Libération - 07.03.2020

(Darren Dugan) #1
8 u http://www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Samedi 7 et Dimanche 8 Mars 2020
MONDE

tes, dans des carcasses de véhicules.
A l’intérieur et en dehors des camps,
la solidarité existe mais elle a ses li-
mites. «Tout le monde là-bas n’a pas
les moyens d’être solidaire», regrette
Ahmed Abo. Les prix augmentent et
les pénuries se multiplient. «A Idlib,
un sachet de pain coûte 400 livres sy-
riennes [0,70 euro] et ma famille res-
tée là-bas en a besoin de quatre par
jour», explique Lubna (1), une Sy-
rienne aussi logée au centre de réha-
bilitation de Reyhanli. Depuis la
Turquie, elle essaie d’obtenir l’asile
dans un pays tiers pour pouvoir soi-
gner son fils Amro, 8 ans. Il a perdu
la vue en août 2013 lors de l’attaque
à l’arme chimique de la Ghouta, en
banlieue de Damas. Un crime de
guerre commis par le régime de Ba-
char al-Assad. En attendant, elle en-
voie tout ce qu’elle peut de l’autre
côté de la frontière pour aider sa fa-
mille. «Je suis comme déchirée entre
vouloir être avec les miens et rester
ici pour sauver mon fils.»
Côté turc, des particuliers aident
comme ils peuvent. Ceux qui ont
l’autorisation d’aller en Syrie es-
saient de distribuer des produits de
première nécessité et de l’argent.
Des hommes d’affaires syriens ba-
sés en Turquie mettent aussi à con-
tribution leurs réseaux, notamment
logistiques. Ils aident à la construc-
tion de camps, envoient des équipes
de travailleurs ici et là. Depuis son
bureau de la banlieue d’Antakya, la
capitale de la province turque du
Hatay, un entrepreneur syrien – qui
souhaite rester anonyme – dénonce
aussi les ravages causés par le «gou-
vernement du salut». Ce gouverne-
ment fantoche a été mis en place à
Idlib par le Hayat Tahrir al-Sham
(HTS, ex-Al-Qaeda) lorsqu’il a pris
le contrôle quasi intégral de la ré-
gion à l’été 2018.
«Avant le HTS, la chambre syrienne
libre de commerce d’Idlib aidait les
personnes évacuées, faisait des do-
nations. Quand le HTS a pris le pou-
voir, nous avons cessé d’organiser
des campagnes de solidarité», expli-
que-t-il. En cause : le système de
prédation économique, voire de
pillage, mis en place par l’organisa-
tion jihadiste. Face à l’ampleur de la
crise et à l’envoi massif de troupes
de l’armée turque, le HTS fait au-
jourd’hui profil bas.

MORAL EN BERNE
De leur côté, les organisations hu-
manitaires sont sur tous les fronts.
«Sur le million de personnes dépla-
cées, l’écrasante majorité vit sous des
tentes, chez des proches ou dans la
nature», explique Fuad Sayed Issa,
le fondateur de l’ONG Violet, basée
à Antakya. Ses équipes, dont la moi-
tié a été déplacée par les combats,
sont dispersées et le moral est en
berne. Certains de ses volontaires
ont dû mettre à l’abri leurs proches
qu’ils n’ont pas vus depuis des se-
maines. Lui-même ne cache pas son
abattement. «La priorité absolue,
c’est de faire cesser cette violence une
fois pour toutes. Ensuite, on pourra
faire notre travail humanitaire», ex-
plique quant à lui Mustafa Özbek, le
coordinateur média de la Fondation
pour l’aide humanitaire IHH, pro-
che du gouvernement turc. Elle a
lancé avec d’autres organisations et

le soutien d’hommes d’affaires la
construction de 10 000 abris en bri-
ques et toit en plastique. De quoi
protéger des rigueurs du climat une
partie des civils. Les ONG tournent
à fond pour fournir repas, rations
alimentaires, vêtements, chauf-
fage, etc. Les écoles et les mosquées
ont été transformées en centres
d’hébergement de secours. «Nous
avons les capacités logistiques et la
main-d’œuvre. Ce qui manque, c’est
un soutien financier», explique Fuad
Sayed Issa.
Selon l’ONU, 500 millions de dollars
(440 millions d’euros) sont requis
pour répondre à l’urgence. En début
de semaine, les Etats-Unis ont pro-
mis 100 millions, le reste est encore
à trouver. Le poids de l’aide humani-
taire repose en partie sur la Turquie
qui compte déjà 4 millions de réfu-
giés sur son territoire. «La France, le
Royaume-Uni, l’Allemagne doivent

M


algré son sourire, Ahmed
Abo, un Syrien originaire
d’Alep, n’arrive pas à ca-
cher son anxiété. Assis sur son lit
dans un des dortoirs d’un centre de
réhabilitation à Reyhanli, une ville
turque frontalière de la province
d’Idlib en Syrie, il n’a de cesse de
penser à sa famille. Lui est en Tur-
quie pour soigner un cancer. Sa
femme et ses enfants se terrent dans
un magasin converti en logement
dans la ville syrienne de Sarmada, à
quelques kilomètres à vol d’oiseau.
Entre les deux, un mur délimitant
une frontière entre la sécurité et
l’une des pires catastrophes huma-
nitaires d’une guerre qui a tué
500 000 personnes et déplacé la
moitié de la population du pays en
neuf ans. «J’ai cinq enfants, je ne
peux pas travailler à cause de mon
cancer, ma femme non plus. J’essaye
aussi d’aider les cinq enfants de mon
frère tué il y a un an. C’est trop dur
à supporter», se lamente-t-il. Il s’es-
time pourtant chanceux.
Après que le régime syrien a lancé

Par
JÉRÉMIE BERLIOUX
Envoyé spécial à Reyhanli
(province du Hatay, Turquie)

en décembre une offensive brutale
contre la région rebelle d’Idlib, la
dernière à lui échapper, un million
de personnes ont été jetées sur les
routes, ballottées au gré des bom-
bardements indiscriminés et de
l’aide que peuvent apporter les orga-
nisations humanitaires.
Sur l’échelle de l’horreur qui frappe
Idlib, d’autres sont beaucoup moins
bien lotis. Abdul Monem Samadi et
sa famille vivaient à Atarib, à l’ouest
d’Alep. Il y a trois semaines, les avia-
tions russe et syrienne se sont
acharnées toute une nuit sur cette
localité. «C’était l’apocalypse, dé-
crit-il. Nous avons fui en courant,
sans pouvoir emporter quoi que ce
soit. Nous sommes réfugiés dans un
camp de déplacés à Sarmada.» Le
lendemain, il a pu passer seul en
Turquie pour des raisons médicales.

TENTE ET RÉCHAUD
Un système de laissez-passer per-
met aux Syriens ne pouvant être
soignés à Idlib de recevoir des soins
gratuits en Turquie. Sa famille a dû
cependant fuir à nouveau les bom-
bes quelques jours plus tard, n’em-
portant que quelques couvertures,
de quoi construire un abri sous un
olivier à Deir Hassan, au milieu

d’un archipel de camps qui ac-
cueillent des centaines de milliers
de personnes.
Depuis la fenêtre de son dortoir,
Abdul Monem Samadi voit les colli-
nes où ses enfants et sa femme sont
réfugiés. Il y neigeait encore lors-
qu’il est arrivé à Reyhanli. «C’est un
sentiment horrible. C’est trop dou-
loureux de ne pas être avec ma fa-
mille», raconte-t-il. Sans un sou,
juste dotée d’une tente et d’un
réchaud, celle-ci est désormais tota-
lement dépendante de l’aide huma-
nitaire pour survivre. La plupart des
civils déplacés vivent dehors à la
merci du froid, des intempéries et
des bombes. Ils s’abritent où ils peu-
vent : sous des arbres, dans des grot-

REPORTAGE


TURQUIE


A Reyhanli, les


familles syriennes


au pied du mur


Les réfugiés syriens ayant passé la frontière en


provenance de la région d’Idlib sont désormais


séparés de leurs proches à qui ils tentent de venir en


aide. Malgré le cessez-le-feu de jeudi soir, les


organisations humanitaires font état d’un manque


de moyens financiers et de volonté politique.


Hama

Alep
AtaribSarmada
Idlib

Antakya

TURQUIE

Mer Méditerranée SYRIE

50 km

Reyhanli

Un camp de réfugiés syriens, dans
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