dandy qu’à un
Aguirre hagard, qui serait revenu
du pire. Ou de la rencontre avec un
ovni. Quel ovni? Les journalistes
sont nombreux à avoir cuisiné Ho-
sono à travers les années, qui nom-
mait encore en 2007 un album
Flying Saucer 1947. A ce jour, il n’a
toujours pas répondu.•

Vendredi, prochain épisode
de notre série : Fellini à Tulum.

catégorique : à son retour d’Inde, il
avait été «transformé». Et à bien des
égards, Cochin Moon est bien plus
révolutionnaire que le premier al-
bum de YMO, plus proche par ses
textures de l’ambient d’avant-garde
qu’il développerait à partir de la se-
conde moitié des années 80, et plus
visionnaire dans son brouillage des
cultures par le biais de la technolo-
gie, comme le conceptualiseraient
plus tard Jon Hassell, Brian Eno et
David Byrne avec leur Fourth World
Music. Hosono crédite volontiers
Ryuichi Sakamoto, présent aux cla-
viers, et l’assistante technique du
surdoué des synthétiseurs modu-
laires Hideki Matsutake – qui avait
assisté la première «star» de la mu-
sique électronique Isao Tomita,
déjà célèbre au Japon pour un al-
bum d’interprétations de Debussy
remarquables par la délicatesse de
ses timbres et sa poésie. Pourtant,
au-delà du tour de force technologi-
que, on «entend» littéralement le
vertige du musicien Hosono au fur
et à mesure qu’il déclenche les sé-
quences de notes et accélère sa pro-
pre mutation cybernétique. Par

exempte de clichés comme on en
entendrait tant dans les fusions de
musique indienne et d’électronique
des années 90, pleine d’humour et
de mélodies. Un disque unique en
son genre, et dans la carrière de
son auteur.

Tour de force
technologique
Hosono le composa à son retour au
Japon, au milieu d’un boom créatif
sans précédent dans sa carrière,
dont la découverte de Kraftwerk,
sur les bons conseils de Yokoo, ne
fut pas le dernier des bouleverse-
ments. Quel rôle joua cette petite
odyssée indienne dans la transfor-
mation du musicien de rockeur so-
phistiqué en sorcier des synthéti-
seurs? On sait que son idée de
fonder le Yellow Magic Orchestra
(YMO) – qui fut d’abord envisagé
comme un trio de disco électroni-
que kitsch avant de devenir ce
groupe super pop qui emmena le
Japon vers le futur – remonte à fé-
vrier 1978, plusieurs mois avant son
départ pour New Delhi. Mais Ho-
sono, dans toutes ses interviews, est

de Haruomi Hosono ­déborde littéra-
lement de gargouillis synthétiques
à la fois avant-gardistes et on ne
peut plus explicites dans ce qu’ils
imitent – un estomac en pleine
crise (mystique) de nerfs. Pour
le reste, Cochin Moon est une
­splendeur perchée et merveilleuse-
ment harmonieuse, étonnamment

d’être un «orientaliste véritable»
puisque faisant partie d’un peuple
«enfermé dans ce lieu que les Occi-
dentaux appellent l’Extrême-
Orient».


Gargouillis
synthétiques
D’emblée, Cochin Moon fut une
tout autre histoire. C’est Tadanori
Yokoo, déjà «coauteur» d’un
«opéra» rock électronique avec le
compositeur d’avant-garde Toshi
Ichiyanagi (premier époux de Yoko
Ono), qui avait été missionné par la
maison de disques King Records
pour composer un album de «colla-
ges» à partir d’enregistrements ef-
fectués en Inde. L’extension de l’in-
vitation à Hosono est surtout due
au fait que Yokoo en était artisti-
quement incapable. Le musicien
accepta sans trop savoir dans quoi
il s’engageait, un peu à con-
tre-cœur. A la manière de ces tou-
ristes en visite à Paris en proie au
«Paris shokogun», syndrome tou-
chant les Japonais trop désorientés
par l’écart entre le réel et leurs fan-
tasmes dérivés des films de la Nou-
velle Vague, Hosono ­craignait en
effet que l’expérience, réelle, de
l’Inde ne vienne dissiper ses fantas-
mes d’un paradis de santal et de pa-
lais en ruines. Yokoo le convainquit
en lui promettant une expérience
mystique, à base de paysages subli-
mes et de crises diarrhéiques. Et
diarrhée il y eut, vite et fort.
Après une semaine à courir les
charmeurs de serpents avec un mi-
cro et une rencontre traumatisante
avec un mendiant dans une ruelle
d’Old Delhi, Hosono se résigna à la
contemplation pour emmagasiner
des expériences à poser sur bande
plus tard... Avant d’être plongé dans
l’abîme, un soir, à Chennai, sans
doute à cause d’un glaçon dans un
verre de jus de fruit – contrairement
à ses camarades de voyage qui
avaient pour habitude de les mé-
langer à leur whisky d’apéro («ça
devait tuer les microbes»), le musi-
cien ne buvait pas d’alcool. Pendant
trois semaines, Hosono fut malade
à en crever, «le masque de la mort
sur son visage», comme il le racon-
terait des années plus tard en sémi-
naire à la Red Bull Music Academy.
Au point que le consul général, un
médecin, s’inquièta pour son sort.
C’est la femme de ce dernier qui au-
rait sauvé Hosono et Yokoo en leur
préparant un teishoku japonais ty-
pique à base de riz blanc et de sau-
mon grillé. Elle est l’une des héroï-
nes de Cochin Moon, donnant son
nom au dernier morceau (Madam
Consul General of Madras), à égalité
avec la maladie elle-même (Hepati-
tis) et surtout ses effets : le premier
album intégralement électronique


Le premier trip


marquant de


Haruomi Hosono,


né en 1947 à Tokyo,


n’eut lieu qu’en 1973,
quand son

groupe folk-rock


Happy End partit


pour la Californie


afin d’enregistrer
son troisième

album.


La pochette de l’album Cochin Moon de Haruomi Hosono a été réalisée par Tadanori Yokoo. Photo DR
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