Les Echos - 04.03.2020

(Darren Dugan) #1

14 // IDEES & DEBATS Mercredi 4 mars 2020 Les Echos


art&culture


nues, le cinéaste néophyte filme avec
énergie les allers-retours incessants
de son personnage infortuné entre les
zones grecques et turques de Chypre,
où les habitants, nonobstant leur
mépris, voire leur haine de principe à
l’égard de « l’autre », se ressemblent
étrangement.
Sans jamais se départir de sa légè-
reté de ton, Marios Piperides entraîne
le spectateur dans une comédie inso-
lente qui cloue au pilori avec une
même allégresse les nationalismes de
tout poil et les pesanteurs des lois
européennes, parfois kafkaïennes.
Malgré une baisse de rythme en fin de
parcours, ce film singulier et joyeuse-
ment impertinent s’impose comme
l’une des meilleures surprises du
moment. —O. de B.

nelles et des crispations
affligeant son pays.
Le hasard en décide
autrement. Son chien
Jimi (ainsi baptisé en
hommage à Hendrix)
prend en effet la poudre
d’escampette avant lui
et il a la mauvaise idée de se faufiler du
côté turc de la ville. Yiannis, à la recher-
che éperdue de son quadrupède, devra
utiliser divers stratagèmes pour le récu-
pérer et tentera de tirer le meilleur pro-
fit d e ses rencontres a vec des Chypriotes
turcs qui l’observent avec méfiance. Au
mieux... Il lui faudra également parle-
menter avec des gardes frontières obtus
et/ou corrompus et composer avec les
réglementations ubuesques de l’Union
européenne, qui, par exemple, interdi-

sent d’importer sur le
sol grec un animal
ayant batifolé sur un
territoire non euro-
péen. De quoi aboyer de
désespoir, on en con-
viendra..

Mieux vaut en rire!
Dans « Where is Jimi Hendrix? », son
premier film stimulant, le réalisateur
chypriote Marios Piperides met en
scène une farce volontairement
absurde, mais il évoque des sujets qui
n’ont rien d’anodin : l’identité natio-
nale, les revendications territoriales,
le sentiment viscéral d’appartenance
à un pays et à une terre... Avec un sens
de l’humour à toute épreuve et un art
consommé des situations saugre-

FILM CHYPRIOTE
Where is Jimi Hendrix
de Marios Piperides
Avec Adam Bousdoukos,
Fatih Al, Vicky
Papadopoulou.
1 h 33.
Il ne j ure q ue par le r ock’n’roll, la f ête e t
la frivolité, mais son existence n’a rien
d’une partie de plaisir. Yiannis, la qua-
rantaine, survit tant bien que mal sur
son île natale de Chypre, divisée
depuis des lustres entre une enclave
grecque et l’autre turque. Ayant
renoncé à sa carrière de musicien, cri-
blé de dettes, largué p ar sa petite a mie,
cet antihéros empêtré dans la mouise
s’apprête à abandonner Nicosie pour
s’exiler et s’inventer un avenir aux
Pays-Bas, l oin de ses t urpitudes person-


Un rocker loser cherche
son chien égaré à Nicosie...
Le Chypriote Marios Piperides
met en scène une comédie
impertinente sur son pays
natal. A découvrir d’urgence.


Olivier De Bruyn
@OlivierBruyn


L


e grand Charles connaîtrait-il
enfin son heure de gloire sur le
grand écran? La question est
légitime tant le « cas » de Gaulle est
l’une des énigmes du cinéma hexago-
nal. Alors q ue nos cousins britanniques
ont aligné les productions sur Chur-
chill – dix-huit occurrences, dont deux
films réalisés en 2017 : « Churchill »
avec Brian Cox et « Les Heures som-
bres » avec Gary Oldman –, les réalisa-
teurs français, timides face aux person-
nalités majeures de leur histoire,
avaient j usqu’ici r enoncé à dépeindre le
Général. A l’exception de rares appari-
tions en quasi-silhouette dans une poi-
gnée de films (en tête de liste : « Paris
brûle-t-il? », de René Clément en 1966,
et « L’Armée des ombres », de Jean-
Pierre Melville en 1969) et de s on évoca-
tion « frontale » dans quelques télé-
films, comme « Le Grand Charles », en
2005, s ur France 2 et « Adieu De Gaulle,
adieu », en 2009, sur Canal+.


slalome entre édification pédagogique
et sentimentalisme maladroit. Engon-
cés dans des costumes intimidants,
Lambert Wilson, dans le rôle-titre, et
Isabelle Carré, alias Yvonne, se démè-
nent pour faire respirer des protagonis-
tes qui semblent malheureusement
figés dans des postures de glace.
Même si, refrain connu, comparai-
son n’est pas raison, on est loin, très loin,
des réussites internationales récentes,
en premier lieu le remarquable « Lin-
coln » de Steven Spielberg, incarné par
Daniel Day-Lewis. Le film de Gabriel
Le Bomin confirme ainsi involontaire-
ment que, dans le registre du biopic his-
torique, le cinéma français est plus con-
vaincant quand il dépeint ses illustres
personnages en privilégiant l’inti-
misme, comme ce fut le cas avec les
deux évocations d e François Mitterrand
signées Robert Guédiguian (« Le Pro-
meneur du Champ-de-Mars ») et Chris-
tian Vincent (« Les Saveurs du palais »).
Pour connaître son éventuelle heure de
gloire sur le grand écran, le grand Char-
les, lui, devra encore attendre...n

Po ur combler ce vide
abyssal, Gabriel Le
Bomin, un cinéaste
passionné par l’his-
toire – on lui doit « Les
Fragments d ’Anto-
nin », sur les trauma-
tismes de la guerre
14-18, et « Nos patriotes », sur la Résis-
tance et la constitution des premiers
maquis –, se lance courageusement
dans l ’aventure avec un film sobrement
intitulé « De Gaulle ». Un film qui, en
une 1 h 48, retrace la vie et l’œuvre du
Général du début de la Seconde Guerre
mondiale à l’appel du 18 Juin. Soit la
période capitale où le gradé discipliné
se métamorphose en rebelle et accom-
plit, à Londres, un choix qui bouleverse
le destin de la France.
Bien décidé à battre en brèche la
pusillanimité hexagonale, le réalisa-
teur choisit de s’inscrire dans la tradi-
tion anglo-saxonne et cite en exemple
les cinéastes américains. « Ils ont main-
tes fois traité le sujet de leurs présidents et
hauts dirigeants, de Lincoln à Obama en

passant par JFK, Nixon,
Bush et les autres... Ils
ont la capacité à s’empa-
rer de cette matière-là.
Pas nous! Alors
devions-nous y aller?
Etait-ce de l’incons-
cience? En avions-nous
la légitimité? Nous avons finalement
décidé de ne pas trop nous poser ces ques-
tions et de suivre notre envie. » Le résul-
tat, hélas, p eine à se hisser au niveau d es
exemples cités par Gabriel Le Bomin et
« De Gaulle » n’échappe pas, tant s’e n
faut, aux conventions du biopic, un
genre sur lequel pèse toujours la
menace de l’académisme.

Edification et maladresses
En entremêlant scolairement la grande
histoire – le processus qui entraîne le
Général, seul contre tous ou presque, à
ne pas accepter la capitulation pétai-
niste – et la petite – les tendres relations
de Charles avec son épouse Yvonne et
avec ses enfants, en premier lieu Anne,
la fille trisomique du couple –, le film

FILM FRANÇAIS
De Gaulle
de Gabriel Le Bomin,
Avec Lambert Wilson,
Isabelle Carré,
Olivier Gourmet.
1 h 48.

Un monument à l’épreuve du cinéma


CINÉMA// Gabriel Le Bomin met en scène le général de Gaulle du début de la Seconde Guerre


mondiale à l’appel du 18 Juin. Ce biopic ambitieux tente de bousculer la pusillanimité du cinéma


français face aux grands hommes qui ont fait l’histoire. Résultat décevant.


Lambert Wilson a la rude tâche d’incarner le général de Gaulle. Photo Alain Guizard/Vertigo Productions


FILM AMÉRICAIN
Le Mystère von Bülow
de Barbet Schroeder
Avec Glenn Close, Jeremy
L’identité nationale, versant comédie Irons, Ron Silver 1 h 51



  • Coupable, Claus von Bülow? Tout le monde le
    pense. On l’accuse d’avoir tenté d’assassiner sa
    femme Sunny à coups de piqûres d’insuline. Alors
    qu’elle était inconsciente, il a longtemps tardé avant
    d’appeler un médecin. On a retrouvé une seringue
    dans ses affaires. Sa femme de chambre et ses deux
    beaux-enfants témoignent contre lui. Il est con-
    damné à trente ans de prison. Ce milliardaire arro-
    gant s’est mis à dos tout le monde. Pour son appel, il
    engage un avocat juif, Alan Dershowitz, spécialisé
    dans la défense de la veuve et de l’orphelin.
    Pourquoi Dershowitz a-t-il accepté de défendre
    un type qui représente tout ce qu’il déteste? L’avo-
    cat, qui a 45 jours pour tenter de faire disculper son
    client, réunit une « task force » composée d e ses étu-
    diants. Pour dire le droit. Sunny est morte en
    décembre 2008, vingt-huit ans après être tombée
    dans un coma dont elle n’est jamais sortie. Claus a
    été acquitté. Un chef-d’œuvre d’ambiguïté magis-
    tralement interprété par Glenn Close, Jeremy Irons
    et Ron Silver. —T. G.


Films en bref


I


ls s’app ellent Bigfoot, Rambo, Wolf, Boom
Boom, Lady, Smurf, Swede, Dog... Ce sont des
enfants de la guérilla colombienne. Là-haut,
sur ce plateau perdu dans les nuages situé à plus
de quatre mille mètres d’altitude, ils ont la charge
de surveiller une otage américaine, Sara Watson,
surnommée la Doctora, dans l’attente, on
l’imagine, d’une rançon. On ne sait pas trop d’o ù
ils viennent, comment ils se sont retrouvés là, à
quelle organisation ils appartiennent, ni quels buts
ils poursuivent, ni eux, ni leurs chefs dont on ne
sait, et ne saura, rien. Un Messager leur inculque
des rudiments de formation militaire de manière
musclée avant de redescendre dans la vallée pour
quelque obscure tâche. Ces ados de guerre doivent
aussi prendre soin d’une vache, prêtée par les
paysans du coin, qui leur fournira du lait.
L’endroit est magnifique, qui domine la canopée de
la jungle tropicale. Surréaliste aussi avec les ruines
d’une usine qui pourrait être celle de la pochette de
« Who’s Next » des Who (1971). Le climat est moite,
la pluie récurrente, la brume omniprésente. Après
le départ du Messager, l’heure est à la fête. Les ados
profitent de leur liberté en haute altitude pour
picoler, fumer de l’herbe, flirter, faire l’amour, se
battre, déconner, quoi. Ambiance Woodstock, les
kalachnikovs en plus. A force d’abus, tout part en
vrille, à commencer par la vache qui sera immolée
de façon sacrificielle. Comme si, par ce geste,
les ados voulaient activer un sortilège et rompre
l’harmonie universelle.

Solitude de l’être humain
En attendant, ils devront rendre compte par
radio de cet échec au Messager, qu’ils tentent
d’embrouiller avec des explications fumeuses
mais qui est fort mécontent de ce ratage. La
Doctora a des velléités de s’enfuir (on ne peut
s’empêcher de penser à Ingrid B etancourt, otage
des FARC, et ses multiples tentatives d’évasion).
Dans le même temps, les troupes régulières ont
repéré le camp, survolé par des hélicoptères,
dont elles s’approchent rapidement. Les ados
fuient dans la jungle, façon « Apocalypse Now »
ou « Aguirre, la colère de Dieu ».
« Monos », dont le titre sonne comme un mythe
grec, symbolise, pour son réalisateur, Alejandro
Landes, la solitude de l’être humain, la lutte
de l’individu contre le collectif. Cette fable
ésotérique, onirique, souvent agaçante
de maniérisme croule sous les intentions et
les références (Nan Goldin, William Eggleston,
culture geek, « Sa Majesté des mouches », jeux
vidéo, Larry Clark, Francis Coppola, Werner
Herzog...). Malgré ses défauts, « Monos », soutenu
par Guillermo del Toro, et prix spécial du jury
à Sundance, laisse des traces émotionnelles
et visuelles. Pour aventuriers cinéphiles.n

Apocalypse Rambo


LA
CHRONIQUE
de Thierry
Gandillot
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