Le Monde + Magazine - 31.08.2019

(Kiana) #1

8 |france SAMEDI 31 AOÛT 2019


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F É M I N I C I D E S


« Papa, il a tué maman, Gilles et lui »


La Réunion est l’un des départements les plus touchés par les féminicides. Enquête sur les cinq cas de 2018


RÉCIT
la réunion ­ envoyée spéciale

D

ans cinq jours, Léo aura
6 ans. Brun, la peau mate,
l’air facétieux, il porte un
tee­shirt gris floqué des voi­
tures rouges et souriantes
du dessin animé Cars. Ce
26 mai 2018, il est assis sur une chaise de la
gendarmerie de Saint­Louis, à La Réunion.
Carrelage délavé, bureaux impersonnels,
même sous les tropiques, les casernes sont
identiques. La pièce où attend Léo est la seule
à faire exception. Placardés en face de lui, des
dizaines de dessins d’enfants colorés, dont un
grand soleil surmonté d’un « la gendarmerie
c’est coule ». Léo a du sang sur son tee­shirt.
« Tu as pris ton petit déjeuner? », commence
la gendarme d’une voix calme. « Je ne me rap­
pelle plus. » « Tu prends quoi d’habitude pour
le petit déjeuner? », poursuit­elle. « Ma ma­
man, elle me prépare un pain au chocolat et
du lait. Mais ce matin, elle l’a pas fait, parce
qu’elle est morte. » A côté d’elle, Anny Gour­
don, assistante sociale en gendarmerie vient
d’arriver, essoufflée. Son téléphone a sonné
quand elle faisait ses courses : « Tu peux venir
nous aider pour l’audition du petit? » Les voilà
tous les trois dans le bureau. « Il ne pleure pas,
il ne rit pas, il est dissocié : il raconte ça comme
s’il racontait un film qu’il a vu à la télé », se
souvient­elle plus d’un an après.
« Il y avait maman et son copain. Il y avait
des pizzas sur la table pour le dîner. Et puis
papa est arrivé à pied, il avait un cadeau pour
moi », continue alors Léo. Sur la scène du
double assassinat, les gendarmes retrouvent
un gros paquet enrubanné. C’est un robot,
que Mickaël, le père de l’enfant, a acheté pour
son anniversaire à venir, le 31 mai. A la place,
ce jour­là, le garçonnet enterre sa mère.
« Papa est rentré, il avait un gros fusil et un
petit fusil. Maman, elle est sortie sur la ter­
rasse, elle a dit “Non, je reste avec toi, je
t’aime”, mais papa a tiré quand même. » Gra­
ziella Martinotti, 28 ans, s’effondre sur la ter­
rasse de leur pavillon ocre, enclavé entre des

barres d’immeubles, en bordure d’une zone
commerciale. Mickaël continue sa progres­
sion meurtrière, rentre dans la maison et
abat Gilles Delgard, le nouveau compagnon
de Graziella. « Papa était tout en noir, il avait
ses fusils cachés derrière le cadeau. »
Mickaël Payet s’assoit ensuite sur le canapé
de ce qui a été son salon pendant presque dix
ans. « Papa m’a dit : “Sors, je vais me tuer”. Et
puis il a tiré sur lui­même. » La nuit est tom­
bée quand les coups de feu successifs reten­
tissent, laissant 3 morts dans la maison, sous
les yeux affolés de Léo, mais aussi de Nathan,
son frère de 9 mois que le garçon tient dans
ses bras. « J’ai mis Nathan avec maman, mais
il y avait aussi des fourmis sur maman. Puis
Nathan avait faim, alors je suis allé faire le lait
pour Nathan. Je lui ai donné le lait. J’ai éteint
la télé, et on est partis dormir. » Sur le body
rayé jaune et blanc du bébé, il y a aussi des
traces de sang. Les deux enfants passent la
nuit seuls, avec les trois cadavres gisant.
Il faut attendre le lendemain matin pour
que la mère de Mickaël Payet, inquiète de
l’absence de son fils censé être parti au ci­
néma la veille, appelle sur le fixe de la mai­
son. Léo décroche. « Papa, il a tué maman,
Gilles, et lui. »
Graziella Martinotti n’est pas la seule à
avoir été assassinée à La Réunion, en 2018. Il
y a aussi Vanina Galais, Marie­Bergerette Ha­
jji, Alexandrine Silloz, et Viviène Antoniama
Sevetian. Avec cinq décès en 2018, La Réu­
nion est le deuxième département comp­
tant le plus haut taux de féminicides par ha­
bitant de France. L’île a déjà fait son « Gre­
nelle » local : des états généraux des violen­
ces faites aux femmes ont été organisés
en 2016. Son succès est limité. Le rythme des
meurtres n’a pas faibli : cinq en 2016, cinq en
2017, cinq en 2018. « Si sur le reste de la délin­
quance l’île est dans la norme, sur les violen­
ces conjugales et les féminicides, on est mau­
vais », reconnaît Eric Tuffery, procureur de la
République de Saint­Denis.
Sur les traces de Vanina Galais, 19 ans lors de
sa mort, nous arrivons sur les hauteurs de
Saint­Denis, dans le quartier du Moufia, avec

sa bibliothèque au crépi rose. « Vanina venait
souvent là pour réviser sa médecine, c’est plus
silencieux qu’à la maison », sourit sa mère Noé­
line Férard, 49 ans. Elle hésite entre plusieurs
tables, se réfugie entre deux présentoirs du
rayon enfants. Le récit, déjà raconté aux poli­
ciers, magistrats et avocats, ne se défait pas de
sa charge traumatique : à chaque fois, les ima­
ges remontent, les yeux débordent.
Vanina est en colocation avec deux copines
et étudie à l’université de La Réunion. Bac
mention assez bien en 2016, elle est en pre­
mière année de médecine quand elle rencon­
tre Mari Ridai Mdallah à un arrêt de bus. Le
jeune homme de 29 ans vient de Mayotte, l’île
voisine, n’a pas de profession connue. Dans le
quartier, il distribue des petits prospectus fai­
sant la promotion de marabouts – ce qui lui
permet d’aborder beaucoup de filles.

SURNOMMÉ « LE FOU » DANS LE QUARTIER
Curieuse d’autres cultures, peu rompue à la
fréquentation des garçons, Vanina se laisse
convaincre : elle lui donne son numéro de
portable. Ils échangent des dizaines de mes­
sages au cours desquels se met en place une
« emprise numérique », selon Noéline. « Elle
l’appelait le Mahorais, voulait me le présenter,
me disait qu’il était gentil, qu’ils avaient des
affinités. Mais Vanina, très marquée par les
violences que moi j’ai subies de la part de son
père, avait un rapport craintif, naïf, juvénile
aux hommes », explique sa mère.
Le matin du 2 mai 2018, Vanina l’appelle.
Elle vient de passer son code, et elle va à Sain­
te­Marie rejoindre le « Mahorais ». A 19 heu­
res, un numéro inconnu la contacte : c’est
Mari, il est avec Vanina, il annonce à Noéline
que sa fille ne rentrera que le lendemain,
qu’il est trop tard pour qu’elle prenne le bus.
« Il me parle de Macron, m’explique que Ma­
cron va crever dans un sous­marin, me de­
mande en quel dieu je crois, me dit que je crois
à un “dieu de chiottes”. Je lui demande de par­
ler à Vanina que j’entends derrière, il me ré­
pond que Vanina ne peut pas rentrer, qu’elle
ne sait plus où elle habite ni comment elle
s’appelle », se souvient Noéline.

Dans son salon du quartier du Moufia,
Noéline raccroche, elle est inquiète. Sa
deuxième fille, à ses côtés, confirme : Mari
est surnommé « le fou » dans le quartier, est
connu pour être très pressant avec les filles.
Noéline appelle le 17, expose ses craintes, sa
fille qui ne découche jamais, les propos me­
naçants de Mari, son incapacité à pouvoir la
contacter ou lui parler. Au téléphone, une
gendarme note le numéro de Mari, son nom,
son adresse à Sainte­Marie, et dit qu’elle va
appeler Mari pour parler à Vanina. Noéline :
« La gendarme me rappelle, me dit qu’elle a eu
Vanina au téléphone, qu’elle va bien et qu’elle
va rentrer demain matin. Que s’il était dange­
reux, il ne m’aurait pas donné sa vraie iden­
tité. Moi je la crois, j’ai appris à l’école que
quand il y avait un danger il fallait appeler
le 17, que le 17 savait. Ils ont traité ça comme si
j’avais appelé pour une voiture volée. »
Noéline s’en tient là, n’a pas de moyen de
locomotion pour parcourir la petite dizaine
de kilomètres qui la sépare de sa fille. Elle se
couche, somnole, agitée dans son lit. Son té­
léphone retentit au milieu de la nuit : ce sont
les gendarmes, plus inquiets cette fois. « C’est
bien vous qui avez appelé à 19 heures pour
votre fille? Oui, j’ai répondu. “D’accord, on
vérifie”. Et ils ont raccroché. »
Le soleil émerge, un nouvel appel : « Ma­
dame Férard? Vous pouvez venir tout de suite
au poste de gendarmerie de Sainte­Marie? J’ai
dit que j’avais pas de voiture, “O.­K. on arrive
chez vous”. J’ai senti que quelque chose de très
grave s’était passé. » Quand Noéline ouvre la
porte de son appartement, trois gendarmes
se tiennent face à elle. La femme du trio
s’élance : « Madame, on est désolés de vous
dire que votre fille est morte. »
Alex Vardin est le troisième avocat de Mari
Ridai Mdallah. « Je l’avais défendu en compa­
rution immédiate en 2015, il s’était battu armé
de tessons de bouteille. » Au journal télévisé
un soir de mai, il entend à nouveau ce nom,
cette fois­ci comme auteur de l’atroce meur­
tre de Vanina. « C’est pas possible, j’ai pensé,
c’est un garçon très intelligent, hypermnési­
que même », décrit le pénaliste.

Noéline Férard
sur la tombe
de sa fille, Vanina
Galais, à Saint­
Leu (La Réunion),
le 17 août. LAIA ABRIL
POUR « LE MONDE »

IL S’EXPRIME 


SUR CE QUI A 


DÉCLENCHÉ SON 


INTENTION DE TUER 


VANINA : IL AURAIT 


DÉCOUVERT 


QU’ELLE PENSAIT 


LE QUITTER. 


« LA PROCHAINE 


FOIS QUE TU ME 


PRENDS POUR UN 


CON, JE TE TUE », 


LUI A­T­IL DIT

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