Libération - 07.03.2020

(Darren Dugan) #1

Libération Samedi 7 et Dimanche 8 Mars 2020 u 31


leurs problèmes à travers un film,
donc il faut toujours trouver une so-
lution. Ou plutôt que la vie leur en
offre une, et ainsi à nous avec.»

«Le tribunal de sorcellerie» : une bâ-
tisse aux murs blanchis, solennelle
et simple, dans le quartier de Ten-
rikyō – du nom d’une secte japo-
naise qui connut une belle fortune
au Congo dans les années 70. Trois
jours par semaine, des juges offi-
cient sous l’effigie présidentielle, en
robes noires et devant une foule
houleuse. Officiellement, cet au-
thentique échelon administratif
traite des affaires coutumières qui
ne relèveraient pas du tribunal
d’instance : divorces, conflits d’hé-
ritage ou de voisinage... Quand on
est allé y voir ce qui s’y jouait, l’or-
dre du jour, où se trouvaient dé-
taillés une dizaine de dossiers, sug-
gérait qu’il n’est pas ici de litige de
concubinage, de propriété ou d’es-
croquerie qui ne soit pas entaché
d’au moins un soupçon de sorcelle-
rie. A l’intérieur de la salle bondée
ce jour-là, une femme accuse avec
fureur celui qui lui a vendu une par-
celle de l’avoir piégée mystique-
ment, y enfouissant sept bouteilles
de parfums et autres fétiches exhu-
més depuis. S’en seraient suivies
des attaques spirituelles et même
humaines – sous forme de pots
d’excréments, notamment. L’accu-
satrice se remémore aussi un rêve
éloquent qui l’a visitée une nuit, et
celui-ci se trouve dûment versé au
dossier comme pièce à conviction.
L’assistance, où se confondent les
soutiens des deux camps, gronde à
chaque prise de parole, tandis que
les magistrats donnent de la voix et
s’agacent de ne pas y voir clair.
Dans la cour à l’arrière du bâtiment,
un autre auditoire encercle l’un des
juges, le plus nerveux, dit «le
technicien», chargé d’énoncer les
conclusions du tribunal à l’ombre
des manguiers. En l’occurrence, l’or-
dalie d’une histoire de divorce où
l’un des fils a flairé l’empreinte d’un
envoûtement mauvais, portant alors
l’affaire devant cette juridiction re-
doutée. Le technicien s’époumone
en dissertations entre deux langues
retour de son frère d’entre les morts. ( «Le fond c’est quoi? C’est le divorce,


Les réalisateurs Corto Vaclav et Hadrien La Vapeur, au bord du fleuve Congo.

devenait visible. Et puis
c’était une petite église. Toute la fa-
mille vit sur la parcelle et l’on a aus-
sitôt senti une connexion avec ces
gens, été acceptés. C’est un peu à
l’image du Congo, tout s’y passe
maintenant et le futur est assez abs-
trait.» Leur caméra se fond dans la
vie de l’église, ils filment «des dizai-
nes et des dizaines de séances». Ils
séjournent même de longs mois sur
cette parcelle où «Médard mène une
existence extrêmement intense» :
«Tu filmes une journée là-bas, il y a
tant d’événements que tu peux tenir
un long métrage, s’emballe Corto.
Médard reçoit un coup de fil d’un
type qui vient d’assassiner un autre
mec. Des flics débarquent parce
qu’ils cherchent une fille qu’il a
traitée. On l’appelle pour régler un
conflit d’héritage. Ou pour guérir
des hémorroïdes avec les tisanes tra-
ditionnelles, parce que les médocs
sont plus chers. Dès qu’on ne peut
pas régler un problème dans le visi-
ble, on en appelle à l’invisible,
comme une interface à toutes sortes
de problèmes.»
«Il croise dans sa journée énormé-
ment de personnes, poursuit-il. Il
travaille avec des ministres, avec des
assistants du roi Makoko, des mecs
qui débarquent en 4 × 4 pour deman-
der des guérisons. Ou bien il est ap-
pelé dans une administration pour
désenvoûter un bureau parce que le
chef a un conflit et on pense que des
fétiches ont été mis dans le bu-
reau, etc. Il traverse toute la so-
ciété.» Ils se fondent ainsi dans le
présent total et électrique de la ville.
Hadrien : «Tout le monde est en live,
ne sait pas comment trouver l’argent
du lendemain, voire du jour même.
Nous, ici, on vit comme eux, de
plain-pied, mais on a quand même
une carte Bleue. Eux non. Ça les
rend très forts, très inventifs, il y
a 80 % de chômage chez les jeunes,
mais l’argent circule tout le temps au
gré des dépannages. Ici, ta chance ne
t’appartient jamais à toi seul.
C’est pour ça que l’individualisme
contemporain ne peut pas prendre.»
Corto poursuit : «Ça crée une instan-
tanéité, une énergie très puissante,
et c’est très fort, moderne, ça évolue

lll

c’est une cause qui entraîne les cada-
vres !» ). Il gesticule avec noblesse,
s’accroupit, puis bondit le doigt
dressé, l’œil strabique, injecté, lui
donnant un air à demi-dément. Puis
il conduit les accusés à l’ancestral ri-
tuel du mortier. Un vieux pilon de
bois, que tout prévenu se devra d’ac-
tionner in fine, en signe de sa bonne
foi – et s’il ment, les esprits logés
dans la relique ne s’y tromperont
pas, et sauront le punir, par la mort.
Or ce pouvoir est si communément
admis et craint par tous, que les
deux cinéastes, qui ont souvent
filmé là-bas, nous assureront avoir
plusieurs fois vu les accusés confes-
ser leurs méfaits sorciers au seuil de
cette épreuve, préférant le ban de la
société au risque d’une mort subite.
Médard lui-même fut soumis à ce
rite pour faire démonstration de son
innocence dans l’affaire de la
foudre. Des années plus tard, quand
son quartier le verra opérer, lors
de la projection à Moukoundji-
Ngouaka, on entendra la foule s’ex-
clamer à grand bruit. Et Moïse, de
traduire, l’air sombre : «Sa plus
jeune fille est décédée il y a vingt
jours et beaucoup de gens ici pensent
que c’est à cause du mortier, que les
esprits ont commencé à bouffer sa
famille maintenant qu’il est parti.»

Le danseur et le revenant
«On se voit comme des passeurs,
avance Hadrien. Comme si on s’était
mis à la disposition des histoires,
dans un état particulier d’attente et
de recherche, d’exploration, toujours
prêts. A tout moment quelque chose
peut vriller, se déclencher sur un
coup de fil, parce que c’est la réalité
qui donne la force à nos films. Les
choses nous tombent dessus, inscé-
narisables, invendables à l’avance,
et après on tisse autour. C’est comme
si les histoires se servaient de nous
pour se raconter.» Un coup de fil est
ainsi à l’origine du prochain film, en
train de se faire, et dont la fin reste
à écrire. Un soir, il y a des années de
cela, on les appelle pour venir fil-
mer la veillée funéraire et l’enterre-
ment d’un danseur, l’un des plus ac-
complis et reconnus du pays, Prince
Dethmer Nzaba, renversé par une
voiture. Leur caméra fixe ainsi les
chants, les danses, les pleurs et les
rituels du deuil, jusqu’à la mise en
terre. Quelques semaines plus tard,
un nouvel appel enjoint les cinéas-
tes de rappliquer vite : Dethmer est
réapparu chez lui, vivant et stupé-
fait de se savoir une tombe à son
nom au cimetière, alors que tous le
croyaient trépassé.
Cette histoire, dont Corto et
Hadrien ont déjà tiré un court mé-
trage en 2018, couve deux versions
antagoniques, l’une rationnelle,
l’autre mystique, qui l’une comme
l’autre se révéleront tout aussi indé-
montrables. La première, portée par
l’intéressé, explique sa disparition
par une détention arbitraire, dans
un commissariat au dehors de
Brazza, et le corps enterré, jamais
réclamé par d’autres, serait celui
d’un pauvre hère assez amoché par
l’accident fatal pour que la famille
du danseur, pressée d’identifier le
corps, s’exécute. Mais les flics, pour
être en faute, nieront, et l’anonyme
en terre n’a plus Suite page 32

tout le temps. Les formes des églises
évoluent sans cesse, et c’est pour ça
que les traditions perdureront tou-
jours, alors qu’on s’est activé à les dé-
truire pendant des années. En Eu-
rope, on a le sentiment que tout est
figé, ici il y a une intensité, même
dans les relations, qui fait que tu ne
retrouves jamais les choses à la
même place. C’est un mouvement
perpétuel.»

Les sorciers et les juges
Quitte à s’y perdre, à force de dispo-
nibilité à tout ce qui peut survenir
sans cesse. Les heures de rushs
s’amoncellent, l’architecture du
film tarde à se dessiner. Il faut plu-
sieurs années pour qu’ils détectent,
dans un épisode capté dès les pre-
mières semaines, la cheville man-
quante. «Il y avait cette histoire de
foudre, se souvient Corto, un éclair
qui tombe sur la parcelle d’une disci-
ple de Médard, en pleine saison sè-
che, traverse sa maison à minuit et
tue ses enfants. Elle se réveille d’un
coma et décide de porter plainte
contre son mari, ce qui entraîne Mé-
dard au tribunal de sorcellerie. Le
procès dure trois, quatre heures, on
filme beaucoup, on voit les familles
qui s’embrouillent, qui se battent
parfois, et on ne comprend rien. On
n’avait pas idée que ce document
puisse constituer le pivot de la
narration. C’est peut-être deux ou
trois ans plus tard qu’on l’a déterré.
On est passés comme ça par beau-
coup de fausses pistes, de doutes.»
«Après, enchaîne Hadrien, ça a
quand même pris du temps, car on
ne veut pas enfermer les gens dans

Au tribunal, une


femme accuse celui


qui lui a vendu sa


parcelle de l’avoir
piégée, enfouissant

sept bouteilles de


parfums et autres


fétiches exhumés


depuis.

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