Le Monde - 11.08.2019

(Joyce) #1

10 |économie & entreprise DIMANCHE 11 ­ LUNDI 12 AOÛT 2019


0123


Fidji Simo,


l’atout français


de Facebook


A 33 ans, la Sétoise est, depuis la mi­mars,


à la tête de l’application du géant américain.


Un défi à l’heure où le réseau social


aux 2,4 milliards d’utilisateurs actifs est


sous pression médiatique et politique


PORTRAIT


J’


ai grandi dans le sud
de la France, dans une
famille de pêcheurs où
personne n’a fait
d’études. Alors le fait
que je sois devant
vous aujourd’hui est
assez inattendu », explique Fidji
Simo, dans une vidéo tournée peu
après sa nomination, le 14 mars,
comme directrice de l’application
Facebook.
« J’ai eu la chance de trouver des
gens comme vous pour parier sur
moi », lance­t­elle à la numéro
deux du groupe, Sheryl Sandberg,
qui joue les intervieweuses pour
promouvoir la Française de
33 ans, originaire de Sète et désor­
mais à la tête du réseau social aux
2,4 milliards d’utilisateurs actifs.
Toutefois, cet autoportrait d’une
jeune femme à la réussite impro­
bable est incomplet : son ascen­
sion rapide révèle également sa
grande ambition et son sens aigu
de l’organisation.
« Ce qui réconcilie ces deux as­
pects, c’est le travail. Mon grand­
père a commencé sur des bateaux
à l’âge de 5 ans et m’a appris
qu’avec le hard work [« le labeur
acharné »], on peut faire ce qu’on
veut », raconte Fidji Simo. Un es­
prit partagé par son père d’origine
espagnole, qui a rejoint la lignée
maternelle de pêcheurs italiens,
et par sa mère, propriétaire d’une
boutique de prêt­à­porter à Sète


  • et à l’origine du choix de son
    prénom, hommage à l’île et au
    parfum du même nom de Guy La­
    roche. Le français de « Fidji » mêle
    un fort accent méridional et des
    anglicismes managériaux : « hard
    work », « successful » (« couronné
    de succès »), « top priority » (« prio­
    rité absolue »)...
    Elle nie avoir eu « un grand plan
    de carrière », mais, partout, elle
    s’est « fait remarquer en bossant
    énormément » : en prépa au lycée
    Joffre de Montpellier, ce qui lui a
    ouvert les portes de la presti­
    gieuse école de commerce HEC.
    Mais aussi chez eBay, où elle a ef­
    fectué un stage à l’issue duquel
    l’entreprise a accepté de l’envoyer


au siège en Californie, qu’elle
avait découverte lors d’un master
à Los Angeles... Sur place, elle a in­
tégré Facebook en 2011, sur candi­
dature spontanée.
Fidji Simo a du culot. Elle n’hé­
site pas à donner des « conseils » à
Will Cathcart, son « sponsor » chez
Facebook (c’est « plus qu’un men­
tor ») : « A la fin d’une réunion, elle
me dit : “Il y a quelque chose que tu
ne fais pas bien. Tu es brillant en
stratégie, mais pas en organisa­
tion” », révèle en souriant l’ex­diri­
geant de Facebook, passé à la fi­
liale WhatsApp quand Mme Simo
lui a succédé.
Cette dernière est louée pour sa
capacité à se soucier des problè­
mes de tous. Elle avance en dépas­
sant son périmètre : responsable
de la publicité mobile à partir de
2013, elle fait une grande présen­
tation sur la vidéo, avant d’être
nommée directrice de cette acti­
vité stratégique. Ses collègues
n’ont­ils pas le sentiment qu’elle
leur marche dessus? « Non, car,
dans une boîte en croissance, il y a
tellement de choses à faire... », as­
sure Mme Simo, qui a contribué au
décollage de la publicité mobile,
puis de la vidéo.

« C’EST VRAIMENT MA FAMILLE »
La Française, qui dirige désor­
mais 4 000 personnes, est égale­
ment connue pour son organisa­
tion méticuleuse. Tous les lundis
matin, elle vérifie que son agenda
de la semaine reflète bien sa prio­
rité du moment. En outre, tous
les trois mois, elle édite des statis­
tiques détaillées sur l’allocation
de son temps.
« Fidji comprend la culture de
travail de Facebook, un lieu assez
dur, où les choses sont réévaluées
en permanence. Ici, les collègues
ne participent pas à votre projet
s’ils ne trouvent pas que c’est la
chose la plus importante à faire »,
explique Andrew Anker. Cet en­
trepreneur senior, dérouté à son
arrivée chez Facebook, apprécie
le fait que sa jeune collègue l’ait
un jour pris à part pour lui lâcher
que « les gens ne le sentaient pas
assez impliqué ».
Dès 2013, Fidji Simo a demandé
qu’on lui paie une coach. Katia
Verresen – sa « personne préfé­
rée » – l’a notamment initiée au
« priming », qui consiste à focali­
ser son attention sur des élé­
ments positifs pour se donner
confiance. En cas de besoin, la
jeune cadre relit donc des cour­
riels de remerciement archivés
dans un dossier ou écoute les
Spice Girls, une passion adoles­
cente « un peu ridicule » mais as­
sumée, puisqu’elle a rencontré
mi­juin son idole, Geri Halliwell
(alias Ginger Spice), dans sa loge
avant un concert à Londres.
« Girl Power »? Dès 2015, Fidji
Simo écrivait dans un billet sur
Medium vouloir « changer

l’image du leader », associée à
« un grand homme blanc en cos­
tume ». Elle disait avoir choisi un
« look signature » – « talons hauts
et robe qui tue » – qui tranche avec
le sweat­shirt à capuche cher aux
cadres de Facebook. Mais elle ra­
contait aussi avoir été contrainte
d’abandonner cette « armure ha­
bituelle » quand, pendant sa gros­
sesse, elle dirigeait ses équipes
par webcam, de son lit, où elle
était consignée à la suite de com­
plications.
« C’est toujours difficile d’appar­
tenir à une minorité, comme les
femmes dans le secteur de la tech.
Mais Facebook est un bon environ­
nement pour les femmes, notam­
ment grâce au réseau de soutien
entretenu par Sheryl Sandberg »,
estime Julie Zhuo, responsable du
design dans l’équipe de Mme Simo.
Auteure du livre The Making of a
Manager (Portfolio, mars 2019,
non traduit), Mme Zhuo appar­
tient en outre à Women in Pro­
duct, un réseau de femmes cadres
dans la tech qu’a cofondé Fidji
Simo en 2018, après avoir orga­
nisé pendant six ans des dîners
sur le même thème.
Pourtant, Fidji Simo n’aime pas
qu’on la décrive en « networ­
keuse », une femme de réseaux :
« Facebook, c’est vraiment ma fa­
mille, clame­t­elle. Quand je suis
arrivée en Californie, je ne con­
naissais personne. On m’a ac­
cueillie, invitée à Thanksgiving, à
Noël... » « Fidji est une manageuse
et une amie », dit aussi Maria
Smith, une collaboratrice deve­
nue cadre pour suivre son « exem­
ple ». On préfère souvent parler
d’affinités que de relations de
pouvoir. Mais, ici, le mélange en­

tre le professionnel et le person­
nel – précisément l’une des rai­
sons d’être des réseaux sociaux
de l’entreprise – est notable.
Mme Simo vit Facebook. Sur le
réseau, elle fait naturellement
partie de groupes, comme
« Moms in tech » (« Les mères qui
travaillent dans la tech ») ou « Je
suis né à Sète ». Sur son compte
Instagram – une filiale –, on
croise des photos multicolores :
de sa fille déguisée, d’une pyra­
mide de macarons, d’un « escar­
got­pieuvre ailé » qu’elle a sculpté
pendant ses loisirs... En fan de
vampires et de gothique, elle pose
en costume de « bal édouardien »
avec son mari, Rémy Miralles,
qu’elle a connu dès le lycée. Père
au foyer, il l’accompagne parfois
en déplacement professionnel
avec leur fille âgée de 4 ans.
La dirigeante fait corps avec l’en­
treprise. Dans son nouveau rôle,
elle va être davantage exposée à
ses difficultés. « Les défis pour Fidji
sont les mêmes que pour Face­
book, résume M. Anker. Une
bonne part des solutions aux pro­

blèmes de l’application dépend
d’elle. C’est dur quand les gens pen­
sent qu’une entreprise a mal agi. Il
faut réussir à les reconquérir. »
Soumis à une très forte pres­
sion, à la fois médiatique et politi­
que, Facebook se voit reprocher
d’avoir mal protégé les données
de ses utilisateurs, de propager
des discours de haine ou des faus­
ses nouvelles, d’avoir favorisé cer­
taines ingérences dans des élec­
tions... Fidji Simo admet que son
défi consiste à « restaurer la con­
fiance ». Mais elle estime que Fa­
cebook a « déjà commencé une
grosse transformation » et « n’est
vraiment plus la même entreprise
qu’il y a deux ans ».

CONVAINCRE LES SCEPTIQUES
Il n’empêche, la dirigeante va de­
voir assumer le rapprochement
des messageries WhatsApp, Insta­
gram et Messenger, alors que cer­
tains appellent à séparer ces ac­
tifs, au nom du droit de la concur­
rence et que cette stratégie a con­
tribué au départ des fondateurs
de WhatsApp et Instagram, ainsi
que de l’ex­numéro trois de Face­
book Chris Cox, selon le New York
Times. Fidji Simo, elle, y voit « une
réponse aux besoins des utilisa­
teurs », ce qui est « un bon guide ».
Elle veut développer les groupes
et le commerce sur Facebook.
Mais elle aura aussi pour mission
de participer à la mise en place
des garde­fous sur la vie privée
imposés à la fin du mois de juillet
par les autorités américaines,
dont un comité d’audit ad hoc.
N’a­t­elle pas l’impression de
déconstruire la machine qu’elle a
contribué à bâtir? Mme Simo a eu
l’idée des vidéos « autoplay » en

lecture automatique, qui ont pu
pousser à l’addiction aux réseaux
sociaux. Elle a aussi lancé Face­
book Live, qui a été utilisé pour fil­
mer en direct l’attentat de Christ­
church (Nouvelle­Zélande), le
15 mars. « Evidemment, ce drame
nous a énormément attristés »,
réagit­elle. Elle prône des règles,
mais qui « n’empêchent pas les très
nombreux usages positifs du live,
comme l’appel au secours lancé
par un Indien bloqué dans des
inondations au Kerala [à l’été
2018] ». Le service a ainsi été inter­
dit aux personnes qui, comme
c’était le cas pour l’auteur de l’at­
tentat, ont déjà violé les règles du
réseau social.
Plutôt que de remettre en cause
le modèle, Fidji Simo croit au
« changement de culture » :
« Auparavant, quand nous cons­
truisions des produits, nous étions
très optimistes. Aujourd’hui, nous
nous demandons, bien avant le
lancement, quels sont tous les
abus possibles », soutient­elle. Fa­
cebook a ainsi annoncé, plu­
sieurs mois à l’avance, son projet
de « cour d’appel » pour les conte­
nus dépubliés, ou sa monnaie nu­
mérique libra.
Mais l’entreprise a encore beau­
coup à faire pour convaincre les
sceptiques. Face aux critiques, Fi­
dji Simo, plutôt que de présenter
des excuses, assume un discours
positif. Will Cathcart et le consul­
tant Jeff Jarvis soulignent son
« enthousiasme ». De la capacité
de Facebook à trouver des répon­
ses à ses nombreux défis dépend
désormais la suite de sa carrière.
alexandre piquard

Prochain article Virginie Morgon

« Fidji comprend
la culture
de travail
de Facebook,
un lieu assez dur,
où les choses
sont réévaluées
en permanence »
ANDREW ANKER
entrepreneur senior
chez Facebook

PLEIN  CADRE


A Beverly Hills (Californie),
en juillet 2018. FREDERICK M. BROWN/AFP

1985
Naissance à Sète
(Hérault),
le 5 octobre

2011
Entre à Facebook,
au département
marketing

2014
Est nommée res-
ponsable de pro-
duit pour la vidéo,
la monétisation et
les informations

2019
Devient directrice
de l’application
Facebook

La dirigeante
aura entre autres
pour mission
de participer
à la mise en place
des garde-fous
sur la vie privée
imposés fin juillet
par les autorités
américaines
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