Libération - 07.03.2020

(Darren Dugan) #1
Crash-test avec un mannequin
de femmes enceintes.
PHOTO ANDY SACKS. GETTY IMAGES

Les «femmes invisibles» dans


un monde créé pour les hommes


C’


est clair, tout va de
travers. Enfin pour
la moitié de l’huma-
nité. Les toilettes pour fem-
mes? A inventer, les envies
pressantes sont à réprimer.
La hauteur des poignées dans
le bus pour ne pas valdin-
guer? Une cata. Les ceintures
de sécurité? Quand on est en-
ceinte, on rentre le ventre. La
liste des objets, commodités
ou même de médicaments
qui pourraient être labellisés
«exclusivement réservés aux
hommes» est longue comme
un discours de mâle occupé
à faire du man s plaining – ex-
pliquer à une femme ce
qu’elle sait déjà... C’est ce que
démontre la journaliste et ac-
tiviste britannique Caroline
Criado Perez, spécialiste des
études de genre, dans Fem-
mes invisibles (comment le
manque de données sur les
femmes dessine un monde fait
pour les hommes) traduit en
français après avoir décoiffé
outre-Manche. Elle livre une
démonstration minutieuse,
après avoir épluché «des mil-
liers d’études» qui le plus sou-
vent laissent les femmes de
côté. Un examen du sol au
plafond de ce qui cloche, plus
ou moins gravement.

Souris mâles. «Le corps de
l’homme est le modèle univer-
sel sur lequel on a bâti notre
monde, même lorsqu’il s’agit
de tester ou fabriquer des mé-
dicaments. Comment est-ce
encore possible au XXIe siè-
cle ?» interroge l’auteure.
Chez les femmes, les médica-
ments (mis au point à l’aide
de sujets masculins) contre la
tension artérielle ne sont pas
aussi efficaces. Les statines,
amplement prescrites pour
prévenir certaines maladies
cardiaques, ont principale-
ment été testées sur des hom-
mes. Or des recherches con-
duites en Australie indiquent

plus susceptibles d’être mal
diagnostiquées en cas de crise
cardiaque». On notera aussi
qu’en 2013, quand a été mis
au point un cœur artificiel, il
était trop gros pour le corps
d’une femme (une version
adaptée existe désormais).

De l’auto au piano. Autre
anomalie : depuis les an-
nées 60, la formule usuelle
pour régler la température
dans les bureaux est basée
«sur le métabolisme au repos
d’un homme moyen de 40 ans,
pesant 70 kilos», écrit Caro-
line Criado Perez. Problème :
le niveau métabolique de jeu-

nes femmes adultes accom-
plissant un travail de bureau
léger serait sensiblement plus
bas. Bilan : les bureaux actuels
sont en moyenne trop froids
pour les femmes.
Criado Perez balance : «La
conception automobile a une
longue et scandaleuse histoire
dans l’art d’ignorer les fem-
mes.» Depuis des décennies,
le mannequin le plus utilisé
dans les tests de collision me-
sure 1,77 mètre et pèse 76 ki-
los : plus grand et plus lourd
qu’une femme moyenne. Les
Etats-Unis ont attendu 2011
pour faire ce genre de tests
avec des mannequins fémi-
nins. Et un seul test régle-
mentaire de l’UE fait appel à
un mannequin femme. Et en-
core, quelle femme? Ce man-
nequin n’est testé que... dans
un siège passager. Et il s’agit
d’une version réduite d’un
homme moyen... Résultat,
encore aujourd’hui (la der-
nière étude date de 2019),
les femmes présentent 47 %
de risques supplémentaires
d’être gravement blessées
dans un accident de voiture
(qu’un homme attaché dans
le même type d’accident) et
17 % de mourir. L’inégalité va
se nicher jusque dans le de-
sign, où la main de l’homme
reste l’étalon. Ainsi, l’enver-
gure moyenne d’une main de
femme se situe entre 18 et
20 cm quand le clavier d’un
piano fait environ 122 cm de
long. Plus prosaïquement, de-
puis que la hauteur moyenne
d’un smartphone a atteint les
14 cm, textoter se complique.
Tu la vois ma main ?•

que les femmes qui en pren-
nent à doses élevées font
face à un risque accru de dia-
bète. Le valium, largement
prescrit aux femmes (pour
des troubles qui vont de l’an-
xiété à l’épilepsie), n’a jamais
été testé sur elles.
La quasi-totalité des tests sur
la douleur ont été réalisés sur
des souris mâles et il a fallu
attendre 2016 pour que le Na-
tional Institutes of Health
(institut américain de la
santé) impose que les études
qu’il finance soient analysées
par sexe. «C’est un problème
historique qui trouve son ori-
gine dans l’assimilation du

Par
CATHERINE
MALLAVAL

corps masculin au corps hu-
main, par défaut», analyse la
Britannique. C’est une image
de mâle musclé
qui illustre les
manuels d’anato-
mie – l’argument
selon lequel le
corps féminin
a v e c s e s
hormones fluc-
tuantes est peu
pratique pour
faire des recher-
c h e s e s t u n e
vieille rengaine.
Les spécificités de
ce corps sont ré-
gulièrement zap-

pées. Exemple : en cas de
crise cardiaque, seulement
une femme sur huit signale
ressentir le symp-
tôme classique de
la douleur dans la
poitrine, mais
plutôt des dou-
leurs dans l’esto-
mac, un essouf-
flement, de s
nausées et de la
fatigue (en parti-
culier les jeunes
femmes). Consé-
quence : selon des
recherches bri-
tanniques, «les
femmes sont 50 %

FEMMES INVISIBLES
de CAROLINE CRIADO
PEREZ. First Editions,
400 pp, 20,95 €

Médicaments,
voitures, design...
la journaliste
Caroline Criado
Perez démontre
dans un livre
que créations et
recherches sont
adaptées aux
normes masculines.

Valls de retour en France?
Prises de positions favorables
à Macron sur le 49.3 et la lutte contre le
«séparatisme», interview pour réaffir-
mer son attachement à la France (sa «seule patrie» – sympa
pour l’Espagne) et confidences au Monde et au Parisien
sur ses envies de come-back (avec Macron «nos rapports
sont bons» ) : l’élu municipal de Barcelone est même donné
de retour au ministère de l’Intérieur. PHOTO AFP

LES MANIFS
DU 8 MARS
Inégalités salariales (18,5 %
d’écart en équivalent
temps plein), violences
sexistes et sexuelles,
précarité, féminicides,
colère contre «le césar de
la honte» de Polanski...
La liste des enjeux de
la mobilisation du 8 mars,
journée internationale
pour les droits des
femmes, est longue.
A l’appel de collectifs et de
militantes féministes, des
manifs sont prévues dans
plusieurs villes dimanche
(Metz, Rennes, Lyon).
A Paris, le cortège partira
à 14 heures de la place
d’Italie, pour rallier
celle de la République.

FRANCE


20 u http://www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 7 et Dimanche 8 Mars 2020

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