Le Monde - 07.03.2020

(Grace) #1

24 |culture SAMEDI 7 MARS 2020


0123


Une « Manon » au miroir


des Années folles


La soprano sud­africaine Pretty Yende interprète le rôle­titre


de la nouvelle version du chef­d’œuvre de Massenet à l’Opéra Bastille


OPÉRA


L


a nouvelle Manon, pré­
sentée mercredi 4 mars à
l’Opéra Bastille, était dou­
blement attendue. D’une
part, parce que l’annulation de la
première du samedi 29 février, en
réaction à l’annonce du recours
au 49.3, dans l’après­midi, sur
fond de lutte contre la réforme
des retraites, avait avivé les crain­
tes. D’autre part, parce que s’y re­
trouvait, après La Traviata, de
Simon Stone, en septembre 2019,
le couple d’amoureux Pretty
Yende et Benjamin Bernheim.
Le ténor franco­suisse a déjà in­
carné à l’Opéra de Bordeaux, sous
la régie d’Olivier Py, un Chevalier
des Grieux idéal. Il renouvelle
l’exploit, malgré la vastitude de
l’Opéra Bastille et un décor monu­
mental qui n’arrange rien à l’af­
faire. Elle fait sa prise de rôle en
Manon. On la découvre en quasi­
petite fille venue d’ailleurs,
frange à la Louise Brooks et petite
sœur de Joséphine Baker, qu’in­
carne la comédienne Danielle
Gabou, à la fois modèle, mentor et
Comtesse von Geschwitz, amou­
reuse de sa Lulu black.
La mise en scène de Vincent
Huguet convoque les Années
folles à la façon d’un long docu­
mentaire en cinq actes, très
fouillé et savant, abondé de réfé­
rences picturales, architecturales,
style Art déco, chorégraphies con­
viant revue nègre, Folies­Bergère,
jazz et charleston, sans oublier les
arrière­plans socio­historiques
(des Grieux est un soldat fraîche­
ment démobilisé), du divan de la

psychanalyse à l’émancipation
des garçonnes (saphisme en pan­
talon et haut­de­forme).
Mais la direction d’acteurs, peu­
plée d’actions secondaires, n’est
pas sans raideur et convention,
qui peine à faire passer l’émotion,
jusque dans le final, où l’on se de­
mande encore ce qu’a bien pu
faire cette pauvre Manon pour fi­
nir, tel un déserteur ou un agent
passé à l’ennemi, devant un pelo­
ton d’exécution, tandis qu’une
Joséphine Baker vieillie sucre les
fraises dans un hospice d’aliénés
traumatisés par la guerre.

Distribution de qualité
La métaphore de la femme libre
broyée par la société fait long feu,
tandis que des Grieux se voit ré­
duit à un rôle de benêt expiatoire.
D’accord pour que la valise de Ma­
non soit aussi la « petite table » de
leurs amours bohèmes, mais
pourquoi le jeune homme ne
s’aperçoit­il pas qu’elle a disparu
(la valise) alors que, revenant de
poster une lettre à son père, dans
laquelle il sollicite de pouvoir
épouser Manon, il fait mine de
poser un paquet dessus avant de
se raviser, et pour cause? Voilà qui
aurait dû alerter l’amant fébrile
de la fuite imminente de sa belle.
Un tel souci du détail, poussé à
l’obsession, renforce un réalisme
à vocation symbolique : ainsi les
tableaux de Delacroix dans la
chapelle des Anges, à l’église
Saint­Sulpice, où Manon, repen­
tante, effleure l’ange qui combat
Jacob (La Lutte de Jacob avec
l’ange) avant de reconquérir
l’amoureux qu’elle a trahi devant

Héliodore chassé du Temple (le
sacrilège, voleur de trésor, est ter­
rassé par les envoyés de Dieu), ob­
tenant la reddition sans condi­
tion de feu l’abbé des Grieux.
Pretty Yende prête au rôle son
élégance naturelle, sa voix fraîche
et souple, aux aigus faciles, son
intelligence musicale, et un art
subtil de la diction merveilleuse­
ment exercé dans un « Adieu no­
tre petite table » chanté sur le
souffle ou dans un « Je marche sur
tous les chemins » ciselé phrase à
phrase, empreint d’introspection
et de belle mélancolie. Son fran­
çais est de surcroît très accepta­
ble, et c’est à saluer. Mais Bastille
est un peu surdimensionné pour
elle, et le médium grave souvent
couvert par l’orchestre (« A nous
les amours et les roses »). Malgré
son charisme, la soprano sud­afri­
caine a semblé aussi moins à
l’aise que dans La Traviata, plus
rhétorique que vivante, man­
quant de sensualité et de vérité.
Benjamin Bernheim reste le
grand vainqueur de la soirée. La ri­
chesse sensuelle du timbre, la
puissance de la projection, l’art
étourdissant du coloriste, virtuose
de la voix mixte, l’infini nuancier

du phrasé, confirment s’il était be­
soin le des Grieux hors classe dé­
couvert à Bordeaux. Depuis quand
n’avait­on entendu pareil songe
hédoniste dans le « Rêve »?
Un Lescaut à la voix d’orgue et
d’ogre (Ludovic Tézier), un Comte
des Grieux à l’autorité paternelle
roide (Roberto Tagliavini), un
Guillot de Morfontaine vipérin
et lubrique (Rodolphe Briand),
des courtisanes à la langue bien
pendue (Cassandre Berthon, Alix
Le Saux, Jeanne Ireland), un Bré­
tigny homo et travesti (Pierre
Doyen), la distribution est de
qualité, tout comme les chœurs,
très sollicités et impression­
nants à l’issue de l’acte IV.
Dans la fosse, Dan Ettinger met
un certain temps à trouver ses
marques. Après une ouverture as­
sénée et sans tension dramatique,
l’orchestre consent peu à peu à
écouter les chanteurs, distillant
passion, poésie et nostalgie, ce
que la scène, pour avoir trop voulu
les surligner, notamment dans la
gavotte de l’acte III, transformée
en slow géant, privée de la poi­
gnante tension entre le triomphe
public de Manon et son désarroi
intérieur, n’a pas su exprimer.
marie­aude roux

Manon, de Jules Massenet.
Avec Pretty Yende, Benjamin
Bernheim, Ludovic Tézier,
Roberto Tagliavini, Rodolphe
Briand, Cassandre Berthon, Alix
Le Saux, Jeanne Ireland, Julien
Joguet, Laurent Laberdesque,
Danielle Gabou, Pierre Doyen,
Vincent Huguet (mise en scène),
Aurélie Maestre (décors),
Clémence Pernoud (costumes),
Bertrand Couderc (lumières),
Jean­François Kessler
(chorégraphie), Orchestre
et Chœurs de l’Opéra de Paris,
Dan Ettinger (direction).
Opéra Bastille, Paris 12e.
Jusqu’au 10 avril. De 5 à 212 euros.

Benjamin
Bernheim
en Chevalier
des Grieux
reste le grand
vainqueur
de la soirée

N O M I N AT I O N
Jack Lang reconduit
à son poste
de président de l’Institut
du monde arabe
A 80 ans, Jack Lang a été re­
conduit pour trois ans à la
tête de l’Institut du monde
arabe (IMA). Le 6 mars, le
conseil d’administration de ce
centre culturel et vitrine
diplomatique a entériné un
troisième mandat pour l’an­
cien ministre de la culture.
Sous le mandat de Jack Lang,
nommé en 2013, l’IMA a aug­
menté sa fréquentation, pour
atteindre environ 750000 vi­
siteurs en 2019.

L I V R E S
L’autobiographie
de Woody Allen sortira
en français le 29 avril
Les Mémoires du cinéaste
américain paraîtront le
29 avril aux éditions Stock
(groupe Hachette Livre) sous
le titre Soit dit en passant.
L’annonce de la publication
par l’éditeur Grand Central
Publishing, filiale d’Hachette,
a provoqué un tollé aux
Etats­Unis. Elle a été vive­
ment critiquée par le journa­
liste Ronan Farrow, fils du ci­
néaste, qui soutient sa sœur
Dylan dans ses accusations
selon lesquelles son père
aurait abusé d’elle enfant. Ro­
nan Farrow a annoncé qu’il
ne travaillerait plus avec le
groupe Hachette, dont une fi­
liale a publié son livre Catch
and Kill, son enquête sur l’af­
faire Weinstein. – (AFP.)

Sam Stourdzé prend


la tête de la Villa Médicis


La nomination du directeur des Rencontres
d’Arles met fin à dix­huit mois d’intérim

C’


est la fin d’un très long
suspense : après dix­
huit mois de rumeurs,
d’auditions et de conciliabules, le
ministre de la culture, Franck
Riester, et le président de la Répu­
blique, Emmanuel Macron, ont
choisi de nommer Sam Stourdzé
à la tête de la Villa Médicis, à
Rome. Directeur depuis 2014 des
Rencontres d’Arles, ce spécialiste
de la photographie, éclectique,
stratège et ambitieux, connaît
bien cette institution pour y avoir
été pensionnaire en 2007. Il
succédera à la fin de l’été à
Stéphane Gaillard, qui assurait la
direction par intérim depuis le
départ de Muriel Mayette­Holtz,
en septembre 2018. « Le président
considère que c’est une nouvelle
génération de jeunes talents qu’il
faut mettre en avant, précise­t­on
à l’Elysée. Le projet de Sam Stour­
dzé était le plus ancré dans l’Eu­
rope. Il saura fédérer des énergies
dans un esprit pluridisciplinaire à
la Villa Médicis. »

Deux missions
Né à Paris en 1973, Sam Stourdzé a
fait ses armes dans la photo après
un passage par l’université de Ber­
keley (Californie). En 1996, il orga­
nise les expositions de photos des
Rendez­vous de l’histoire de Blois,
avant de diriger la collection
« Beaux livres » des éditions Léo
Scheer. Il impulse par la suite
quelques expositions autour
du cinéma, comme « Charlie
Chaplin », en 2005 au Jeu de
Paume, à Paris, puis, quatre ans
plus tard, « Fellini, la Grande Pa­
rade », à La Cinémathèque fran­
çaise et, enfin, « Paparazzi », cosi­
gnée avec Clément Chéroux au
Centre Pompidou Metz. En 2010,
il prend les commandes du Mu­
sée de l’Elysée, à Lausanne, avant
de rejoindre, en 2014, Les Rencon­
tres d’Arles. A la demande de
Xavier Bertrand, président de la
région Hauts­de­France, il tra­
vaille sur une institution de pho­
tographie qui sera installée à Lille.

En 2017, enfin, Françoise Nyssen,
alors ministre de la culture, lui
confie une mission de conserva­
tion et de valorisation des fonds
photographiques patrimoniaux.
Malgré la tension générée par la
progression du coronavirus, qui a
provoqué l’annulation, le 5 mars,
du rendez­vous rituel des Jeudis
de la Villa Médicis, et provoquera
peut­être la fermeture de l’institu­
tion pour des raisons sanitaires,
Sam Stourdzé arrivera dans une
maison globalement bien tenue
et pacifiée. Technicien efficace et
humble, Stéphane Gaillard a su
apaiser l’ambiance après le man­
dat de Muriel Mayette­Holtz, ac­
cusée par certains pensionnaires
d’humilier le personnel et de né­
gliger les créateurs en instaurant
un système de cour. Le directeur
par intérim a géré le concours de
recrutement des pensionnaires,
relancé le festival Controtempo,
lancé des Rencontres littéraires,
qui doivent se tenir en mai, et or­
ganisé une exposition sur le
thème des moulages en plâtre, ap­
précié du public romain.
A la tête de la Villa Médicis, Sam
Stourdzé devra jongler entre les
deux missions, celle insufflée par
Colbert au moment de la création
de l’Académie de France à Rome, à
savoir offrir un cadre propice à la
création à une vingtaine de pen­
sionnaires choisis chaque année,
et celle donnée, en 1970, par André
Malraux, ouvrir ce bastion fran­
çais sur la ville grâce à une pro­
grammation de qualité. Il devra
aussi satisfaire les injonctions de
l’Elysée, à savoir veiller à une di­
versité sociale et culturelle et
ouvrir davantage la Villa sur la jeu­
nesse, et plus encore sur l’Europe,
par le biais de partenariats avec
d’autres lieux de résidence euro­
péens. La Rue de Valois aimerait
pour sa part mettre en place un
programme d’accompagnement
à long terme des pensionnaires,
« pour que la Villa ne soit pas juste
une parenthèse enchantée ».
roxana azimi

20 au 30 mars 2020


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T2G – Théâtre de Gennevilliers | Centre dramatique national
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LIBERTÉ


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CRÉATION


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@T2Gennevilliers photographie © Simon Gosselin

13mars



12 avril



2020


Festival


Séquence
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8 eédition
avec
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Jean-BaptisteAndréet
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AyelenParolin
PepeElmasNaswa
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KaoriItoet
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AlessandroSciarroni
FrançoisChaignaudet
NinoLaisné
KhalidBenghrib
PabloValbuenaet
PatriciaGuerrero
SmaïlKanouté
FilipeLourenço,
PaulineSonnicet
NolwennFerry
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TamakiRoy
HortenseBelhôte
MichaëlPhelippeau
DominiqueBrun
AmalaDianor,
LeïlaKa
AlexanderVantournhout
HugoArcier
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Zimoun&
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José-ManuelGonçalvès

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