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CORONAVIRUS
VENDREDI 3 AVRIL 2020
0123
L
a fatigue et la trouille, la peur
pour les patients et la peur pour
soimême, le stress des nouvelles
pénuries qui s’annoncent, la sidé
ration face à la brutalité de la ma
ladie et la crainte d’avoir à prati
quer une médecine d’« abattage ». Et tout cela
mêlé à la colère d’avoir si longtemps alerté,
en vain, du manque de moyens et de n’avoir
jamais été entendu. Alors que l’épidémie de
Covid19 étend son emprise sur le territoire
national et que les transferts de patients se
poursuivaient, jeudi 2 avril, entre la région
parisienne et des zones moins touchées, la
communauté soignante subit désormais à
plein l’épreuve d’un quotidien de crise.
L’épreuve est d’abord celle de la réorgani
sation des établissements, conduite au pas
de charge, et, pour de nombreux soignants,
la confrontation avec une réalité éloignée
de leurs spécialités. « Il y a d’abord une an
xiété due au bouleversement des services,
réorganisés pour faire de la place aux pa
tients atteints du Covid19, ce qui est pertur
bant pour les soignants , témoigne Franck
Rolland, viceprésident du Syndicat repré
sentatif parisien des internes de médecine
générale (SRPIMG). Par exemple, ceux des
services psychiatriques n’ont pas l’habitude
de gérer ni le risque infectieux, ni l’équipe
ment nécessaire : masques, blouses... »
Non seulement il faut parfois opérer loin
de ses routines professionnelles, mais la
maladie, imprévisible, prend parfois de
court les personnels les plus aguerris.
« Nous recevons des patients dans un état
dramatique. L’imagerie des poumons, par
fois entièrement blanche, ce qui signifie une
inflammation généralisée, nous stupéfie » ,
raconte Vincent Carret, médecin urgentiste
au centre hospitalier intercommunal de
ToulonLa SeynesurMer. La versatilité de
la maladie, et l’aggravation parfois fulgu
rante de ses formes les plus sévères sont
une cause d’anxiété permanente.
« Une source de stress vient des caractéris
tiques de la maladie, notamment l’aggrava
tion de l’atteinte respiratoire, qui peut surve
nir en quelques heures , explique le pneumo
logue Charles Marquette, professeur au
Centre hospitalouniversitaire (CHU) de
Nice. Cette soudaineté d’aggravation est
tout à fait inhabituelle dans les pneumonies
infectieuses, même graves. » Un constat par
tagé par de nombreux praticiens. Vincent
Carret raconte le traumatisme des soi
gnants de son équipe, devant « la mort bru
tale de cet homme de 70 ans, emporté alors
que, vingt minutes auparavant, il plaisantait
encore avec eux ».
« Nous sommes frappés par la vitesse à la
quelle l’état de santé des patients se dégrade ,
témoigne Nicolas Van Grunderbeeck, réani
mateur au Centre hospitalier d’Arras. Quand
ils arrivent en réanimation ou aux urgences,
certains n’ont quasi plus de réserves d’oxy
gène, ce qui rend très délicate l’intubation. » Il
faut alors faire très vite : « Nous pouvons vrai
ment perdre des malades à ce momentlà » ,
dit M. Van Grunderbeeck.
Dans les établissements dépourvus de ser
vice de réanimation, la crainte de ne pas
trouver de place pour les patients en dé
tresse respiratoire sévère va crescendo de
puis le début de la semaine, notamment en
IledeFrance.
« On sent que c’est de plus en plus compliqué
de placer nos patients les plus sévèrement
touchés dans les services de réa d’Ilede
France , témoigne Véronique Manceron, in
terniste infectiologue à l’hôpital MaxFou
restier de Nanterre (HautsdeSeine). Jusqu’à
présent, nous n’avons pas été confrontés à
une absence de place, mais on doit désormais
intuber nos patients avant leur transfert, pour
soulager les services où ils seront pris en
charge. » Le stress des gestes compliqués se
partage aussi.
STRESS COMMUNICATIF
Cette trouille pour leurs patients, les soi
gnants l’ont aussi pour euxmêmes et leurs
proches, qu’ils redoutent de contaminer.
« La fatigue s’accumule, des collègues sont
malades ou ont peur d’être contaminés à leur
tour , explique Corinne Delys, psychologue à
l’hôpital de Creil (Oise) et déléguée CGT du
personnel. De plus en plus disent qu’ils ne
dorment pas et viennent au boulot avec la
peur au ventre. »
Un stress communicatif. « Le corps médi
cal est habituellement dans la toutepuis
sance, se croit quasi immortel et les patients
se sentent ainsi rassurés, dit M. Carret.
Aujourd’hui, nous sommes tout autant me
nacés que les autres, ce qui nous rappelle à
notre devoir d’humilité, mais accroît l’an
goisse des patients. »
Dans les régions les premières touchées,
l’angoisse, amplifiée par la fatigue, com
mence à entamer l’état des troupes. A Col
mar, « certains soignants sont touchés et in
quiets » , admet l’anesthésiste JeanFrançois
Cerfon, chef de l’un des services de réanima
tion de l’hôpital. « On a vu au début chez le
personnel une forte volonté, l’envie d’aller
aider, mais on sent la fatigue arriver » , ditil.
Sur le front depuis plusieurs semaines, les
soignants bénéficient désormais d’une cel
lule de soutien psychologique.
La fatigue s’accumule, lancinante. Et si les
évacuations de malades ont permis d’éviter le
pire, elles peuvent avoir un effet délétère sur
l’état psychologique des blouses blanches.
« On transfère les malades qui sont transporta
bles, donc ceux qui vont mieux, mais on garde
ceux qui vont le plus mal , explique M. Cerfon.
C’est dur pour les personnels de ne pas voir les
fruits de leurs efforts, ça nous ferait du bien de
voir nos patients guérir. »
A Strasbourg, le directeur général des hôpi
taux, Christophe Gautier, est confronté
aux mêmes difficultés. « On a pris le parti de
réorienter l’ensemble des établissements sur
l’accueil des cas de Covid19 » , ditil. D’où une
rotation d’effectifs, et donc la « sanctuarisa
tion du principe des repos hebdomadaires,
pour permettre aux personnels d’être rempla
cés, de se reposer ». Comme à Colmar, et
ailleurs, une cellule de soutien psychologique
est à la disposition des soignants. Mais la va
gue ne passe pas. « On est toujours sur une
montée en charge nette, qui exerce une pres
sion forte sur les admissions » , dit Christophe
Gautier. Et sur les personnels.
LA MORT DANS LA SOLITUDE
La perspective de nouvelles pénuries est une
autre cause d’inquiétude. Après le manque de
matériel de protection, de fortes tensions sur
certains médicaments – notamment les déri
vés du curare, des sédatifs et des analgési
ques – se font jour. Or, ces produits forment
une bonne part de l’arsenal médicamenteux
des réanimateurs. Non seulement aucun trai
tement éprouvé contre le SARSCoV
n’existe, mais les produits nécessaires aux
gestes complexes susceptibles de stabiliser
les patients pourraient manquer.
La détresse des blouses blanches face à la
maladie se lit aussi dans les débats qui traver
sent toute la communauté soignante sur
l’utilisation de l’hydroxychloroquine, popula
risée par le professeur Didier Raoult (IHU Mé
diterranée Infection, à Marseille) mais dont
l’efficacité n’a pas été démontrée. Dans cer
tains services, les discussions sont parfois vi
ves sur la conduite à tenir. Certains arguent
de l’absence de bénéfice avéré et des incon
nues sur les risques. D’autres s’accrochent à
cette planche de salut ; il n’y a rien d’autre à
donner, et l’impuissance de la médecine est
parfois aussi douloureuse pour le médecin
que pour le malade.
Tout, dans la situation, est inédit. L’impossi
bilité pour les familles de voir leurs proches
hospitalisés dans les unités Covid19 est éga
lement une source de tension encaissée par
les blouses blanches. « La gestion des familles
devient de plus en plus pesante, car nous
n’avons pas beaucoup de bonnes nouvelles à
leur annoncer », confie Corinne Delys.
« DE PLUS EN PLUS DE
COLLÈGUES DISENT
QU’ILS NE DORMENT
PAS ET VIENNENT
AU BOULOT AVEC LA
PEUR AU VENTRE »
CORINNE DELYS
psychologue à l’hôpital
de Creil
Dans les hôpitaux, la fatigue et la peur
Alors que le Covid19 étend son emprise en
France, les personnels soignants subissent
l’épreuve d’un quotidien de crise, entre brutalité
de la maladie, difficulté des rapports avec
les familles et crainte de la contamination
moins visibles que les personnels hospita
liers qui prennent en charge les situations les plus
aiguës de la crise du Covid19, les médecins géné
ralistes n’en jouent pas moins un rôle majeur dans
la gestion de la maladie. Avec, pour nombre d’en
tre eux, un sentiment de solitude et d’abandon
face à une situation qui modifie profondément
leurs pratiques et les met, eux aussi, en situation
de risque personnel. Le 27 mars, le ministre de la
santé Olivier Véran leur a adressé une lettre, les as
surant de son « immense gratitude » , soulignant
que tout était en œuvre pour leur fournir des mas
ques de protection et leur annonçant la prise en
charge à 100 % des téléconsultations et des télé
soins par l’Assurance maladie à titre dérogatoire.
« Aujourd’hui, il faut rappeler que plus de 80 % des
patients touchés par le Covid19 sont pris en charge
par la médecine de ville, mais beaucoup d’entre nous
se sentent comme les oubliés de cette crise » , affirme
Margot Bayart, viceprésidente du syndicat MG
France, qui regrette que bien peu de cas soit fait des
nombreux généralistes ayant contracté la maladie.
Paradoxalement, la fréquentation physique des ca
binets a considérablement chuté, mais les consulta
tions à distance deviennent une part importante de
l’activité de la médecine de ville. « C’est un boulever
sement complet de nos pratiques , reprend Margot
Bayart. Nous passons beaucoup de temps à rassurer,
à expliquer, à gérer de l’anxiété. De même que nous
devons maintenir le contact avec des patients qui ont
déjà consulté, mais dont on est sans nouvelles. »
« Notre travail est très modifié, mais je ne me place
pas dans une position de plainte , assure de son côté
Guillaume Getz, président du Syndicat de médecine
générale (SMG). On fait beaucoup de téléconsulta
tion, on travaille beaucoup au téléphone, notamment
auprès de personnes âgées qui n’ont pas l’équipement
informatique. Ce que la situation souligne, c’est la li
mite du modèle actuel de notre rémunération à l’acte,
qui ne permet pas de prendre en compte le travail de
santé publique que nous effectuons. » Tous redoutent
la crise, mais aussi son issue et le retour des patients
atteints d’autres pathologies qui auront renoncé à
consulter pendant plusieurs semaines.
L’hydroxychloroquine, abcès de fixation
D’autres sont préoccupés par le rôle que la médecine
de ville pourrait devoir jouer, en appui des structures
hospitalières, si la situation venait à s’aggraver forte
ment. A Carpentras (Vaucluse), Sébastien Adnot, mé
decin généraliste, s’inquiète de la façon dont il devra
gérer les fins de vie à domicile des patients atteints
de Covid19. « On se tient prêt, mais c’est une source
d’angoisse. Comme les places vont manquer à l’hôpi
tal, comment vaton aborder la multiplication des
cas de patients contaminés qui vont mourir chez eux,
en état de détresse respiratoire? » Il redoute de passer
d’un patient par semaine, comme c’est le cas d’ordi
naire, à deux ou trois par jour. « Vu les volumes atten
dus, les équipes de médecins de ville vont souffrir,
après celles de l’hôpital. »
Les médecins généralistes et les infirmiers de
vront à la fois « gérer le stress de la famille » et pren
dre toutes les précautions pour ne pas être conta
minés. « Le manque de matériel médical génère
beaucoup de colère, de frustration et d’angoisse
chez les médecins libéraux. On exigera des blouses,
des charlottes et des masques FFP2. » Dans certai
nes régions, les médecins généralistes ont bien
plus souffert du défaut d’approvisionnement en
matériel de protection que leurs confrères hospi
taliers. Au point d’attiser une forte rancœur. Le
Monde a eu accès à des forums privés rassemblant
plusieurs centaines de médecins généralistes : de
nombreux messages témoignent d’une profonde
colère envers le gouvernement, bien qu’il soit dif
ficile de mesurer l’ampleur de cette défiance.
La question de l’hydroxychloroquine semble aussi
un abcès de fixation, certains médecins vivant
comme une humiliation l’impossibilité de la pres
crire à leurs patients atteints par le Covid19. Comme
l’a rappelé l’Agence nationale de sécurité du médica
ment le 30 mars, la prescription de cette molécule
pour le traitement de la maladie ne peut se faire qu’à
titre expérimental, dans un cadre hospitalier.
stéphane foucart
et faustine vincent
Les médecins généralistes ne veulent pas être les oubliés de la crise