Courrier International (2022-02-17)

(EriveltonMoraes) #1

Courrier international — no 1633 du 17 au 23 février 2022 TRANSVERSALES. 41


femme maniant l’épée, car “il
existait de forts tabous concernant
le port d’objets pouvant être consi-
dérés comme féminins” chez les
hommes vikings. En l’absence
d’un second squelette, l’énigme
reste entière, mais les chercheurs
se penchent sur des cas similaires
avec de nouvelles méthodes.
En août 2021, Ulla Moilanen,
de l’université finlandaise de
Turku, a mené une nouvelle
étude sur ce que l’on pensait
être une double tombe datant
du début du Moyen Âge et qui
renfermait un unique squelette
habillé d’une robe de femme et
entouré d’épées. L’analyse ADN
montre que cette tombe appar-
tient à un individu possédant
des chromosomes sexuels XXY,
c’est-à-dire affecté du syndrome
de Klinefelter. Physiquement, il
ressemblait probablement à un
homme, dont les chromosomes
sont XY. C’est ce qui rend cette
tombe si intéressante, souligne
Ulla Moilanen, on y trouve “une
personne d’apparence masculine
habillée d’une robe et de bijoux géné-
ralement associés aux femmes”.
La question est donc la sui-
vante : quel sera le prochain
consensus à s’effondrer? Après
les Amants de Modène, déclare
Federico Lugli, son équipe a


probablement à l’âge de 16 ans.
L’étude ostéologique, qui avance
qu’il s’agit d’“une femme” et “pro-
bablement [d’]un homme”, mérite
donc d’être confirmée par des
techniques modernes – et le
travail est en cours. L’an pro-
chain, une analyse ADN lancée
par l’université Tor Vergata de
Rome devrait livrer ses résul-
tats sur le sexe des Amoureux
et leur éventuel lien de parenté.
Au-delà des “couples”, dont
on a retrouvé des ossements un
peu partout dans le monde, deux
autres groupes pourraient “chan-
ger de sexe” à l’avenir. Le pre-
mier est celui des hominidés, la
catégorie de primates vivants ou
éteints à laquelle appartiennent
les êtres humains. “Dans le cas des
hominidés, on dispose de squelettes
mal préservés d’une espèce dont on
ignore l’étendue des dimorphismes
sexuels, parce qu’on ne possède les
restes que d’un ou deux indivi-
du s”, explique Rebecca Gowland.
Parmi les hominidés les plus

songé à s’intéresser à d’autres
“Amants” disséminés dans toute
l’Italie. Parmi eux, les Amoureux
de Valdaro, qui se trouvent au
musée archéologique national
de Mantoue, à environ une heure
de route de Modène. Il s’agit
d’un couple de squelettes vieux
de 6 000 ans, enterrés visages
tournés l’un vers l’autre, les bras
pliés contre leur poitrine.

Puberté. À leur découverte, le
sexe des Amoureux a été déter-
miné par une analyse ostéolo-
gique – un examen visuel des
ossements, qui reste la méthode
la plus courante. Cette technique
est pourtant loin d’être parfaite.
Certains os diffèrent en effet chez
l’homme et chez la femme, mais
ces changements sont d’origine
hormonale, explique Rebecca
Gowland, bioarchéologue à l’uni-
versité Durham. Il faut que les
squelettes “aient passé la puberté”,
poursuit-elle, le cas des adoles-
cents peut donc être ambigu. En
outre, il est rare que les squelettes
soient complets et, en l’absence
de certains os essentiels, comme
le pelvis, l’analyse ostéologique
devient nettement moins fiable,
y compris pour les adultes.
Les Amoureux de Valdaro sont
morts adolescents, l’un d’eux

célèbres, on peut citer Lucy, dont
le sexe a été déterminé grâce à
une moitié de pelvis. “Et si Lucy
était en fait un Larry ?”
Si l’analyse ADN des homini-
dés reste possible, elle est diffi-
cile car l’ADN peut se dégrader au
point d’être inexploitable. C’est
là que l’émail des dents entre en
jeu. “Comparé à l’ADN, l’émail
se conserve très bien”, indique
Rebecca Gowland, qui a fait
partie de l’équipe ayant déve-
loppé cette nouvelle technique.

Émail dentaire. L’a na ly se de
l’émail des dents repose sur les
mêmes différences génétiques
que celles recherchées dans
une approche génétique tradi-
tionnelle. Les gènes AMELX
et AMELY produisent une pro-
téine appelée amélogénine, qui
est un composant de l’émail. Il
est possible d’utiliser un acide
doux pour révéler la composi-
tion chimique de certaines par-
ties de cette protéine, les peptides,
qui dépendent du sexe. “C’est une
vraie révolution pour la bioanthro-
pologie, résume Federico Lugli,
parce que nous disposons à présent
d’une technique rapide et bon marché
permettant de déterminer le sexe de
restes humains.”
L’autre catégorie dont on pour-
rait mieux déterminer le sexe est
celle des enfants, dont il est si
difficile de savoir à partir d’os-
sements s’il s’agissait de filles
ou de garçons. En décembre, une
équipe menée par des chercheurs
de l’université de Denver, dans le
Colorado, a réussi à déterminer
le sexe d’un nourrisson féminin
vieux de 10 000 ans grâce à l’émail
de ses dents. L’enfant avait été
enterrée dans une tombe pleine
de perles, de coquillages et de pen-
dentifs en pierres, preuve que les
bébés tenaient une place impor-
tante à l’âge du mésolithique, y
compris les filles.
Les Amants de Modène
sont-ils donc la preuve que des
relations entre personnes de
même sexe étaient possibles il y
a 1 500 ans ? De la même manière
que l’on a remis en question le
statut de guerrier du squelette
retrouvé à Birka une fois qu’il a
été établi qu’il s’agissait d’une
femme, l’amour des Amants est
à présent mis en doute. Il n’est
pas exclu qu’il s’agisse de deux
frères. Les auteurs de l’étude
de 2019 suggèrent eux-mêmes
qu’ils étaient peut-être frères

d’armes. Des études antérieures
rejetaient pourtant l’hypothèse
d’un cimetière militaire. Les
squelettes retrouvés sur ce site
ne portaient pas de marques de
combat, et il s’y trouvait à la fois
des hommes et des femmes, ainsi
qu’un enfant de 6 ans. Alors
pourquoi relancer l’hypothèse
des frères d’armes?
Federico Lugli explique que
certaines choses ont changé :
une analyse plus approfondie a
été menée sur les blessures des
squelettes, et l’un de ceux que
l’on croyait féminin s’est révélé
masculin. Il s’agit “toutefois d’une
interprétation tirée d’un point de
vue essentiellement historique”,
note le chercheur. Selon lui, il est
peu probable qu’à cette époque
leurs parents les aient enterrés
main dans la main pour témoi-

gner de leur amour, “mais tout
est possible”.
En d’autres termes, les morts
ne s’enterrent pas tout seuls. Et
ils ne s’exhument pas non plus
tout seuls. “Nous souffrons d’un
manque flagrant d’imagination
dans notre façon de penser com-
ment les gens vivaient par le passé,
déplore Pamela Geller, bioarchéo-
logue spécialisée dans les études
queers et féministes à l’université
de Miami. Nous restons accrochés
aux catégories que nous connais-
sons aujourd’hui.”
Si les techniques scientifiques
peuvent élucider une part du
mystère, “il y a certaines choses
qu’on ne saura jamais à propos du
passé”, résume Pamela Geller.
Qui aimait qui, dans quelles iden-
tités se retrouvaient les gens –
cela reste difficile à savoir. Les
archéologues ne peuvent qu’es-
sayer, du mieux qu’ils peuvent, de
reconstituer la vie des gens d’au-
trefois sur la base des connais-
sances disponibles. Pour Leszek
Gardela, c’est une question de res-
pect pour ces personnes du passé.
“Chaque tombe raconte une histoire
différente, résu me-t-il, parce qu’il
s’agit à chaque fois d’êtres humains.
Tous ont eu une existence unique.”
—I Emilie Steinmark
Publié le 16 janvier

“Nous souffrons
d’un manque
flagrant
d’imagination”.
Pamela Geller,
BIOARCHÉOLOGUE

On a déterminé le
sexe d’un nourrisson
féminin vieux
de 10 000 ans grâce
à l’émail de ses dents.

← Dessin de Philip Lay paru
dans The Observer, Londres.
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