Le Monde - 03.10.2019

(Michael S) #1

0123
JEUDI 3 OCTOBRE 2019 horizons| 23


« Hongkongers Add
Oil! » (« Hongkongais,
courage! »). Réalisation
collective sur le forum
LIHKG. HONGKONG PROTEST

« Quel que soit le chemin, nous partageons
le même but », dit cette affiche qui montre
différents profils de manifestants. HONGKONG PROTEST


Une bande dessinée de Kit Da Sketch sur
la signification du slogan « Be Water »
(« soyez de l’eau ») : dur comme de la glace,
fuyant comme du liquide et insaisissable
comme de la vapeur. HONGKONG PROTEST

Flyer qui rappelle aux protestataires
l’équipement nécessaire pour les manifes­
tations. De très nombreux documents
de type « mode d’emploi » circulent à cha­
que journée de mobilisation. HONGKONG PROTEST

Appel à la manifestation du 18 août, inspiré
à la fois de « Star Wars », du manga et
d’une photo iconique de la mobilisation
à Hongkong. HONGKONG PROTEST


Image réalisée dans les heures qui ont suivi
la mobilisation du mardi 1er octobre, pendant
laquelle un manifestant a été blessé à la
poitrine par un tir à balles réelles. HONGKONG PROTEST

« GRÂCE À LA 


FONCTIONNALITÉ 


AIRDROP DES 


IPHONE, NOUS 


ENVOYONS DES 


IMAGES AU HASARD 


À DES PERSONNES 


CROISÉES DANS 


LA  RUE »
YU
graphiste hongkongaise

Appel à une manifestation #protesttoo après
la révélation d’une agression sexuelle sur une
jeune manifestante interpellée. AR YU

seulement une existence sur Internet. Nous
les mettons aussi sur les murs, pour que le
message touche davantage de personnes un
peu plus âgées », explique Yu, une jeune gra­
phiste qui n’avait aucune forme d’engage­
ment politique avant le début des événe­
ments, mais s’est décidée à cause de la gra­
vité de la situation. « D’autres fois, ajoute­t­
elle, grâce à la fonctionnalité Airdrop des
iPhone, nous envoyons des images au hasard
à des personnes croisées dans la rue. »

LA POLICE EN PREND POUR SON GRADE
Un soin particulier est accordé à l’usage de la
typographie et à la mise en page des do­
cuments. Ceux­ci sont parfois proposés en
plusieurs formats pour s’afficher sur un
écran d’ordinateur ou sur celui d’un télé­
phone mobile, dans un souci permanent de
toucher le plus grand nombre. « La qualité
quasi professionnelle des formes et des conte­
nus produits étonne pour un mouvement
auto­organisé », souligne M. Novak.
« Certains de ces visuels ont une vocation
tout à fait pratique », poursuit la graphiste Yu,
puisqu’ils peuvent servir à prodiguer des
conseils aux manifestants : garder de l’eau
sur soi, soutenir les frontliners, se protéger
des gaz lacrymogènes, etc. Les graphistes
développent également des projets plus
inhabituels, comme des modèles de lam­
pions à imprimer, découper et assembler soi­
même, pour les chaînes humaines noctur­
nes. D’autres images ont un but purement
informatif, surtout depuis le durcissement
de la répression et la multiplication des cas
de violence policière. Illustrées de photos ou
de captures d’écrans et accompagnées de

beaucoup plus de texte, de nouvelles affiches
ont ainsi fait leur apparition au mois d’août.
Ce sont presque toujours des séries assez lon­
gues, qui visent plus à expliquer qu’à « galva­
niser les masses », pour reprendre l’expres­
sion du graphiste hongkongais Jason Li, dans
un article du magazine en ligne américain,
Hyperallergic. Car, même si de nombreux
médias locaux, tels que le site Hong Kong
Free Press, se montrent plutôt favorables au
mouvement, les contestataires sont sou­
cieux de ne pas laisser le terrain aux organes
proches du gouvernement de Hongkong ou
directement liés au régime chinois.
L’attitude des forces de l’ordre est au centre
de ce travail d’information. Ainsi, le 21 juillet,
à Yuen Long, une petite cité au nord de Hong­
kong, les Triades (le crime organisé chinois)
font de nombreux blessés en attaquant des
manifestants au couteau et au bâton. Aussi­
tôt, de multiples productions graphiques
s’emparent du sujet pour engager la popula­
tion à se protéger ou pour parodier le milieu
du crime organisé, mais surtout pour poin­
ter du doigt la police, soupçonnée d’avoir
laissé faire.
De même, lorsqu’une infirmière est griè­
vement blessée à l’œil, dimanche 11 août, les
graphistes accompagnent le mouvement
d’émotion collective. Pour dénoncer les
violences policières, ils se saisissent de la
symbolique du sang et du bandeau, en
empruntant tant au manga qu’à l’illustra­
tion classique, naïve, américaine ou à la
photographie. Enfin, lorsque la police est
accusée de commettre des actes de harcèle­
ment sexistes, le slogan #protesttoo se met
à fleurir, en même temps que des dizaines

d’affiches d’appel à une journée d’action.
Style vectoriel à base d’à­plats de couleur et
de traits nets, peinture, imitation de la
gravure sur bois ou collage surréaliste, tous
les genres ont droit de cité.
Les affiches accordent également une place
de choix aux slogans scandés dans la rue, les­
quels renvoient à la culture de la jeune géné­
ration de Hongkong plutôt qu’à des référen­
ces purement idéologiques. « Si nous brûlons,
vous brûlez avec nous » est une allusion expli­
cite à l’un des films de la saga Hunger Games,
tandis que « Hongkongers, Add Oil » (« Cou­
rage, Hongkongais! ») renvoie à une expres­
sion locale devenue populaire depuis le
« mouvement des parapluies » de 2014, tout
comme dans les compétitions sportives.
Quant au refrain de la chanson Do You Hear
the People Sing? (« Entendez­vous le peuple
chanter? »), il est, lui, emprunté au spectacle
musical Les Misérables.

DIVERSITÉ DES RÉFÉRENCES
Y a­t­il un lien entre cette impressionnante
créativité et la structure d’un mouvement
dépourvu de leader? Pour Zvonimir Novak,
la relation existe, mais elle ne suffit pas : « A
Hongkong, plus qu’ailleurs, la dimension
esthétique est conçue comme inséparable de
la contestation. Il s’agit d’une vraie spéci­
ficité. Cela permet à chacun de s’approprier le
mouvement, d’où l’engagement très large et
populaire. »
Un tel renouveau graphique et artistique
ne surgit pas de nulle part, il a une histoire.
« A de nombreuses reprises, les communautés
créatives de Hongkong se sont rassemblées
pour défendre leurs droits dans la rue et au

travers de leurs œuvres, rappelle Jason Li. Ce
fut le cas lors de la mobilisation de 2012 contre
une réforme patriotique de l’éducation, mais
aussi au moment de la lutte pour le suffrage
universel menée par le “mouvement des para­
pluies”, en 2014. » La nouveauté, en 2019, tient
dans la plus grande diversité de codes et de
références culturelles, loin d’une communi­
cation militante classique et centralisée.
Pour Hartcourt Romanticist, « c’est, en quel­
que sorte, devenu l’essence de ce mouvement
de séparer spontanément nos actions militan­
tes classiques de notre expertise ».
Le semi­échec du « mouvement des para­
pluies » de 2014 a été analysé comme la
conséquence d’une rupture entre les plus ra­
dicaux, désignés par les contestataires
comme les « audacieux », et ceux disposés
aux négociations. Si bien qu’aujourd’hui,
conscients des menaces qui pèsent sur l’ave­
nir du mouvement, les contestataires tien­
nent l’unité pour un enjeu crucial. Logique­
ment, les affiches s’en font l’écho. Sur l’une
d’elles, au graphisme inspiré des estampes
chinoises, le bras d’une armure est composé
de personnages minuscules, représentant les
multiples composantes du mouvement : le
poing fermé abrite les fameux parapluies
jaunes, et le bras, des cortèges d’étudiants, de
religieux et de corporations ouvrières. « Be
smart », « Be humble », « Be water » scandent
trois autres créations. Et sur une dernière
encore, comme pour prévenir toute idée
d’échec, cette maxime issue de la nouvelle
graphique V pour Vendetta : « Ideas never
die » (« Les idées ne meurent jamais »).
aris papathéodorou
et sylvain peirani

Dessin dénonçant les violences
policières. SMALLPOTATODOSTUFF
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