Courrier International (2022-02-17)

(EriveltonMoraes) #1

  1. D’UN CONTINENT À L’AUTRE Courrier international — n 1633 du 17 au 23 février 2022


—The New York Times
(extraits) New York

D


ans le Wyoming, un pro-
cureur de district a envi-
sagé des chefs d’accusation
contre des bibliothécaires qui
avaient sur leurs rayonnages des
livres comme Sex Is a Funny Word
[“Le sexe est un drôle de mot”]
et This Book Is Gay [“Ce livre est
gay”]. En Oklahoma, un projet de
loi a été présenté au Sénat de l’État
pour interdire aux bibliothèques
des écoles publiques d’avoir des
livres sur l’activité sexuelle, l’iden-
tité sexuelle ou l’identité de genre.
Au Tennessee, la commission
scolaire du comté de McMinn a
supprimé par un vote le roman
graphique Maus (lauréat du prix
Pulitzer) du programme de qua-
trième sur l’Holocauste, car le livre
contient de la nudité et des jurons.

Partout aux États-Unis, des
parents, des militants,  des
membres de commissions
scolaires et des législateurs
demandent l’interdiction d’un
nombre de livres sans précédent.
À l’automne 2021, l’Association
américaine des bibliothèques a
indiqué dans un rapport prélimi-
naire qu’elle avait reçu le nombre
“inédit” de 330 signalements.
Chacun peut contenir une liste
de plusieurs ouvrages. “Il est stu-
péfi ant de voir, ici aux États-Unis, le
retour d’une tendance aux interdic-
tions de livres, de voir des recours au
pénal contre des bibliothécaires sco-
laires”, témoigne Suzanne Nossel,
directrice de l’organisation PEN
America, qui défend la liberté
d’expression. Ces velléités n’ont
pas, pour l’instant, abouti.
Ce type d’objections n’a rien de
nouveau dans les commissions

le pa ssé”, explique Britten Follett,
directrice des contenus chez
Follett School Solutions, l’un des
premiers fournisseurs de manuels
pour l’élémentaire et le secondaire.
“Cela passe par l’adoption de lois, les
prises de position des personnalités
politiques. Et fi nalement, ce sont les
bibliothécaires, les enseignants ou les
éducateurs qui se retrouvent coincés
au milieu de tout ça”, ajoute-t-elle.
Les livres fréquemment ciblés
portent notamment sur la ques-
tion raciale, le genre ou la sexua-
lité, comme Le bleu ne va pas à tous
les garçons, de George M. Johnson
(Éd. De Saxus), Law n Boy, de
Jonathan Evison [“Le Jardinier”,
inédit en français], Gender Queer,
de Maia Kobabe [“Fluide”, inédit
en français] et L’Œil le plus bleu, de
Toni Morrison (Éd. 10/18).
De nombreux parents consultent
des listes de titres litigieux com-
pilées par les antennes locales
d’organisations comme Moms
for Liberty [“Les mères pour la
liberté”]. Puis ils demandent dans
leur école si la bibliothèque met
ces titres à la disposition de leurs
enfants.

Plaintes pénales. L’association
No Left Turn in Education [“Non
au virage à gauche de l’école”] tient
à jour des listes de livres qui, selon
elle, “servent à propager des idéo-
logies radicales et racistes auprès
des élèves”. Dans cette liste fi gure
Une histoire populaire des États-
Unis, de Howard Zinn (Éd. Agone),
et La Servante écarlate, de Margaret
Atwood (Éd. Robert Laff ont).
Selon l’autrice Laurie Halse
Anderson, dont les romans pour
jeunes adultes ont fait l’objet de
contestations, le retrait des livres
abordant des sujets sensibles,
comme le racisme et les agressions
sexuelles, empêche d’autant plus
les élèves d’en discuter. “En atta-
quant ces livres, en attaquant leurs
auteurs, en attaquant le sujet, ils éli-
minent la possibilité d’engager un
dialogue”, sou lig ne-t- elle.
Tiff any Justice, qui a siégé à la
commission scolaire du comté
d’Indian River, en Floride, et qui
a cofondé l’organisation Moms for
Liberty, affi rme que les parents ne
doivent pas être vilipendés parce
qu’ils s’interrogent sur la conve-
nance d’un livre. Certains titres
sont contestés car ils abordent
des pratiques sexuelles, y compris
orales et anales, souligne-t-elle,
et les enfants n’ont pas la matu-
rité nécessaire pour lire ce type de

scolaires, mais leur fréquence
accrue n’est pas la seule chose
qui a changé, selon les ensei-
gnants, les bibliothécaires et les
défenseurs de la liberté d’expres-
sion : les tactiques employées et les
canaux choisis ont aussi changé.
Les groupes conservateurs, en
particulier, actifs sur les réseaux
sociaux, relaient leurs contesta-
tions dans les assemblées législa-
tives des États, auprès de la police
et lors des campagnes électorales.
“Le sujet s’est politisé, c’est la dif-
férence avec ce qu’on observait par

textes. “Si les parents s’inquiètent de
quelque chose, les politiques doivent
y prêter attention. En 2022, c’est
dans les urnes que les parents vont
s’exprimer”, affi rme-t-elle.
Les demandes d’interdiction
de livres ne viennent pas seu-
lement de la droite : Des souris
et des hommes, le classique de
Steinbeck,et Ne tirez pas sur l’oi-
seau moqueur, le roman de Harper
Lee, par exemple, ont suscité des
contestations au fi l des ans en
raison de leur approche de la ques-

tion raciale. Ces deux titres fai-
saient partie des dix livres le plus
souvent interdits, selon le classe-
ment de l’Association américaine
des bibliothèques en 2020.
Dans le district scolaire
de Mukilteo, dans l’État de
Washington, la commission sco-
laire a décidé de retirer Ne tirez pas
sur l’oiseau moqueur du programme
de troisième, à la demande de
l’équipe enseignante. Leurs objec-
tions portaient sur la margina-
lisation des personnes racisées,
l’éloge du “sauveur blanc” et les
nombreuses occurrences d’injures
raciales sans aucun commentaire
sur leur nature désobligeante. Si
le livre ne fait plus partie des lec-
tures obligatoires, il reste sur la
liste des romans autorisés par le
district, et les enseignants peuvent
l’étudier avec leurs classes.
Dans d’autres cas, les stratégies
sont plus ambitieuses, notam-
ment quand des parents et des
organisations cherchent à faire
retirer complètement certains
livres des bibliothèques, ce qui
prive tout le monde.
Aucun livre n’a été ciblé aussi
énergiquement que The 1619
Project, un best-seller sur l’escla-
vage aux États-Unis qui est issu
du numéro spécial publié en 2019
par le New York Times Magazine.
Cet ouvrage a été ciblé dans des
projets de loi.
Les responsables politiques se
sont saisis des polémiques. Au
Texas, le gouverneur conservateur,
Greg Abbott, a exigé que l’instance
de l’État chargée de l’éducation
“enquête sur toute activité criminelle
dans [les] écoles publiques relative à

États-Unis. Au pays


des livres interdits


Des parents, des militants, des membres de commissions scolaires
et des législateurs demandent partout dans le pays l’interdiction
d’un nombre croissant d’ouvrages. Au grand dam des enseignants,
des élèves, des libraires et des défenseurs de la liberté d’expression.

amériques


“J’ignorais
qu’il était possible
de porter plainte
contre un livre.”
George M. Johnson,
ÉCRIVAIN

“En attaquant ces
livres, en attaquant le
sujet, ils éliminent la
possibilité d’engager
un dialogue.”
Laurie Halse Anderson,
AUTRICE

↙ ↘Dessins de Cost paru dans
Le Soir, Bruxelles.
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