Les Echos - 07.04.2020

(Axel Boer) #1

CORONAVIRUS


« Merlin l’enchanteur », un des classiques de Disney que les abonnés à Disney+ pourront retrouver sur le service.

Les opérateurs télécoms


prêts à affronter la vague


rajoutent des fibres pour conser-
ver leurs marges de manœuvre.
Alors pourquoi avoir demandé
un report du lancement? Etait-ce
pour nuire à un service qui
empiète sur les offres de contenus
des opérateurs? Chez Orange, on
s’en défend. Et l’on explique que la
stratégie de distribution choisie
par Disney rendait le lancement
complexe à gérer.

La stratégie des CDN
Alors que Netflix ou Twitter
hébergent eux-mêmes en France
des copies de leurs contenus les
plus demandés, ce n’est pas le
cas de Disney. Il se repose sur
des intermédiaires spécialisés,
les CDN (« content delivery
networks ») comme Akamai,
Fastly, Limelight... qui ont leurs
propres serveurs tampons dans le
monde entier et les louent à la
demande. Charge ensuite aux
opérateurs français de récupérer
ce trafic, sur les différents points
d’interconnexion en Europe.
« Ce sont des volumétries extrê-
mement conséquentes. On parle de
plusieurs térabits de données,
explique Jean-Luc Vuillemin, le
directeur des Réseaux et Services
internationaux d’Orange. Il faut
savoir où ce trafic arrive, réserver
des capacités d’interconnexion et
s’assurer de notre capacité à l’ame-
ner du point de livraison au point
d’utilisation. Ce travail avait été
anticipé. Mais avec la crise du coro-
navirus, les capacités d’intercon-
nexion avec les CDN se sont rem-
plies de manière extrêmement
rapide. Sur certaines, nous étions
montés à plus de 90 % d’utilisa-
tion. » Pour éviter les bouchons,
les opérateurs ont musclé ces
interconnexions et reconstruit le
schéma d’atterrissage et de transit
des données de Disney+. Grâce au
report de quinze j ours, plus aucun
souci. « Hakuna Matata », comme
chante le Roi lion.n

Sébastien Dumoulin
@sebastiendmln

Dark Vador et la Reine des neiges
vont-ils faire tomber Internet ce
mardi? La réponse est non, assu-
rent les opérateurs télécoms. Les
réseaux tricolores sont prêts pour
le lancement de Disney+, le ser-
vice de streaming du géant des
médias, reporté d e deux semaines
« à la demande du gouvernement
français ». Le scénario redouté d es
autorités était pourtant celui
d’une saturation des réseaux, très
sollicités depuis le début du confi-
nement. Plusieurs autres services
de vidéos gourmands en bande
passante – comme Netflix et You-
Tube – ont d’ailleurs réduit la défi-
nition des images pour faire bais-
ser la pression. Cette agitation a
laissé perplexes de nombreux
experts. « Les opérateurs ont de
larges interconnexions pour antici-
per les hausses de trafic. Ils ont sur-
joué ce r isque auprès des politiques.
Dire que l’on risque la saturation
sur l e fixe, cela fait b ondir les techni-
ciens des réseaux », assène Nicolas
Guillaume, secrétaire général de
l’Association des opérateurs télé-
coms alternatifs.
Fin 2018, le trafic entrant vers
les quatre grands opérateurs tri-
colores atteignait 14,3 Tb/s – soit
environ trois fois moins que les
capacités installées –, selon le der-
nier rapport sur l’état de l’Internet
de l’Arcep. Ce trafic augmente
naturellement, de l’ordre de 15 à
20 % par an, et les opérateurs

Après un report de
deux semaines, le service
de streaming se lance ce
mardi (lire ci-contre). Les
réseaux télécoms peuvent
largement absorber
le volume conséquent
de trafic attendu.
Certaines interconnexions
ont été renforcées.

par trois ou quatre des souscrip-
tions, en tout cas jusqu’au 23 mars.
Le g roupe s’est aussi lancé en Inde le
3 avril en s’appuyant sur Hotstar,
un actif hérité du rachat de la Fox.
En Europe et aux Etats-Unis,
Disney+ a choisi de se vendre à la
fois lui-même sur la toile (en OTT),
pour environ 6,99 euros par mois,
et de passer par des distribu-
teurs tiers établis. En Europe hors
France, il est principalement passé
par des opérateurs télécoms, ce qui
explique peut-être pourquoi ils
n’ont pas retardé son lancement :
Deutsche Telecom en Allemagne,
Telefonica en Espagne, O2 pour le
mobile au Royaume-Uni (Sky pour
le reste), Telecom Italia en Italie, etc.
En France, c’est Canal+ qui a pro-
posé la meilleure offre à Disney
pour distribuer son service. La
filiale de Vivendi met les petits plats
dans les grands pour le lancement
avec la diffusion en clair sur Canal+
du premier épisode de la plus
en vue des séries originales de
Disney+, « The Mandalorian »,
dérivée de « Star Wars ».
Disney+ sera disponible sans
supplément pour les meilleurs
clients de Canal+ (avec pack et inté-
grale) et gratuit douze mois p our les
autres. Pour les prospects, il sera
offert avec Canal+ pour 20 euros
pendant un certain temps.

Négociations entre
Canal et les opérateurs
Canal+ aurait payé 250 millions
d’euros sur cinq ans pour l’exclusi-
vité de Disney+ mais aussi pour
l’accès à ses fil ms de cinéma pour sa
chaîne cryptée (l’« output deal »
qu’il signe depuis des années) et à
ses chaînes de télévision. Une négo-
ciation est en cours afin que les

autres distributeurs de télévision
payante français, les opérateurs
de télécommunication, proposent
suffisamment d’argent à Canal
pour pouvoir eux aussi intégrer
Disney+ dans leurs offres.
« La somme de 250 millions, qui
s’ajoute au prix de l’exclusivité de
beIN Sports, est importante pour
Canal, et il voudrait en récupérer une
bonne partie auprès des telcos, qui
font bloc pour refuser au tarif
demandé, dit un professionnel de la
télévision. En outre, la chaîne avait
également souhaité se servir de
Disney+ comme levier pour renouve-

ler en septembre ses contrats de
ventes de mini-bouquets en gros mis
en place en 2017 et qui ne semblent
plus susciter beaucoup d’intérêt. »
Frank Cadoret, responsable de
la distribution de Canal+, se veut
cependant serein. « Les minimums
garantis avec Disney+ sont progres-
sifs et représentent de l’achat de
contenu à bon marché, par rapport à
du s port, qui soutient bien la d ynami-
que d’abonnement à Canal+, dit-il.
Si j’avais vraiment besoin des telcos,
j’aurais baissé mes prix et, d’ailleurs,
je pense que nous allons vite trouver
un accord avec l’un d’entre eux. »n

lNetflix a un nouveau concurrent


américain dans la SVoD en France :


Disney+, un service aux franchises


sans équivalent.


lCanal+, le distributeur exclusif de


Disney+ dans l’Hexagone, négocie avec


les opérateurs télécoms pour retrouver


une partie des minimums garantis


qu’il a payés à la firme de Mickey.


Disney+ est enfin lancé en France

« Disney s’efforcera de remplir


ses quotas de contenus français »


L


e responsable des contenus
et du marketing de Disney+
explique que des productions
françaises sont en préparation et
détaille le positionnement du ser-
vice par rapport à Netflix.


Disney+ arrive en France avec
une offre dédiée à la famille.
Allez-vous vous positionner
comme second service par
rapport à un Netflix au catalo-
gue plus volumineux?
Non. Nous avons vraiment placé le
focus sur la qualité par rapport à la
quantité avec les contenus haut de
gamme de nos marques Disney,
Marvel, Pixar, Fox, National Geo-
graphic ou Star Wars. Et même si
nous sommes positionnés sur le
divertissement pour la famille,
Disney+ n’est pas qu’un service pour
les enfants, il s’adresse aux femmes
et aux hommes jeunes et moins jeu-
nes. Ce sera le seul endroit pour voir
tous nos films sortis en salle et ceux
spécifiquement programmés pour
la plateforme. Même chose pour
nos séries originales.


Allez-vous faire des offres
groupées avec Hulu, un service
plus en direction des adultes,
s’il est lancé à l’étranger?


Nous faisons déjà des offres grou-
pées aux Etats-Unis avec Disney+,
Hulu (destiné à une audience plus
générale) et ESPN, notre offre sport.
A l’international, le focus est pour
l’instant sur Disney+. En tout cas,
l’idée de faire une offre groupée ici
avec Disney+ et Starz [un service au
public très féminin qui vient d’être
lancé en France, NDLR] n’est pas
envisagée. C’était une opportunité
marketing aux Etats-Unis.

Vos contenus Disney suffisent-
ils à faire une offre complète?
Il y a environ 500 films disponibles
dès le premier jour et 10.000 heures
de contenus à épisodes. Dès le
début, il y aura 7 films réalisés rien
que pour la plateforme, ainsi que
12 séries. Nous prévoyons de mettre
5 à 8 films originaux sur la plate-
forme par an, ainsi qu’une série tou-
tes les deux semaines. Il faut ajouter
les films sortis en salle, qui atterri-
ront d’abord sur Canal+, puis chez

nous. Nous n’avons pas besoin
d’acheter auprès d’autres produc-
teurs, sauf pour le contenu local.

Justement, sur le contenu local,
vous avez des obligations
européennes. Comment
comptez-vous vous y prendre?
Walt Disney et son entreprise ont
toujours été fans de la France,
comme le montrent des films
comme « Les Aristochats » ou
« Ratatouille ». Q uand l es détails d es
quotas qui seront mis en place par
l’Union européenne seront connus,
nous ferons tout pour nous mettre
en conformité. Nous avons déjà du
catalogue made in France. Un des
plus gros succès de Disney Channel
en Europe en ce moment est « Mira-

culous », une production française.
Nous avons également des conte-
nus français en développement
chez nous, qui font appel à des pro-
ducteurs français et européens et
que nous rendrons publics lors-
qu’ils auront o btenu un feu vert défi-
nitif en vue de leur tournage. L’idée
n’est pas de faire autant de produc-
tions françaises que Netflix, car
nous jouons la qualité plus que la
quantité. Mais nous voulons créer
des contenus optimistes, positifs et
tournés vers les autres. Les produc-
teurs pourront aussi s’appuyer sur
la propriété intellectuelle de Disney.
Si ces contenus produits en France
peuvent voyager partout dans le
monde, ce serait idéal.

Malgré sa fermeture actuelle,
allez-vous vous appuyer
sur Disneyland Paris
pour votre lancement?
Oui, nous avons prévu une campa-
gne marketing robuste pour notre
lancement, y compris avec Canal+
[distributeur exclusif, NDLR].
Grâce au parc Disneyland Paris,
nous avons une bonne connais-
sance de nos audiences, nous tra-
vaillerons avec lui.

Propos recueillis par N. M.

RICKY STRAUSS
Responsable
du contenu
et du marketing
de Disney+

« L’ idée n’est pas
de faire autant
de productions
françaises que
Netflix, car nous
jouons la qualité
plus que la
quantité. »

Nicolas Madelaine
@NLMadelaine


Après avoir été reporté peu avant le
24 mars – sa date de lancement ori-
ginelle –, sur demande du gouver-
nement craignant un engorgement
de l’Internet en raison du confine-
ment, le lancement de Disney+ va
bien avoir lieu ce mardi 7 avril en
France. La bataille entre les géants
américains de la vidéo par abonne-
ment (SVoD) peut donc monter
d’un cran sur le marché français.
En attendant l’arrivée d’autres
services : Hulu, Peacock, CBS-
Viacom, et surtout HBO Max...


Débarqué en novembre aux
Etats-Unis, Disney+, un service qui
s’adresse à la famille avec des fran-
chises sans équivalents, est déjà
disponible au Royaume-Uni, en
Irlande, en Allemagne, en Espagne,
en Italie, en Suisse et en Autriche.
Selon A pp Annie, l’application avait
été téléchargée 5 millions de fois
en un jour. Disney n’a pas commu-
niqué de chiffres sur les abonne-
ments effectivement engrangés.
Aux Etats-Unis, la société avait
déclaré être proche des 30 millions
d’abonnés début février. Si l’on en
croit des chiffres relayés par les
analystes américains, le confine-
ment entraîne une multiplication


AUDIOVISUEL


Canal+ aurait payé


250 millions d’euros


sur cinq ans pour


l’exclusivité de


Disney+, entre autres. Mary Evans/AF Archives/Sipa


HIGH-TECH & MEDIAS


Mardi 7 avril 2020Les Echos

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