Le Monde - 07.03.2020

(Grace) #1
tous les signataires d’un appel, se défend-il. Derrière la critique
du voile, il y a des préjugés sur la culture musulmane. L’islam fait
peur, il y a un recul des droits de ceux qui sont attachés à leur
culture. Je suis pour la laïcité, mais je ne vois pas pourquoi une
personne qui se voile par choix aurait moins de droits qu’une per-
sonne non voilée. » Pour Hervé Moreau, « c’est quelqu’un de très
courageux. Quand il a des opinions, il les défend. Il est à l’image
d’une génération qui va être confrontée à pas mal de problèmes et
qui sait qu’elle doit se prendre en main. »
Germain Louvet n’a pas sa langue dans sa poche, mais il entend
l’utiliser à bon escient et avec parcimonie. Il n’a jamais émargé nulle
part, ni dans un syndicat, ni au sein d’un parti politique. Il dit
craindre « la récupération » et a refusé la proposition qui lui a été
faite de figurer dans le comité de soutien d’Anne Hidalgo pour les
municipales. « Aujourd’hui, ça fait très peur de s’engager, car on est
très vite catalogué. » Il a signé quelques tribunes en faveur de l’ac-
cueil des migrants et, dans l’entre-deux-tours de la présidentielle,
pour appeler à voter en faveur d’Emmanuel Macron, un geste qu’il
« regrette un peu », a donné une interview sur les retraites à Regards,
le journal de son compagnon. Après l’émission « Quotidien », il a
reçu une avalanche d’invitations médiatiques qu’il a toutes refusées :
« Je préfère laisser la parole aux dirigeants syndicaux, je ne suis pas
légitime à être l’étendard du mouvement. » Dedans, mais pas complè-
tement. Engagé, mais pas encarté.
Lorsqu’on le retrouve pour déjeuner, il arrive les cheveux gominés
en arrière, les yeux encore fardés, des traces de maquillage éclairent
çà et là la peau de son visage. Germain Louvet sort d’une séance
photo réalisée par Jean Paul Gaultier pour le magazine Citizen K.
Quelques semaines avant, il avait défilé sur pointes, dans un
ensemble en jeans d’inspiration torero sur torse nu, mi-bas roses
dans des chaussons lacés, pour le dernier show du couturier. Quand
il ne danse pas, il joue aussi, à ses heures, au mannequin. Il a défilé
pour agnès b, a ponctuellement collaboré avec Dior ou Gucci. Il aime
ça : « Ça m’amuse de m’ouvrir à d’autres univers. Il y a beaucoup de
parallèles entre la danse et la mode, comme le corps et le mouvement.
Le vêtement est la première expression de soi dans la rue. Je trouve ça
très intéressant de collaborer avec les marques. » Il n’a pour l’instant
pas de contrat avec une maison, mais ça ne lui déplairait pas. Être
tout à la fois porte-drapeau et portemanteau pour le luxe, l’appa-
rente contradiction ne semble pas lui poser de problèmes. « J’ai une
parole mitigée sur le libéralisme, mais je sais aussi que les outils pour
communiquer, y compris pour critiquer les dérives du capitalisme, sont
ceux du capitalisme », tranche-t-il.
Depuis quelques mois, les soucis de santé qui l’ont contraint à
s’arrêter de danser un moment lui ont rappelé la fragilité de son
corps et par là même celle de son métier. Il souffre d’un œdème
osseux au pied, d’une petite entorse à l’épaule, d’une inflammation
à la cheville droite. « Ces dernières années, j’ai énormément dansé,
je n’ai plus la même récupération physique qu’à 20 ans. L’usure
existe : même si j’ai un bon physique, je ne suis pas invincible. C’est
la première fois que je me dis que mon corps a une date de

péremption. » Une prise de conscience doulou-
reuse qui s’est accompagnée de beaucoup d’an-
goisses. Pour la première fois de sa vie, il a
consulté un psy, a tenté de mettre des mots sur
ses maux. « J’ai dû répondre à des questions exis-
tentielles, comme “Pourquoi je fais ça ?” La réponse
s’est imposée : parce que danser me rend heureux.
Je dois donc tout faire pour que cela reste un plai-
sir et ne devienne pas un métier. »
Aujourd’hui, il apprend à vivre avec la douleur, à
corriger ses positions, modifier ses appuis, à tra-
vailler sur son mental aussi, pour oublier les bles-
sures du corps. Le débat sur les retraites est venu
percuter ses préoccupations personnelles : que
faire après, quand le corps dit stop? Quel avenir
possible après la scène? « On y pense tous, tout le
temps, avoue-t-il quand on le retrouve dans le
dédale des salles de répétition de l’Opéra Garnier.
La question de la pénibilité prend tout son sens pour
nous. On ne peut pas danser sur scène jusqu’à
60 ans! Le système actuel assure l’excellence : on se
donne à fond jusqu’à 42 ans, on consacre vingt-cinq
années à la danse, on le fait car on sait qu’après on
aura une assise financière pour trouver une
deuxième vie professionnelle. La danse ne vaut rien
sur un CV. Pour quelqu’un qui est entré à l’Opéra à
18 ans, ce n’est pas évident de reprendre des études.
La question de la reconversion n’est pas un choix
pour nous, mais une obligation. »
Quand ce sera son tour de quitter l’Opéra, il ne se
voit pas forcément travailler « sur le terrain »,
comme professeur, chorégraphe ou maître de
ballet, mais plutôt dans la programmation artis-
tique ou, pourquoi pas, comme journaliste spé-
cialisé dans le spectacle vivant. En attendant d’y
voir plus clair, il veut continuer à danser au plus
haut niveau, tout en menant les combats qui lui
tiennent à cœur. Et tant pis si ça agace une direc-
tion qui trouve que cette nouvelle génération a
perdu le respect de l’institution. Ses parents, qui
viennent le voir sur scène à chaque nouvelle pro-
duction, craignent que « ses engagements ne des-
servent sa carrière, mais on lui fait confiance, il est
grand et il est lucide ». « Je préfère louper des
opportunités que me taire, répond en écho
Germain Louvet. Mon intégrité est plus précieuse
que mon image publique. »

“Quand il a des opinions, il les défend. Il est à l’image


d’une génération qui va être confrontée à pas mal de


problèmes et qui sait qu’elle doit se prendre en main.”
Hervé Moreau, ancien danseur étoile

LE MAGAZINE

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Louis Canadas pour M Le magazine du Monde

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