Libération - 07.03.2020

(Darren Dugan) #1

32 u http://www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 7 et Dimanche 8 Mars 2020


rendre plus friable, d’où ses doigts
et ses pieds maculés de suie outre-
noire. Entre deux pâteuses bouf-
fées, il montre à Banzuzi, dont la
carrure très charpentée de danseur
paraît ici presque fragile, les gestes
pour émietter la paroi à coups de
barre à mine, avant d’en réduire les
morceaux au moyen d’une lourde
masse. En ces parages, les cinéastes
dénotent plus que jamais dans leurs
habits raides de sueur, la chemise
de Hadrien largement ouverte sur
le bouquet de croix et d’amulettes
qui pendent à son cou.
Régis, un autre casseur qui s’active
un peu plus haut sur la falaise, ex-
pose que la caillasse est ensuite
achetée par des particuliers pour
construire leurs maisons, puis ré-
sume : «C’est l’esclavagisme mo-
derne, tu peux risquer ta vie ici. Tu
vois comment les gens travaillent?
Mais si tu ne travailles pas, tu ne
manges pas.» Pendant ce temps, des
chefs houspillent de très jeunes
types qui ont eu la mauvaise inspi-
ration de se situer sous le sentier
par lequel passent les véhicules, au
risque de le fragiliser. L’un d’eux dé-
boule, roulant son torse plus que
vaste dans le champ de la caméra,
le crâne rasé, piqué de petites
dreads décolorées sur la nuque, et
le regard liquide. Il clame : «Hé, je
suis un artiste, je suis artiste! Moi
aussi venez me filmer! Mais moi je
veux de l’argent !» On l’éconduit
gentiment.
«Ces murailles, c’est un peu comme
le réel congolais, on casse, on casse,
et ça ne s’arrête jamais, médite
Corto. Ça résonne avec le reste du
film parce qu’il y a ici toujours un
rapport à la chute, et à se relever,
quelque chose de l’impact très vio-
lent qu’on trouve dans la danse
congolaise. Et puis il y a ces corps in-
croyables. Ils s’injectent de la graisse
de porc, ils font des fétiches de gorille
pour être les plus forts, travailler
plus. Entre deux séquences avec la
folie de Dethmer, on ouvre sur autre
chose.» Hadrien enchaîne, entre
deux prises : «C’est un endroit où
viennent des féticheurs la nuit, ou
alors des ngunzas, avec des bougies
pour prier les sirènes. Il y a des
caïmans, toutes sortes d’esprits... On
raconte que, la nuit, des 4 × 4 sortent
de l’eau, avec des sirènes, des femmes
de nuit qui vont dans les boîtes de la
ville, dangereuses...»
Lui est à la peine, étrillé par la cha-
leur et les postures qu’imposent à sa
caméra les pentes accidentées, sous
les moqueries de ceux qui s’empoi-
gnent avec la pierre : «Vous êtes fati-
gués? Mais vous ne faites que par-
ler !» Flanqués de Moïse, qui prend
des photos, ils descendent voler
encore quelques plans des «ban-
deurs», qui balancent les pierres à
l’arrière des camions. Puis on re-
monte la pente, pour traverser les
carrières chinoises, autrement ou-
tillées, mais désertées et presque à
l’arrêt, à l’image de tous les travaux
du pays depuis «la rupture», la
paralysie austéritaire décrétée lors-
que le cours du pétrole a chuté. Le
gardien d’une des concessions hèle
Hadrien, qu’il reconnaît : «Tu n’es pas
déjà venu ici toi, avec le ngunza? Oui,
Médard. Ah, Médard est en France?
C’est bon ça, c’est très bon !» •

à croire qu’il soit possible de survi-
vre si vieux dans pareil environne-
ment. Sa femme, très belle, s’em-
ploie aussi ici depuis quelques
mois, à égruger les gros morceaux
en graviers, épaulée par leur enfant
et celle d’une amie, qui doivent
avoir 6 ou 7 ans. Elle l’a rejoint de-
puis que la vente de poisson salé ne
fait plus recette au marché Total.
Lui est le seul de la carrière à user de
cette technique qui consiste à brû-
ler des pneus de tracteurs achetés
aux Chinois contre la roche, pour la

le talus, alors abandonné à tout ce
que le Congo compte de forçats vo-
lontaires. Des nappes d’essence flot-
tent encore à la surface bleutée de
l’eau, dix mètres sous le chemin qui
traverse la carrière, là où un camion
est tombé quelques jours plus tôt.
Sur l’autre rive, un faubourg plutôt
propret de Kinshasa et, entre les
deux, la rumeur de trafics pas clairs,
quand la saison et le fleuve le per-
mettent.
Hadrien et Corto sont déjà venus
tourner plusieurs fois ici, à la car-
rière de Kombé, où s’achève Kongo
et doit s’ouvrir ce prochain film
dont ils ne connaissent pas encore
l’épilogue. Leur relais sur place s’ap-
pelle César, un genre de titan à tête
de tortue, le regard comme brûlé,
un joint d’herbe pure toujours au
coin de la bouche, si épais qu’on ne
peut que soupçonner qu’une bouf-
fée étourdirait un buffle. «Ça donne
de la force, pour casser», nous dira-
t-il de sa voix aussi pierreuse que les
alentours. Il y travaille depuis «trop
longtemps. Vers 2007». Il a «au
moins 52 ans», bien que l’on peine

grand chorégraphe congolais, ndlr].
C’est mon premier solo. J’y parle un
peu de l’histoire de mon grand frère,
et de la mienne aussi. Ça s’appelle
Souffrance de l’homme.»

César et les Chinois
Passé les sentiers au milieu d’herbes
hautes, puis la route pulvérulente
qui longe les concessions d’entre-
prises chinoises jusqu’au bord de
l’eau, s’ouvre un ahurissant décor de
péplum. Sous un soleil à pomper le
fleuve, des femmes défilent, des
sacs de gravier en équilibre sur la
tête, dans un incessant concert de
coups de pioches et de burins sur la
pierre, qui épaississent l’air de leurs
cliquetis aigus. Un vendeur ambu-
lant circule entre les hommes, co-
losses torse nu affairés à pulvériser
les flancs de roche, à qui il vante ses
beignets au chocolat. En contrebas,
coupé du fleuve et ses rapides, les
plus puissantes d’Afrique, s’étend
mollement une sorte de vaste lac ar-
tificiel, empli par la crue. Un cratère,
creusé à coups de dynamite par les
Chinois, jusqu’à repousser trop loin

Des travailleurs à la carrière de Kombé, au sud de Brazzaville, sur la rive du fleuve Congo.

rien à décla-
rer, ayant été baigné d’acide lors de
l’inhumation, au nom d’une tradi-
tion de dissuasion des féticheurs,
qui pourraient déterrer les os. Faute
de preuves, la lecture occulte de
l’étrange phénomène pourra l’em-
porter, jusque chez les plus proches
de Dethmer : puisqu’on le soupçon-
nait déjà de «doper» sa carrière à
coups de maléfices, au nom d’un
succès trop vif en Europe et de
spectacles qui se confondent dans
les yeux congolais avec des rituels,
il ne peut qu’être allé trop loin.
Depuis, rejeté par tous, le revenant
ne danse plus. Il rôde dans Braz -
zaville, avec ses fous, ses demi-
morts, ses évaporés, conditions qu’il
a fait siennes. Espérant sa rémis-
sion, et un retour à son art à terme,
Hadrien et Corto en guettent les
signes à travers un autre. Ils filment
depuis deux ans le jeune frère de
Dethmer, Banzuzi, en train de deve-
nir danseur à son tour, le seul à avoir
conservé un lien avec son aîné. Un
matin, on les verra tourner les plans
d’une séquence où il répète un solo
en cours de confection, sur la scène
d’un théâtre en ruine – avec vue, à
l’arrière, tant sur la cour où se délas-
sent les gardes présidentiels que sur
le fleuve, et au-delà, l’autre Congo,
la skyline de l’hydre urbaine qu’est
Kinshasa, à laquelle l’indolente
Brazza tourne le dos. L’endroit est
menacé autant de rénovations que
d’effondrement, devenirs qui l’un
comme l’autre ruineraient les rac-
cords, d’où l’urgence à mettre cela
en boîte, Corto à la perche, Hadrien
caméra en main, comme toujours.
Le lendemain, un tout autre décor
les attend, au dehors de la ville, plus
près encore du fleuve Congo. En
chemin depuis la bicoque qu’il ha-
bite avec femme et enfant sur une
parcelle comme fortifiée par des
carcasses automobiles, Banzuzi
décrit le parcours et les courants
dont s’irrigue son art naissant. Il a
rencontré les cinéastes le jour du
«décès». C’est lui qui avait reconnu
le corps malgré ses doutes, sous la
pression familiale, puisque son
frère était introuvable – et cela ne se
fait pas de ne pas enterrer ses morts.
Lui et Dethmer ont perdu leurs pa-
rents très jeunes. Leur père, qui
était danseur et guérisseur ngunza,
a succombé à «une maladie, à cause
d’une attaque spirituelle»,
et sa
mère a été tuée pendant des «événe-
ments»
– l’une des guerres civiles.
Banzuzi commence à travailler
à 12 ans sur les marchés, comme
vendeur de sachets puis de poisson,
tombe malade à cause de la glace, se
trouve un emploi marmiteux chez
un menuisier. A la suite d’un rêve,
il se met à écrire des chansons, et
fonde un groupe, Gloria Reggae,
gratifié d’un petit succès. Puis il
viendra à la danse, sur le tard, pour-
tant pratiquée par toute sa famille
avant lui – il y a seulement trois ans.
«Je suis sûr que Dethmer va pouvoir
danser à nouveau un jour, mais il
doit guérir d’abord. Dans ma danse,
il y a des choses qui viennent de lui,

décode-t-il, d’autres que je copie de
la nature, des animaux, des cor-
beaux que j’imagine dans mon
corps, et puis des techniques que m’a
montrées DeLaVallet
[Bidiefono,


Suite de la page 31


Dethmer ne danse
plus. Il rôde dans

Brazzaville,


avec ses fous,


ses demi-morts,


ses évaporés,
conditions qu’il

a fait siennes.

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