Courrier International (2022-02-17)

(EriveltonMoraes) #1

  1. 360 o Courrier international — no 1633 du 17 au 23 février 2022


Et James Joyce


inventa l’Irlande


Il y a tout juste un siècle, l’écrivain publiait
à Paris son roman Ulysse. Son compatriote
Colm Tóibín nous explique comment
ce chef-d’œuvre a révolutionné aussi bien
la littérature que l’identité irlandaise.

culture.


—Financial Times Londres

J


ames Joyce a publié son roman-
fleuve Ulysse le 2 février 1922, quinze
jours après que les Britanniques
eurent cédé les clés du château de Dublin
à Michael Collins et à son nouveau gou-
vernement irlandais [une grande partie de
l’île venait de conquérir son indépendance].
L’autre grand événement littéraire de cette
année-là a été la publication de La  Ter re
vaine, du poète T. S. Eliot.
Le roman de Joyce avait de nombreux
points communs avec le long poème de
T. S. Eliot. Il parlait de la rudesse
de la vie urbaine en exploitant
toute une palette de formes narratives, telles
que le pastiche, le mythe et la polyphonie
de voix. La Terre vaine semblait sonner le
glas du poème narratif, tout comme Ulysse
entreprenait de tordre le cou au point de
vue unique, à la voix omnisciente de l’au-
teur – ouvrant la voie à une vague d’écrits
“modernistes”, de Virginia Woolf à Samuel
Beckett, qui ont réécrit de fond en comble
les règles régissant la façon d’aborder et de
présenter la littérature.
Ulysse, dont on fête cette année le cen-
tenaire, a acquis une dimension consi-
dérable en l’espace d’un siècle et a été
consacré à maintes reprises comme l’un
des plus grands romans – sinon le plus
grand – du XXe siècle.
À l’heure où les études coloniales et les
études de genre ont accaparé la recherche
universitaire, Ulysse est un outil idéal pour
tester n’importe quelle théorie. Aux his-
toriens, il offre un tableau fascinant de
Dublin en un temps de paix relative, où
seuls quelques signes à peine perceptibles
annonçaient les bouleversements à venir.
Pour les critiques littéraires, c’est un don

du ciel, fourmillant de motifs et de jeux de
mots, de parodies et de références obscures.
Pour le lecteur ordinaire, s’y attaquer est
aussi prestigieux que peut l’être un mara-
thon pour un athlète ordinaire. C’est un
défi et, pour ceux qui sont arrivés au bout
du livre, un motif de fierté.
Joyce a commencé Ulysse à Trieste en 1914
et y a mis le point final à Paris en 1921.
Pendant la rédaction de ce livre, le monde tel
qu’il le connaissait était en train de s’effon-
drer. Joyce a eu la chance de ne pas se faire
interner dans un camp par les Autrichiens
lorsque la guerre a éclaté. En 1915, il s’est
réfugié à Zurich avec sa famille.
L’année suivante, le centre de la
ville qu’il s’attachait à immortaliser dans
son roman n’était plus qu’un tas de gravats.
L’un de ses plus proches amis a perdu la vie
lors de l’Insurrection de Pâques à Dublin
[un soulèvement nationaliste férocement
réprimé par les Britanniques en 1916] ;
lorsqu’il était étudiant, Joyce avait rencon-
tré Patrick Pearse, l’un des commandants
de la rébellion, qui fut fusillé.
Il n’y a naturellement aucune référence à
la guerre, ni à ces Pâques sanglantes dans le
roman de Joyce, dont l’action se déroule sur
une seule journée à Dublin – le 16 juin 1904.
Mais Ulysse a été composé à une époque où
tout ce que l’on pouvait écrire en Irlande
revêtait une intensité particulière. Même
les œuvres littéraires s’inscrivant dans un
cadre intime ou personnel pouvaient être
interprétées comme des interventions dans
un débat sur l’Irlande. Chez [le poète irlan-
dais] William Butler Yeats, cela se vérifiait
non seulement pour ses poèmes engagés,
tels Septembre 1913 ou Pâques 1916, mais
aussi dans ses poèmes d’amour perdu qui
permettaient, implicitement, d’assimiler
l’être aimé à un pays perdu.

LITTÉRATURE

Mais le débat ne portait en réalité pas
tant sur la perte que sur l’Irlande. En 1904, il
était déjà clair que l’Irlande serait le premier
pays à quitter l’Empire. Restait à savoir com-
ment, et quel type de pays en ressortirait.
Ulysse proprement dit, avec toute sa
générosité de style, sa plénitude, la sen-
sualité ouverte de ses personnages, son
impiété et son irrévérence à l’égard de l’au-
torité, l’insolence avec laquelle il place au
centre du récit un Juif cosmopolite et libre-
penseur, peut se lire comme une contri-
bution au débat irlandais, et l’on peut voir
dans le ton du livre un modèle de ce à quoi
pourrait ressembler la vie en Irlande après
l’indépendance.

Héros moderne. Alors que d’autres
écrivains [irlandais], comme J. M. Synge,
W. B. Yeats et Lady Gregory, fondateurs du
théâtre de l’Abbaye de Dublin, exaltaient la
vie champêtre et les paysages de l’ouest de
l’Irlande, Joyce a résolument ancré Ulysse
dans la capitale. Contrairement aux autres, il
ne s’est pas tourné vers la mythologie irlan-
daise. Le roman empruntait sa structure
à L’Odyssée d’Homère et déclinait tous les
styles possibles auxquels pouvait recourir
un auteur de langue anglaise. Si le roman
convoquait par moments ce que l’on pour-
rait qualifier de tonalités celtiques en prose,
ce n’était que pour les railler.
Le personnage central du roman est
Leopold Bloom, avec son esprit foisonnant,
son sens exceptionnel de l’observation et
du commentaire. Bloom est un homme
moderne qui gagne sa vie en vendant des
encarts publicitaires. Son épouse, Molly,
chanteuse, a une aventure avec un homme
qui organise ses concerts. Le roman est
découpé en dix-huit épisodes, fondés pour
la plupart sur ceux de l’épopée homérique,

et au fil desquels on suit Bloom et un jeune
poète du nom de Stephen Dedalus dans
leurs déambulations à travers la ville.
Joyce s’intéresse moins à l’intrigue ou
même à la psychologie qu’à la langue. Il
cherche le moyen de rendre l’esprit de
Bloom, de saisir ses pensées fulgurantes
et ses souvenirs épars, ses considérations
et digressions diverses. Si Ulysse est un
roman avant-gardiste, ce n’est pas unique-
ment parce qu’il tisse un lien entre l’épopée
et l’ordinaire, mais aussi parce qu’il semble
faire briller et scintiller le moindre instant
de cette journée à Dublin, et parce qu’il
explore toutes les possibilités qu’offre l’art
du récit, parmi lesquelles un monologue
qui clôt le livre, véritable tour de force de
la narration à la première personne, à tra-
vers la voix de Molly.
Ulysse ne cherche pas à présenter au lec-
teur anglais une Irlande exotique ou inquié-
tante, comme l’ont fait tant de romanciers
irlandais avant Joyce. Bien qu’un grand
nombre de chansons émaillent le roman,
personne ne joue de musique traditionnelle
irlandaise, ni ne chante en gaélique. Les per-
sonnages entonnent des airs d’opéra, des
chansons de cabaret et des ballades natio-
nalistes. Joyce n’en fait pas des Irlandais
plus vrais que nature. Il veut normaliser
Dublin, il ne veut pas enfermer les person-
nages dans leur insularité ou leur irlandité
mais, au contraire, les rendre mémorables
par leur esprit, leur vie intérieure sensuelle,
le regard qu’ils portent sur le monde.
De même, en plaçant Dublin au centre
d’un roman monumental, Joyce ne cherche
pas à expliquer l’Irlande au monde exté-
rieur. Tout romancier irlandais connaît le
problème auquel était confronté Joyce :
que faire avec le nom de personnalités et
d’événements historiques obscurs que le
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