Courrier International (2022-02-17)

(EriveltonMoraes) #1

  1. D’UN CONTINENT À L’AUTRE Courrier international — n 1633 du 17 au 23 février 2022


afrique


—El Mundo Madrid

L


e Sahel, et plus particu-
lièrement le Mali, est bien
parti pour devenir l’Afgha-
nistan de la France. La rupture
entre Paris et Bamako, marquée
par l’expulsion de l’ambassadeur
français [le 31 janvier], a conduit
l’Élysée à repenser son engage-
ment contre le djihadisme. Depuis
qu’en mai 2021 une junte militaire
a pris le pouvoir à Bamako, Paris
est tombé en disgrâce et perd de
l’infl uence. En revanche, la Russie
prend position, à travers ses mer-
cenaires du groupe Wagner, et
l’irruption de ce “nouvel” acteur
sur l’échiquier sahélien complique
les équilibres politiques.
“La situation ne peut pas rester
e n l’é tat ”, fait valoir le ministre des
Aff aires étrangères français, Jean-
Yves Le Drian, sur le plateau de
France 2. “Cette rupture-là [avec
la junte malienne] nous amène obli-
gatoirement à nous interroger sur
notre posture”, admet le ministre.

Les militaires au pouvoir à
Bamako justifient l’expulsion
de l’ambassadeur Joël Meyer par
les déclarations “hostiles” du gou-
vernement français. Ce dernier
n’a pas entretenu de bonnes rela-
tions avec la junte, laquelle, dans
un premier temps, n’a pas appré-
cié que le président Emmanuel
Macron annonce une réduc-
tion des troupes, en juillet 2021.
Ensuite de quoi la France a mal
réagi à la décision des putschistes
de rester au pouvoir pendant au
moins cinq ans et de ne pas lancer
immédiatement la transition pro-
mise vers un gouvernement civil.
Enfi n [le 27 janvier], Le Drian a
qualifi é la junte d’“illégitime”.

Instabilité. Les militaires diri-
gés par le colonel Assimi Goïta ont
étendu leur hostilité à d’autres pays
européens, exigeant notamment
le départ du contingent envoyé
par le Danemark, qui, le 27 jan-
vier, annonçait le retrait de ses
troupes, suivi en cela par la Suède.

zone, l’une des plus pauvres de la
planète, plusieurs facteurs d’ins-
tabilité se conjuguent, depuis le
changement climatique jusqu’aux
trafi cs illicites. Sans compter que
la violence des groupes armés est
en hausse. Selon le Centre d’études
stratégiques de l’Afrique (Cesa),
un groupe de réf lexion améri-
cain, les actes terroristes des dji-
hadistes au Sahel ont augmenté
de 70 % en 2021.
La France – et l’Union euro-
péenne dans son ensemble – a
le dos au mur au Mali, considéré
comme une “frontière avancée”
du Vieux Continent pour conte-
nir le terrorisme djihadiste, ainsi
que le trafi c d’êtres humains et
l’immigration. Parallèlement,
une fenêtre de tir s’ouvre pour
le Kremlin dans cette région
d’Afrique, alors même que la
présence militaire russe devient
plus menaçante en Europe de
l’Est, du fait de la crise avec
l’Ukraine. D’ores et déjà, le groupe
Wagner, accusé d’avoir commis
des exactions, est très présent
en République centrafricaine,
au Soudan, au Mozambique ou
encore en Libye.
Paris et Bruxelles accusent la
junte malienne d’avoir engagé
des mercenaires russes, ce que
les colonels nient. Le 3 février,
le général Stephen Townsend,
chef du commandement mili-
taire des États-Unis pour l’Afrique
(US Africa Command, Africom),
a évalué à “plusieurs centaines” les
mercenaires de Wagner et assuré
que leur solde coûtait 10 millions

Par  ailleurs, le nouveau gou-
vernement malien a étrillé la
Communauté économique des
États de l’Afrique de l’Ouest
(Cedeao), dont le représentant
à Bamako a été expulsé après les
sanctions économiques et diplo-
matiques imposées par cet orga-
nisme régional au pouvoir militaire
en raison de l’ajournement des
élections. De plus en plus isolée,
la junte s’entête et affi rme qu’elle
n’exclut “rien” quant aux relations
avec la France, sur fond de mécon-
tentement populaire grandissant
contre l’ancienne métropole.
En outre, le contexte sahélien est
de plus en plus hostile après le coup
d’État au Burkina Faso, motivé
précisément par la montée de la
violence extrémiste. Au Tchad,
un gouvernement militaire a pris
le pouvoir en avril 2021, après
la mort au combat du président
Idriss Déby. Le Mali lui-même a
vécu deux coups d’État en moins
d’un an : le premier en août 2020,
le second en mai 2021. Dans cette

de dollars à Bamako. “Leur pré-
sence est indésirable et ils ne vont
pas contribuer à la stabilité ou à
la sécurité du Mali”, a-t-il assuré.
“Notre pays est occupé par les
terroristes, souligne le Premier
ministre malien, Choguel Maïga.
Nous cherchons un partenaire pour
libérer notre pays. Nous sommes
revenus à notre partenaire histo-
rique en matière de défense, dans
la mesure où 80 % de nos offi ciers
sont formés en Russie.” Proche du
Kremlin, Wagner est une milice
privée dont le patron, Evgueni
Prigojine, est ami du président
russe. Ses premiers mercenaires
seraient arrivés en décembre.

Tandis que la présence militaire
russe a bonne presse, le déploie-
ment français suscite un rejet de
la population malienne, qui s’est
exprimé lors de manifestations ces
deux dernières années. Dans ce
contexte, la France entend revoir
le déploiement militaire d’ici à la
mi-février, date du sommet Union
européenne-Union africaine [les
17 et 18 février à Bruxelles]. Un
départ des troupes françaises du
Mali entraînerait celui du contin-
gent européen qui les soutient.
“Nos partenaires européens sont très

Sahel. La France


le dos au mur


Neuf ans après l’intervention au Mali pour stopper l’avancée djihadiste,
le terrorisme islamique a essaimé dans cette immense région, où plusieurs
pays ont récemment été secoués par des coups d’État. Alors que la présence
militaire française est de plus en plus contestée, la Russie avance ses pions.

↙Dessin de Mayk paru dans
Sydsvenskan, Malmö (Suède).

“Les forces étrangères
ne comprennent
pas le contexte
de la violence.”
Ibrahim Yahaya Ibrahim,
DE L’ONG INTERNATIONAL
CRISIS GROUP

MAURITANIE
MALI

NIGER

BURKINA
FASO

ALGÉRIE

MAROC

NIGERIA

CÔTE
D’IVOIRE

BÉNIN
GHANA
TO.

CAMEROUN

GUINÉE

Pays où la
présence des
mercenaires
russes du
groupe Wagner
est plus ou moins
avérée.

Bamako
Ouagadougou

NiameyNiameyNiamey
6 morts et 10 blessés
dans un attentat
le mardi 8 février

Tombouctou

MoptiMopti

500 km

Tessalit

Kidal Aguelal
Agadez
Gao
COURRIER INTERNATIONAL. SITUATION À LA MIFÉVRIER 

Zone où ont eu lieu
les principales
attaques des groupes
terroristes islamistes

Zone où ont eu lieu
les principales
5 100 militaires
de l’opération Barkhane

Plus de 13 000 Casques
bleus de la Minusma

Pays membres du G5 Sahel (+ le Tchad, à l’est du Niger)

Forces françaises
dans le Sahel :

Autres forces alliées :
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