Le Monde - 07.03.2020

(Grace) #1
généreusement distribués à la foule,
que certains exposeront chez eux,
aux côtés des bouts du Mur, abattu
six ans plus tôt, gardés en souvenir.
Depuis leur rencontre en 1958,
Christo et Jeanne-Claude, nés le
même jour, le 13 juin 1935, respecti-
vement en Bulgarie et au Maroc, ont
toujours précisé être coauteurs de
leurs œuvres. À la veille de l’inaugu-
ration, les deux retiennent leur
souffle, épuisés. Des années qu’ils
tentent de convaincre les politiques
– l’impatient Christo n’est pas vrai-
ment un modèle de diplomatie –, et
qu’ils sont confrontés aux refus offi-
ciels. Le duo auquel le Centre
Pompidou, à Paris, rend hommage
à partir du 18 mars, est champion de
l’endurance et rompu aux rebuf-
fades – 37 projets retoqués pour
21 réalisés en soixante ans de car-
rière. Depuis le début des années
1960, il est passé maître dans l’art de
métamorphoser l’espace en enve-
loppant nature ou monuments, ou
en empilant des barils de pétrole. Il
s’est fait connaître mondialement
avec l’empaquetage du Pont-Neuf à
Paris en 1985. Un tour de force qui a
mis dix ans à voir le jour.
Les tractations pour installer près de
7 5 00 portiques tendus de tissu cou-
leur safran dans Central Park (The
Gates), à New York en 2005, furent
encore plus longues : vingt-six ans.
Mais l’empaquetage du Reichstag,
dont on célèbre cette année le quart
de siècle, reste leur grand œuvre.
Celui qui eut l’écho le plus important
avec quelque 5 millions de visiteurs.
Celui que le public s’est d’emblée
approprié, en organisant pique-
niques et concerts sur les

VINGT-QUATRE ANS DE LOBBYING ET 100 000 MÈTRES
CARRÉS DE TISSU... EN 1995, LES ARTISTES CHRISTO
ET JEANNE-CLAUDE RÉALISENT UN PROJET
SPECTACULAIRE : L’EMPAQUETAGE DU REICHSTAG
À BERLIN, EN PASSE DE DEVENIR LE SIÈGE DU
PARLEMENT ALLEMAND. L’ABOUTISSEMENT D’UN LONG
TRAVAIL DE PERSUASION DES AUTORITÉS. ET LE SUJET
D’UN DÉBAT NATIONAL DANS UN PAYS NOUVELLEMENT
RÉUNIFIÉ. L’ŒUVRE SERA L’UN DES PLUS GRANDS
SUCCÈS POPULAIRES DU DUO AUQUEL LE CENTRE
POMPIDOU À PARIS CONSACRE UNE EXPOSITION.

Berlin


1995


l’histoire


s’emballe.


Texte
Roxana AZIMI

CE 24 JUIN 1995, LE VENT
QUI, LA VEILLE ENCORE, soufflait ses
rafales sur Berlin a laissé place,
comme par magie, à un soleil
radieux. La ville ressemble à un chan-
tier à ciel ouvert. L’architecte italien
Renzo Piano travaille à la rénovation
de la Potsdamer Platz. Son confrère
français Jean Nouvel finalise le bâti-
ment de verre des Galeries Lafayette,
qui sera inauguré l’année suivante
sur la Friedrichstraße. Quant au
Britannique Norman Foster, il
planche sur la forme de la coupole de
verre qui doit surplomber le
Reichstag, futur siège du Parlement
d’un pays réunifié depuis cinq ans.
Ce même édifice qui, à la stupéfac-
tion des Berlinois, s’est enveloppé
d’un tissu argenté au cours des der-
niers jours.
Depuis le toit, le couple d’artistes
Christo et Jeanne-Claude supervise,
casques de protection sur la tête, les
dernières finitions d’un empaque-
tage qui aura duré une semaine et
sera inauguré dans la nuit pour seu-
lement quatorze jours. Comme mis
au pas par l’autorité naturelle de la
Française Jeanne-Claude, fille de
militaire, et de la centaine de poli-
ciers postés tout autour, le public
berlinois converge dans un calme
absolu vers ce mirage. Comme les
pèlerins encerclant la Kaaba à
La Mecque, tous font le tour du bâti-
ment, palpent avec précaution l’ins-
tallation. « Les gens étaient curieux et
incroyablement silencieux. Personne
ne criait, ne s’excitait », se souvient
Petra Kipphoff, alors journaliste à Die
Zeit. Personne n’a davantage l’idée
de cisailler la toile pour repartir avec,
des échantillons argentés étant

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LE MAGAZINE

Peter Kneffel/DPA. Wolfgang Volz/LAIF-REA

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