Le Monde - 12.03.2020

(Tina Meador) #1

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IDÉES


JEUDI 12 MARS 2020

0123


L’hôpital public ne peut pas fonctionner comme une clinique


privée qui choisit ses patients pour optimiser sa plomberie


A l’ère de la tarification à l’acte, l’épidémie de Covid­19
montre que la politique française de l’« hôpital de flux »,
où aucun lit ne doit être libre, est une aberration,
estiment le professeur André Grimaldi et les médecins
Anne Gervais Hasenknopf et Olivier Milleron

E


pidémie, plan blanc, mobilisation
générale, l’événement infectieux
actuel bouleverse tout, y compris
le fonctionnement de l’hôpital.
Car sa mission est de répondre à la néces­
sité sanitaire. Rappel des personnels en
vacances, déprogrammation des inter­
ventions et hospitalisations program­
mées, libération de lits en service de
maladies infectieuses et dans certains
hôpitaux en médecine interne ou poly­
valente, car il faut se tenir prêt : tout est
fait pour faire face et c’est bien.
En février, quelques patients infectés
sont restés quatorze jours hospitalisés, en
surveillance. En mars, changement : on
n’hospitalisera que les patients ayant ou
étant à risque d’une forme sévère de Co­
vid­19... Le temps est suspendu : transfert
de patients pour libérer des lits et se tenir
prêt, et les lits sont là, vides pour quelques
jours parfois, ils attendent les patients


symptomatiques à soigner. La santé pu­
blique percute le concept de l’« hôpital de
flux », celui où pas un lit ne doit être libre
car c’est du « manque à gagner » à l’ère de
la tarification à l’activité (T2A). A l’« hôpi­
tal de flux », le malade doit glisser vers la
sortie, dans un parcours fluide, rien ne
doit faire obstacle dans la plomberie du
soin. Et patatras! La vision en tuyau ne ré­
pond pas à la crise sanitaire.
On découvre, s’il était besoin, l’aberra­
tion d’un financement de l’hôpital majo­
ritairement par la tarification à l’activité :
l’impossibilité d’avoir des taux d’occupa­
tion des lits à 100 %. Oui, il faut disposer
d’une structure hospitalière publique as­
sumant d’avoir, en permanence, des lits
disponibles. La crise actuelle met en
exergue cette nécessité en phase épidé­
mique du coronavirus SARS­CoV­2. Il faut
isoler les patients infectés, surveiller les
cas peu sévères, mais risquant de s’aggra­

ver, et prendre en charge les formes gra­
ves. Et, tout au long de l’année, il faut dis­
poser d’une marge d’activité et de lits
disponibles pour accueillir les enfants at­
teints de bronchiolite, les personnes
âgées atteintes de grippe saisonnière et
les urgences en général. Car l’hôpital pu­
blic ne doit pas et ne peut pas fonction­
ner comme une clinique privée qui choi­
sit ses activités et ses patients pour opti­
miser sa plomberie.
Le nouveau coronavirus a le mérite de
rappeler des évidences : on ne paie pas
des pompiers simplement pour qu’ils
aillent au feu, on les souhaite présents et
prêts dans leur caserne, même quand ils
ne font que briquer leur camion en at­
tendant la sirène.

Des financements supplémentaires
Alors comment va­t­on évaluer l’activité
de soins à l’heure du Covid­19 pour calcu­
ler le financement des hôpitaux? Com­
bien le tarif d’un séjour pour coronavi­
rus? Et combien le non­séjour dans cette
aile vide qui attend le malade? Et com­
bien la déprogrammation des patients
qui auraient dû subir leur intervention et
ne pourront pas être hospitalisés car le
légitime plan blanc vient percuter le flux

dans la plomberie? Les hôpitaux, en pre­
mière ligne pour la prise en charge du co­
ronavirus, seront­ils pénalisés financiè­
rement? Les hôpitaux gardant des lits vi­
des en prévision d’un afflux éventuel de
patients vont­ils avoir un plan d’écono­
mies pour cette baisse d’activité?
L’épidémie n’en est pas à son pic et on
peut d’ores et déjà en tirer des enseigne­
ments : il faut financer les hôpitaux in­
dépendamment des séjours des pa­
tients, notamment en médecine géné­
rale. Le candidat Macron avait promis la
fin du financement de l’hôpital public
par la T2A, mais aucune proposition sé­
rieuse alternative n’a été faite depuis
trois ans. Le gouvernement doit soute­
nir l’hôpital et annoncer un moratoire
immédiat sur la T2A pour financer l’hô­
pital public en sus de mesures supplé­
mentaires immédiates de financement.
En Italie, 1 milliard d’euros a été déblo­
qué d’urgence pour les hôpitaux. En
France, la situation est analogue et il fau­
dra, de plus, un plan pluriannuel de re­
crutement et de revalorisation des per­
sonnels. Il s’agit de 3 à 4 milliards, c’est
beaucoup mais c’est indispensable. Il
faut très vite recruter les 40 000 infir­
mières qui sont nécessaires à l’hôpital. Il

faut rouvrir les lits fermés faute de per­
sonnel. Mais aussi remplacer les infir­
mières en arrêt maladie ou en congé ma­
ternité, pour obtenir des ratios d’effectifs
supportables au regard du nombre de
lits, y compris en psychiatrie, qui est
sous­dotée et asphyxiée.
Le plan blanc était la réponse attendue
mais il finit d’épuiser les soignants qui
fuyaient déjà, avant même l’épidémie,
des conditions de travail difficiles. Le
gouvernement doit proposer au Parle­
ment un correctif budgétaire pour aug­
menter immédiatement l’objectif natio­
nal des dépenses d’assurance­maladie
(Ondam) afin de financer l’hôpital en
fonction de ses besoins.

André Grimaldi, professeur,
diabétologue, hôpital de la Pitié-
Salpêtrière, Paris ; Anne Gervais
Hasenknopf, médecin, hépatologue,
hôpital Louis-Mourier, Colombes
(Hauts-de-Seine) ; Olivier Milleron,
médecin, cardiologue, hôpital Bichat-
Claude-Bernard, Paris.

Patrick Zylberman « Face au coronavirus, l’OMS


est aujourd’hui le point faible du dispositif »


Le professeur d’histoire de la santé estime


que, par comparaison avec ce qui s’est passé en 2009


lors de l’épidémie de SRAS, la Chine est beaucoup plus


réactive, en particulier s’agissant de la communication


des données scientifiques dont elle dispose


ENTRETIEN


P


atrick Zylberman est professeur
émérite d’histoire de la santé à
l’Ecole des hautes études en
santé publique. Il a été membre
du Haut Conseil de la santé pu­
blique de 2009 à 2016. Il est no­
tamment l’auteur de Tempêtes micro­
biennes (Gallimard, 2013).


La très grande majorité des person­
nes atteintes par le coronavirus
survivent. Pourquoi cette épidémie
suscite­t­elle autant d’inquiétude?
C’est la rapidité avec laquelle le virus se
propage qui est particulièrement inquié­
tante. Chaque personne infectée peut
transmettre la maladie à deux ou trois
autres individus. Comparativement, la
grippe a un pouvoir contaminant d’une
à deux personnes. Il y a par ailleurs tant
de choses que nous ignorons. Chez les
patients qui résistent à la maladie, on
connaît encore très mal l’immunité et les
anticorps développés par leur orga­
nisme. C’est pourtant un élément essen­
tiel. En outre, qu’en est­il du pouvoir de
transmission des enfants? On ne le sait
pas non plus précisément. Pour le mo­


ment, les autorités s’appuient sur le
schéma utilisé pour faire face aux pandé­
mies de grippe et considèrent les enfants
comme des supertransmetteurs, atteints
de façon bénigne par la maladie, mais
qui propagent le virus entre l’école et la
maison. Mais est­ce le bon schéma? Fau­
drait­il davantage se préoccuper de la
santé des enfants?

Que pensez­vous de la façon dont le
gouvernement français gère la crise?
Par rapport à ce qui avait été fait
en 2009 pour faire face au virus grippal
A (H1N1), la méthode employée
aujourd’hui me semble bien plus appro­
priée. Le gouvernement a placé en pre­
mière ligne le directeur général de la
santé, Jérôme Salomon.
C’est lui qui transmet les éléments
d’information à la population et qui
gère la crise dans sa dimension techni­
que, ce qui a pour effet de dépolitiser la
crise. Les décisions sont prises de façon
plus apaisée, en évitant les mesures
d’affichage : la France n’a pas fermé ses
frontières. Cette manière de faire sem­
ble convenir à nos concitoyens qui, en
dépit de leurs inquiétudes, ne basculent
pas dans la psychose.

En 2009, le gouvernement avait plutôt
choisi la méthode inverse en envoyant
au front la ministre de la santé, Ro­
selyne Bachelot. Le chef du gouverne­
ment, François Fillon, avait même in­
timé l’ordre au directeur général de la
santé, qui était pourtant délégué inter­
ministériel à la grippe aviaire, de ne pas
s’exprimer.
La gestion politique avait donc pris le
pas sur la gestion technique, et la popula­
tion a donc réagi comme on pouvait s’y
attendre, en fonction de ses opinions po­
litiques. Si vous n’aimiez pas Nicolas
Sarkozy, il y avait de bonnes chances que
vous rejetiez l’action du gouvernement
dans ce dossier.
Après 2009, les autorités se sont rendu
compte que la France n’était pas vrai­
ment armée pour faire face à ce type de
situation. Le plan pandémie a donc été
élaboré en 2011. Il a par la suite été révisé
en 2014. Ce plan prévoit différentes pha­

ses qui s’accompagnent d’actions que
les autorités peuvent choisir de con­
duire en fonction de l’évolution des évé­
nements.
Le prochain passage au stade 3 de l’épi­
démie, qui devrait bientôt être annoncé
pour faire face au coronavirus, pourra
permettre aux autorités, par exemple, de
fermer des écoles, des universités, d’in­
terdire les rassemblements.

La Chine avait été très critiquée pour
sa gestion du SRAS. S’y prend­elle
mieux aujourd’hui?
Au moment du SRAS, le régime de Pé­
kin s’est livré à une véritable entreprise
de mensonge et de dissimulation. Pen­
dant trois ou quatre mois, la gravité de
la situation avait été cachée à la popula­
tion et à l’OMS.
Cette fois­ci, la rétention d’informa­
tion a été de plus courte durée, ce qui
n’est pas optimal mais représente déjà
un progrès. L’épidémie a été déclarée à
l’OMS le 31 décembre, soit un mois
après la détection des premiers cas. Pé­
kin a en outre attendu le 20 janvier
avant de rendre public le fait que le virus
était contagieux.
Sur un aspect capital de la lutte contre
le coronavirus, la Chine s’est cependant
montrée beaucoup plus réactive : elle a
donné libre accès à la séquence génomi­
que du virus et, plus généralement,
aux travaux de recherche scientifique
produits sur cette maladie. Cette évolu­
tion vient peut­être du fait qu’il y a
aujourd’hui en Chine des scientifi­
ques de grande qualité, ce qui était
moins le cas en 2003.

Quel regard portez­vous sur l’action
de l’OMS?
A la différence de ce qui s’est passé
au moment du SRAS, l’OMS est
aujourd’hui le point faible du dispositif.
En 2003, une petite équipe de jeunes
épidémiologistes emmenée par David
Heymann s’est affranchie des règles de
cette institution pour prendre les cho­
ses en main. Normalement, ils auraient
dû se soumettre à la volonté des
Etats membres, puisque l’OMS est une
organisation intergouvernementale,
mais, face à la mauvaise volonté dont
faisait preuve la Chine, ces scientifiques
ont choisi d’agir sans attendre en émet­
tant, comme je vous le disais plus tôt,
des mises en garde afin de décourager
les gens de visiter certains pays.
La Thaïlande ou Singapour n’étaient
pas très contents. Le Canada et la Chine
ont également protesté. Mais grâce à
cette initiative intempestive, l’OMS est
ressortie de l’épidémie du SRAS avec un
important capital de prestige.
Aujourd’hui, elle est de nouveau un
peu trop prompte à céder aux injonc­
tions de la Chine. Nous en sommes
toujours au stade de l’épidémie pour
cette raison. Genève déclarera­t­elle l’état
de pandémie, comme en 2009?
Elle semble aujourd’hui se contenter
de la déclaration d’une « urgence de
santé publique de portée internatio­
nale » (article 12 du Règlement sanitaire
international) obtenue le 30 janvier
malgré certaines réticences de la part
de Pékin.
propos recueillis par
marc­olivier bherer

COVID-19 : ENJEUX ET STRATÉGIES


Partie de Chine en décembre 2019, l’épidémie touche désormais


tous les pays européens, plus particulièrement l’Italie et la France.


Et interroge la manière dont on aborde ce type de crise


L’ORGANISATION


INTERNATIONALE


EST DE NOUVEAU


UN PEU TROP


PROMPTE À CÉDER


AUX INJONCTIONS


DE LA CHINE

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